Les Jours Heureux

Capture_decran_2013-11-06_a_23.26.39.pngIl claque comme un drapeau rouge, ce titre. Il a un goût de cerises qu'on pourrait enfin savourer sans le sel des larmes. Ces jours heureux ont été rêvés au coeur de la tourmente par des hommes de bonne volonté, la conviction chevillée au corps et à l'âme qu'il allait falloir réparer et rendre la barbarie impossible. C'est le programme du Conseil National de la Résistance, sans lequel en 1944 c'est l'administration américaine qui aurait pris pied sur le pays miné par cinq années de guerre et d'occupation, sans lequel les gens de ce pays n'auraient eu ni sécurité sociale, ni congés payés, ni écoles, ni culture, ni transports publics …

 

Gilles Perret a donné la parole dans son formidable film à d'éternels jeunes hommes, ceux-là mêmes qui en furent, qui pensèrent et voulurent pour l'ensemble de leurs concitoyens et concitoyennes ces Jours Heureux. Et voilà que se déploie alors l'Histoire, qu'on nous servit tronquée. Il était bien commode pour l'actuelle droite politique, droite n'existait plus en 1944, laminée par sa collaboration, pétainisée et discréditée, de grandir la figure de celui qui fut de Londres un chef, mais qui n'aurait rien été du tout s'il ne s'était trouvé sur le territoire noyé dans la nuit noire de l'occupation nazie des hommes et des femmes foncièrement à gauche, c'est à dire habité-es par l'idée de progrès social, porteurs d'une utopie qui deviendrait réalité.

Au péril de leurs vies, ils se sont réunis, ils ont écrit ce programme, puis ils l'ont porté, ils l'ont appliqué. Comme le dit avec malice l'un de ces éternels jeunes hommes, ceux qui dans le CNR représentaient la « droite » étaient à l'époque bien plus à gauche que bon nombre de représentants de la gauche gouvernementale d'aujourd'hui.

 

Plane la figure, essentielle, de Jean Moulin, cheville ouvrière de l'organisation des mouvements de résistance. L'affiche, rouge, le représente, lui le préfet limogé par Vichy, homme de l'ombre, porté par cette idée qu'il fallait oeuvrer pour sortir de la nuit.

 

Les Jours Heureux étaient une utopie, ce fut une réalité. Mais la droite se reconstitua bien vite, les socialistes n'eurent soudain plus d'âme, le volet de l'indispensable décolonisation ne vit hélas pas le jour, et on connait la suite : d'autres guerres ailleurs, loin là-bas, le mépris pour ceux que l'ex-empire colonial n'avait pas hésité à sacrifier à la mitraille devenus ennemis à abattre...

Puis au détour des années 80 la prédation financière chassée par la porte revint par la fenêtre ouverte par les néo-libéraux. Denis Kessler l'annonça sans complexe : il fallait défaire ce que le programme national du CNR avait mis en place. En contrepoint à cette Histoire dévoilée au grand jour, la deuxième partie du film, qu'un peu inspiré critique de Télérama ose qualifier de « moins réussie », on se demande bien pourquoi, donne donc la parole aux acteurs politiques d'aujourd'hui. Et là éclate sous nos yeux, à l'exception de deux d'entre eux, leur nullité crasse, leur ignorance, leur médiocrité. La palme revient sans nul doute au locataire de l'Elysée : « je suis au pouvoir pour pouvoir » annône-t-il, sentencieusement. Résonnent encore à nos oreilles les propos de Léon Landini : « on avait peur 26 heures par jour. »

 

Faut-il avoir les mitraillettes braquées sur soi, la peur comme compagne de tous les instants, pour avoir le cran de vouloir que l'utopie devienne réalité ?

 

 

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