Avoir quatorze ans ...et mourir.

Avoir quatorze ans...C'est par ces mots qu'une collègue a ce matin entamé son hommage à M..., élève de notre collège, dans les Quartiers Nord de Marseille. On peut tout accoler derrière, mais certainement pas mourir. Pourtant, M... a décidé d'en finir avec sa jeune vie. Quelle somme de souffrances faut-il avoir accumulée pour en arriver là ? Combien de sacs de charbon as-tu avalé, petite M..., pour aller en paradis, si le paradis existait ? C'est avec ces mots que Julos Beaucarne en 1975 s'adressait à ses amis, après l'assassinat de sa Loulou bien-aimée. Ce sont ces mots que j'ai lus à mes élèves, à tes camarades, vendredi 9 janvier. Ce sont ces mots qui me viennent quand je pense à toi. C'est ce mot, paradis, écrit par les mains de tes camarades, inconsolables, qui a fleuri sur les tableaux des salles de classes transformées en cellules d'écoute par toute une escouade de psys dépêchés par le Rectorat.

Je ne te connaissais pas. Je ne suis arrivée dans ce collège qu'à la dernière rentrée. Mesure de carte scolaire. Nouveau bahut, mêmes quartiers nord, élèves difficiles, inciviques, bruyants...Tu étais de ceux-là, de celles-là. Je t'ai peut-être fait une réflexion, au détour d'un couloir, sur un palier, au milieu des hordes hurlantes à l'assaut des escaliers...

 Plus jamais ça.  Ce sont les mots de ta tante, ce matin, lors de l'hommage qui t'a été rendu. Le ciel aussi pleurait. Tes camarades brandissaient des pancartes portant ton prénom, ils et elles étaient toi, ce matin. Parmi ceux-là et celles-là, peut-être y avait-il ceux dont tu avais dressé la triste liste, ceux qui te harcelaient, peut-être y avait-il celles qui t'avaient tourné le dos, et qui n'auront jamais assez du reste de leur vie pour le regretter ?

Plus jamais ça, la voix de ta tante était lourde de sanglots ravalés, tout comme celle du Principal et celle de l'Inspecteur d'académie.

Plus jamais ça. On a envie d'y croire, le temps de le dire. Parce qu'il le faut. Il faut accepter les pertes, m'a dit une des psys hier. Non, impossible. Non pas que je me sente une responsabilité personnelle, je n'ai jamais eu M... comme élève, mais je ne peux moralement me soustraire à la responsabilité collective. A côté de quoi sommes-nous condammé.es à passer, à quoi sommes-nous forcé.es d'assister, dans ce système dédié à l'éducation ? Violence insensée des rapports humains entre ces bouts d'hommes et de femmes, qui se prennent pour des adultes, qui pensent tout savoir, tout connaître, qui ont vécu des expériences dont je n'ai même pas idée, qui hurlent de rire dès qu'on parle de sexe, qui pouffent (les garçons) quand le mot « viol » apparaît au détour d'un texte. Les filles sont toujours les victimes désignées, rien ne change. L'autre moitié du ciel continue de subir les outrages, la honte, le harcèlement.

 

Gilgamesh, ce premier héros des grands récits de l'humanité, violait les futures jeunes épousées, il exerçait son droit de cuissage, le droit du prince. C'est Enkidu, son double sauvage, qui lui fera renoncer à ce crime. Enkidu le frère, l'ami, dont il lui faudra aussi affronter l'irréparable perte. Ce matin, devant mes petits sixièmes ravagés de larmes, j'ai lu le chant d'amour de Gilgamesh à Enkidu, à la mort de ce dernier. Pour mettre des mots sur le chagrin.

 

Pour finir, Beaucarne encore et toujours.

 

 

"Amis bien aimés,

Ma loulou est partie pour le pays de l'envers du décor. Un homme lui a donné neuf coups de poignards dans sa peau douce. C'est la société qui est malade. Il nous faut la remettre d'aplomb et d'équerre, par l'amour, et l'amitié, et la persuasion.

(...)

Sans vous commander, je vous demande d'aimer plus que jamais ceux qui vous sont proches. Le monde est une triste boutique, les cœurs purs doivent se mettre ensemble pour l'embellir, il faut reboiser l'âme humaine. Je resterai sur le pont, je resterai un jardinier, je cultiverai mes plantes de langage. A travers mes dires, vous retrouverez ma bien-aimée ; il n'est de vrai que l'amitié et l'amour. Je suis maintenant très loin au fond du panier des tristesses. On doit manger chacun, dit-on, un sac de charbon pour aller en paradis. Ah ! Comme j'aimerais qu'il y ait un paradis, comme ce serait doux les retrouvailles.

En attendant, à vous autres, mes amis de l'ici-bas, face à ce qui m'arrive, je prends la liberté, moi qui ne suis qu'un histrion, qu'un batteur de planches, qu'un comédien qui fait du rêve avec du vent, je prends la liberté de vous écrire pour vous dire ce à quoi je pense aujourd'hui : Je pense de toutes mes forces qu'il faut s'aimer à tort et à travers.

Julos - nuit du 2 au 3 février 1975 -





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