Performance par The Nenettes on the Ground : la tribune des seins.

Note de l’auteur : "La nuit toutes les chattes sont grises" .

C’était cette nuit, le 9 février à Paris (10ème et 20ème arrondissements ), les Nenettes on the Ground réalisaient leur performance à Paris, intitulée la tribune des seins ; leur appel à participation était lancé ainsi :

« En réponse à la ridicule tribune des cent, The Nenettes On the Ground proposent de constituer la tribune des seins. Nous voudrions réaliser une mosaïque de poitrines et la placarder dans Paris. Envoyez nous un selfie en paysage (évidemment) de votre poitrine pour rejoindre la mêlée. Que vous trouviez vos seins gros, petits, beaux, moches pas d’importance nous voulons un arc en ciel de seins. Réinvestissons l’espace public. Les noms et visages ne seront pas divulgués. »

Il y a un mois, 100 femmes publiaient dans la presse une tribune pour dénoncer un féminisme public virulent : pour elles, les hommes devenaient de nouvelles victimes, les femmes y perdaient en conséquence et les relations entre eux se cloisonnaient dans la haine et le puritanisme.[1]

Je ne vais pas faire un procès d’intention à la tribune des cent, elle est sans surprise, quand des espoirs de liberté naissent, il y a toujours une volonté de recul. Ce sexisme hostile vous rappelle gentiment qu’il est bon de retourner dans les rangs. Dangereusement destructrice, cette leçon de morale est un manque absolu d’humilité contribuant à dégommer les défenseuses des droits humains et à discréditer les femmes ayant vécu des agressions.

Et malgré moi, le ton monte : La tribune des cent, c’est des célébrités bien intégrées dans le système qui n’en reconnaissent pas les failles puisqu’elles sont parvenues et veulent sauver leurs culs[2]. La tribune des cent, est-ce un autre genre de féminisme? Monde moderne où il y a égalité entre les sexes avec la hiérarchisation acceptée, chacun.e peut écraser son prochain, du moment qu’il est à la bonne place à côté des gens de pouvoir. Et ce pouvoir qui sert-il? La tribune des cent c’est la domination masculine qui sait se renouveler et s’avancer masquée sous le drapeau de la liberté sexuelle.

En contrepartie la tribune des seins initiée par les Nenettes m’a beaucoup réjouit. C’est, aux dires des artistes, également la réaction des femmes anonymes ayant participé : une libération, un enthousiasme triomphant, un second degré comme réponse comique à la stupidité des cent autres.

C’est la grande sortie des nibards[3] : cent paires de poitrines sans noms. Elles ne sont ni maternantes, ni esthétiques, tout juste glandes mammaires aux galbes plus prononcés. Est-ce vécu comme une exhibition[4] de la part de ces femmes? En seront-elles accusées[5] ?

La mosaïque forme un tout, l’anonymat est le discours de chacune. Les femmes sont là pour défendre leurs convictions et elles peuvent être n’importe qui, elles se solidarisent. Elles porteront le message pour celles qui surmontent des douleurs et qui n’ont pas la force de les combattre ouvertement. Ecoutez chaque femme, elles ont toutes au moins une histoire dans leur vie traduisant une discrimination propre à leur sexe. Et toujours le monde est porteur de femmes fortes car elles ne s’attachent pas pour autant à un statut de victimes, cela sous entendrait trop aisément que l’on ne peut que les battre[6].

Ironie : on peut montrer ses seins simplement quand on ne sait pas qui nous sommes. L’anonymat n’est pas qu’une façon de se protéger, il réaffirme que la formulation des idées n’est pas l’apanage d’une seule. Comment les idées prennent-elles chairs et se marquent-elles en notre sein? Et l’idée du féminisme ne peut être réduite à ceci ou cela ; car les féministes sont pluralité. Anecdote en résonnance à la tribune des seins : en 1972, l’artiste Martha Wilson[7] publiait un montage photographique d’une mosaïque de seins Breast forms permutated (permutation de forme de seins), affirmant l’infinie diversité des corps dans leur intégrité.[8]

Réaffirmation en 2018 par les Nenettes on the ground : cent poitrines de femmes en toute banalité, montrer ce sein en dépassant les normes sociales car il est trop souvent outil d’un système de domination, machine à fric dans la publicité où symbole d’une maternité généreuse. Il est temps de démystifier les femmes, leur ouvrir le champ des possibles et cesser cette ambivalence entre les sacraliser et les hyper-sexualiser.

Pour finir, je retournerai quarante ans en arrière dans l’histoire de la performance. En 1968, lors de l’action  Tapp und taskino [9] l’artiste Valie Export déambulait dans la rue, son buste couvert d’une boite noire perforée dans laquelle était encastrée sa poitrine nue. Hurlant dans un mégaphone, son collaborateur Peter Weibel haranguait les personnes en les invitant à lui palper les seins.

Plus tard elle expliquait sa performance : ses seins étaient à la portée de tous, homme ou femme, sans distinction de désir, elle posait même l’affirmation de l’homosexualité et son acte était « une infraction révélatrice, premier pas d’une femme d’objet à sujet ».

Il s’agit de renaître en sujet : liberté de conscience de tou.te.s pour garantir celle de chacun.e.

Et les Nenettes me disaient « On a été bien dociles pendant trop longtemps, maintenant c’est fini ».

Un changement se dessine comme une décision irrévocable et le retour en arrière est impossible pour l’humain qui a compris dans le miroir de l’autre, l’extension infinie de sa liberté.

Voilà ce que m’inspire l’affichage vandale de cent paires de seins anonymes.

 

Les collages de mosaïque sont visibles à Paris aux adresses suivantes :

Croisement quai de Valmy - Jean Poulmarch (Paris 10ème)

Croisement rue de Ménilmontant - rue Sorbier (Paris 20ème )

Liens vers les photographies : 

https://blogs.mediapart.fr/elodie-dapremont-rossi/blog/100218/performance-par-nenettes-ground-la-tribune-des-seins

 

 

[1] Le 9 janvier 2018, journal Le Monde : Tribune des cent : http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/09/nous-defendons-une-liberte-d-importuner-indispensable-a-la-liberte-sexuelle_5239134_3232.html

Le texte commençait ainsi : « Nous défendons une liberté d’importuner indispensable à la liberté sexuelle. Tribune. Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste. Que dire ? Oui, en France le viol est un crime (Article 222-23 à 222-26 du code pénal) depuis 1980 et il est passible de 15 ans de réclusion. Ce sont les luttes qui ont permis de le faire reconnaitre légitimement comme crime et ceci récemment. La galanterie n’est pas un délit mais on peut s’interroger sur sa symbolique. Est-ce un état de respect envers les femmes que de les positionner dans un état conciliant? Simone De Beauvoir l’analysait comme un sexisme bienveillant.

[2]«C’est la place qui fait l’homme ; c’est l’ensemble de la machine qui donne leurs diverses fonctions aux rouages, et ceux-ci doivent s’y adapter. » D’après Elisée Reclus dans Refuser de parvenir, idées et pratiques, recueil coordonné par le CIRA Lausanne (centre international de recherche sur l’anarchisme), édition nada, 2016.

[3] Mots exacts empruntés à l’artiste M. des Nenettes on the ground.

[4]Pour rappel : L’exhibition sexuelle (Article 222-32 du code pénal) est un délit défini par le code pénal comme « le fait d’imposer une exhibition sexuelle à la vue d’une personne non consentante dans un lieu accessible aux regards du public ». La victime doit déposer plainte dans un délai de 6 ans après l’exhibition. La juridiction compétente est le tribunal correctionnel. La peine encourue est de 1 an d’emprisonnement et de 15000 euros d’amende.

[5]Les seins des femmes sont-ils intrinsèquement sexuels? Peuvent-ils avoir une fonction artistique et politique? Les Femen disent que leurs poitrines sont leurs armes My breast my Wheapon et elles y peignent leur slogan. (Site internet femen : https://femen.org/). Dernièrement une activiste Femen (la co-fondatrice Iana Zhdanova) a vu sa relaxe cassée confirmant l’accusation d’exhibition sexuelle. Elle avait le 5 juin 2014 poignardé la statue de cire Poutine au musée Grevin avec pour message peint en rouge sur ses seins Kill Putin.(https://femen.org/the-sentence-to-sextremist-who-had-damaged-the-wax-figure-of-putin-has-been-changed/)

[6]L’artiste performeur russe Piotr Pavlenski[6] en bon anarchiste disait ces mots « En réalité personne ne peut battre personne c’est une question de point de vue. Quand survient un affrontement physique, c’est déjà la société qui impose un cadre selon lequel le moins fort doit aller se cacher sous la table et bien c’est faux il ne doit se cacher nulle part. ». D’après Piotr Pavlenski, « Le cas Pavlenski la politique comme art », Louison éditions, 2016.

[7] Site internet de la performeuse Américaine Martha Wilson : http://www.marthawilson.com/

[8]« En commençant par exemple en haut à gauche, les seins plats, les seins peuvent être soit coniques (verticalement), sphériques (en diagonale), ou pendants (horizontalement). Les formes intermédiaires (petits coniques, petits pendants, gros coniques, gros pendants) complètent le diagramme. Théoriquement l’idéal est au centre. » Martha Wilson, Breast forms permutated (Permutations de formes de seins) 1972 photographie en noir et blanc 71x81cm. Helena Reckitt, Peggy Phelan, Art et féminisme, édition Phaidon, 2011.

[9] Encyclopédie des nouveaux médias – édition du centre Pompidou :http://www.newmedia-art.org/cgi-bin/show-oeu.asp?ID=150000000043135&lg=FRA

 

 

 

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