Continuité pédagogique et fractures: scolaire, numérique et familiale

Après quelques jours sans école ou collège, les enfants sont confinés à la maison mais pas en vacances. La situation est inédite pour des parents qui tentent d’accompagner leurs enfants mais qui ne sont pas enseignants, des enseignants qui tentent d’accompagner leurs élèves avec des moyens parfois très limités… C’est exceptionnel, chacun doit prendre ses marques et les difficultés sont nombreuses.

Les établissements scolaires sont fermés seulement depuis le début de la semaine. Quelques témoignages de parents entendus : une maman qui craque de « faire faire le travail demandé par les enseignants, toute la journée » à ses trois enfants d’âges différents ; une autre m’a dit « c’est bien, elles sont investies les maitresses, elles font des choses pour les enfants. Mais, tout ça après ma journée de travail hier, avec des enfants dans deux classes différentes, j’en ai pleuré. »

Après quelques jours sans école ou collège, les enfants sont confinés à la maison mais pas en vacances. La situation est inédite pour les enfants, leurs parents et les enseignants. Des parents qui tentent d’accompagner leurs enfants mais qui ne sont pas enseignants ; des enseignants qui tentent d’accompagner leurs élèves avec des moyens parfois très limités… C’est exceptionnel, chacun doit prendre ses marques et les difficultés sont nombreuses.

Du côté des enseignants

Le mot d’ordre du ministère est : assurer la continuité pédagogique avec toutes les familles. Comment ? Il est surtout question d’outils numériques. Or, pour les écoles maternelles et élémentaires, la communication avec les familles se fait surtout par les cahiers de liaison des élèves ou par voie d’affichage sur les panneaux devant les établissements.

Pour la continuité pédagogique, les enseignants se sont donc organisés comme ils ont pu. Après leurs messages rassurants du vendredi 13 mars, lendemain de l’annonce des fermetures d’écoles, et les conseils pour travailler à la maison donnés ce même jour aux élèves, la continuité pédagogique est censée s’organiser par voie numérique. Les inégalités entre les établissements sont importantes. Au collège, beaucoup d’élèves et leurs parents sont familiarisés avec des espaces numériques de travail (ENT ou « Pronote »…). Toutes les familles ne sont pas pour autant équipées d’un ordinateur et si ces applications sont souvent disponibles sur les téléphones portables, ces outils ne sont pas les interfaces les plus confortables pour travailler…

Dans les écoles primaires, la liaison informatique avec les familles est beaucoup moins systématisée. Si les directeurs d’écoles disposent souvent d'ordinateurs, les informations concernant les élèves et leur famille ne sont pas toutes renseignées faute de temps et/ou de secrétariat… Les outils numériques officiels ont saturé dès lundi : le webmel (adresses professionnelles des enseignants) n’a pas supporté le nombre important des connections, il a été ainsi quasi impossible de communiquer la moindre information aux familles.

Ainsi, si des professeurs des écoles ont pu inonder leur élèves de travail, d’autres auront eu pour principale occupation cette semaine d’établir la liste de contact avec les familles, souvent avec des outils personnels : ceux de l’Éducation Nationale ne fonctionnant pas ou mal et qui ont très vite montré leurs limites.

Car la fracture numérique ne concerne pas uniquement les familles, elle concerne aussi les enseignants, certains ne sont pas du tout familiarisés avec les outils numériques faute de formations, et ceux mis à leur disposition ne sont pas toujours cohérents ni performants. Les professeurs se sont pourtant largement mobilisés pour l’accueil des enfants de soignants (sans masques ni gel hydroalcoolique en début de semaine) et pour cette continuité pédagogique dont on nous rebat les oreilles.

Dans tous les cas, les élèves, face à leurs activités scolaires à faire à la maison, devraient pouvoir les comprendre pour travailler seuls. Il semble que ça n’est pas toujours le cas...

Du côté des familles

Le ministre de l’Éducation Nationale le martèle : les enfants sont à la maison mais pas en vacances. Il n’est pas question pour les parents de faire classe à la maison mais d’assurer l’accompagnement scolaire habituel. Là aussi, les difficultés sont nombreuses. Certains parents, qui sont chez eux, manifestent déjà leur essoufflement face à la continuité pédagogique : il est en effet difficile d’accompagner scolairement ses enfants entre le télétravail, les tâches ménagères et la vie familiale dans un espace souvent restreint. La demande scolaire est parfois importante. Le parent n’est pas l’enseignant, son enfant n’est pas son élève et la maison n’est pas la classe. Si ça n’était pas une évidence pour tous, beaucoup le constatent aujourd’hui.

Cela peut même se révéler extrêmement difficile pour les parents qui travaillent. Si les soignants ont la possibilité de laisser les enfants dans les écoles où un accueil est organisé, ça n’est pas le cas pour les autres travailleurs. Ces personnes essentielles ne peuvent pas gérer, en plus de leur activité professionnelle nécessaire, la continuité pédagogique si celle-ci est conçue comme une journée de classe. Les enfants devraient pouvoir être complètement autonome face au travail demandé par l’institution scolaire en cette période particulière.

Et les enfants ?

La situation est inédite, porteuse d'angoisse et elle est anxiogène. Pour nos enfants, il semble donc essentiel de rechercher une forme d’apaisement dans la tempête provoquée par cette crise sanitaire. De revenir à l’essentiel. La continuité pédagogique n’est pas une journée de classe : il n’y a pas de classe ! Ce n’est pas un enseignement à distance. Elle doit s’adresser à tous les enfants. La continuité pédagogique, c’est garder le lien avec l’école, parfois avec l’enseignant quand c’est possible et souhaité. C’est ouvrir son cartable, revoir, relire ce qui a été fait et réviser... La continuité pédagogique ne devrait pas être l’occasion de conflits entre enfants et parents, ni entre familles et écoles. Chacun cherche ses marques et tente de répondre au mieux, parfois en faisant un pas de côté, en faisant autrement : de la recette de la pâte à modeler à la recette de cuisine, de la création poétique au bon vieux courrier à écrire, de l’activité physique en espace restreint à la couture...

Pour relativiser ... Il y a beaucoup d’établissements où les remplacements ne sont « en temps normal » jamais assurés, ce qui fait chaque année de nombreux jours de classe en moins pour certains élèves... En d’autres temps, des événements ont provoqués l’arrêt de l’école. L’école est aussi un lieu où les enseignements sont nécessairement répétés, abordés par divers angles, plusieurs fois dans la scolarité.

Quant aux messages du ministre de l’Éducation Nationale, peut-être devraient-ils être moins nombreux et manifester moins de défiance vis à vis des familles, des élèves et leurs enseignants : aucun d’entre eux ne se sent en vacances...

En Belgique, le message de Caroline Désir, Ministre de l'Education est clair "des travaux à domicile peuvent (...) être prévus (...) dans un souci d’une égalité devant les apprentissages (...) en tenant compte (...) de l’absence d’accompagnement pédagogique des élèves, qui seront parfois seuls à la maison. Le travail doit donc pouvoir être réalisé en parfaite autonomie."

A retenir peut-être pour éviter d'ajouter des conflits à la crise.

20.III.2020

 

Pour aller plus loin :

continuité des apprentissages en Belgique, texte complet là : https://desir.cfwb.be/home/presse--publications/publications/continuite-des-apprentissages-durant-la-suspension-des-cours.publicationfull.html

Et toujours de nombreux articles sur le site du Cafepedagogique.net

- Coronavirus : Les enseignants chargés de la "continuité pédagogique" : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2020/03/06032020Article637190772824238991.aspx

- Coronavirus : Le ministère et son plan de "continuité pédagogique"

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2020/03/03032020Article637188155279262392.aspx

- Enseignement à distance: une gageure pour les familles monoparentales d'agriculteurs

https://blogs.mediapart.fr/benjamin-stahl/blog/180320/enseignement-distance-une-gageure-pour-les-familles-monoparentales-dagriculteurs

- Continuité pédagogique : conseils d'E. Charmeux :  http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2020/03/18032020Article637201140167034743.aspx

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