Surveillance pour tous

Imaginez qu’un inconnu se penche par-dessus votre épaule et fixe ostensiblement l’écran de votre smartphone sur lequel vous êtes en train de tapoter tranquillement un texto. D’un geste réflexe, vous éloignez votre téléphone du sans-gêne et le fusillez du regard. C’est un texto à votre mère, vous la prévenez qu’il ne faudra pas compter sur vous pour le déjeuner dominical ; ce n’est pas un secret d’Etat mais c’est votre vie privée et qu’un inconnu se permette de s’y intéresser sans y avoir été invité vous fait sortir de vos gonds. Bien sûr, votre vie privée vous la dévoilez déjà plus ou moins. Avec les réseaux sociaux, le trou de la serrure s’est élargi et bien des amis, et des connaissances, en savent désormais beaucoup sur vous sans qu’il n’est besoin de le demander. La nuance, c’est que, ce que vous dévoilez, vous l’avez choisi, sélectionné, filtré, réfléchi, pensé. Enfin, normalement. 

Maintenant, imaginez que cet inconnu arrête votre geste réflexe de sa main et maintienne votre téléphone à portée de son regard tout en vous incitant à poursuivre ce que vous faisiez en vous disant de faire fi de sa présence. Il vous promet croix de bois, croix de fer qu’il ne lira pas le contenu de ce que vous écrivez mais seulement à qui et quand vous envoyez ce message. Il vous dit que c’est pour vous protéger de vous-même, que tout le monde est suspect, que ça ne l’amuse pas mais qu’il n’a pas d’autre choix que de contrôler toute votre activité de communication. Toute oui, car il vous dit qu’il aura un œil derrière vous aussi quand vous ferez des recherches sur internet et que, comme il a du temps devant lui, il croisera l’ensemble de vos recherches dans des algorithmes qui l’alerteront si un faisceau de mots-clés, innocents pris séparément, mais douteux associés, vient à apparaître et à vous désigner comme individu potentiellement dangereux. Comme il aura encore quelques heures à tuer, il s’attardera aussi sur les e-mails que vous envoyez de chez vous ou au boulot mais toujours, dit-il, promis, juré, craché, sans en lire le contenu, seulement pour savoir à qui et à quel moment vous le faites. Il dit comme on ne sait jamais, il gardera en stock toutes ces données quelques mois ou quelques années. Il dit cinq ans tout au plus. Il dit aussi qu’il posera de grands filets pour écouter des conversations téléphoniques ciblées. Il dit que bien sûr, il ne pourra pas les cibler au préalable et que donc il pêchera dans son filet de petits et de gros poissons mais que bien sûr, il relâchera les petits, dont vous faites partie. Il se bouchera les oreilles pour ne pas écouter votre conversation, il saura seulement pendant trente jours grâce à votre téléphone, que vous avez été là, dans son périmètre de pêche au gros.

Il dit bien sûr, aujourd’hui c’est moi qui te surveille et je suis un ami qui te veut du bien. Ce qu’il ne dit pas, c’est que les amis, parfois on s’en fait d’autres et dans deux ans, il y aura peut-être un nouvel ami qui te surveillera et dont les intentions seront moins louables. Il aura toujours accès à toutes tes données et il en fera toujours ce qu’il en voudra. Il se lève maintenant, parce que oui, vous étiez assis côte à côte, dans le métro ou sur un banc, il te sert la main et insiste pour que tu oublies qu’il sera là, toujours derrière toi et t'encourage à continuer à communiquer sans autocensure, librement, joyeusement, innocemment mais en toute sécurité désormais, car il te protégera de toi-même et des autres. Il sent que tu veux t’offusquer lorsque tu te lèves d’un bond mais posant fermement une main sur ton épaule il te dit que de toute façon il le fait déjà mais que désormais, il pourra le faire légalement. Et puis en te quittant il ajoute que tu auras beau protester, comment pourras-tu prouver que tu es surveillé puisque tu ne sauras pas quand il aura jeté un œil sur ton activité ni ce qu’il en aura conservé ? 

Après-demain, mardi 5 mai, ce ne sera plus la peine de faire l’effort d’imaginer car le projet de loi sur le Renseignement défendu par Manuel Valls et Bernard Cazeneuve sera soumis au vote de l’Assemblée. Ce projet de loi s'engouffre dans la brèche des attentats du 7 janvier et se présente comme une réponse aux attentes d’un peuple qui s’était rassemblée le 11 janvier dernier pour défendre la liberté d’expression. Triste paradoxe. Rognez sur votre liberté, nous assurerons en échange votre sécurité.

Il légalise la surveillance d’une police administrative à l’aide par exemple de « boîtes noires » installées par les hébergeurs de sites internet français et les fournisseurs d’accès qui passeront aux cribles nos données de connexion personnelles et professionnelles au travers d’algorithmes ou encore à l’aide des «Imsi catcher», de fausses antennes dont l’objectif sera d’intercepter des conversations téléphoniques ciblées dans un périmètre donné mais qui engrangeront aussi les métadonnées de tous les téléphones qui passeront dans ce périmètre.

En séance du 15 avril dernier, ils étaient seulement 30 députés à adopter l’article 2 du projet de loi relatif aux fameuses et obscures « boîtes noires ». 30 sur 577 représentants du peuple. 25 ont voté pour, 5 contre. Les autres avaient piscine. 

Pour vous assurer que le député de votre circonscription n’aura pas à nouveau piscine ou poney mardi 5 mai, vous pouvez lui rappeler son obligation de vous représenter à l’Assemblée Nationale et d’être présent lors du vote solennel du texte après-demain ici (en bas de page) : https://sous-surveillance.fr/#/

Pour être certain(e ) que votre député sera bel et bien le garant de votre droit à une la vie privée en votant CONTRE le texte, vous pouvez prendre connaissance de sa position ici : https://pad.lqdn.fr/p/PJLdeputes

Si vous êtes un acteur du numérique, vous pouvez rejoindre le collectif « Ni Pigeons, Ni Espion » ici : http://ni-pigeons-ni-espions.fr/fr/

Si vous doutez encore que vous puissiez être concerné par cette loi et donc surveillé, vous pouvez faire ce petit test de « Libération » : http://www.liberation.fr/apps/2015/04/quiz-loi/

Et si ça ne vous dérange pas de savoir que votre activité numérique puisse être surveillée, faites un dernier petit effort d’imagination et visualisez l’ensemble de votre courrier intercepté avant qu’il n’atterrisse dans votre boîte aux lettres pour qu’une police administrative dont vous ne connaissez ni le nom ni le visage puisse consigner jour après jour de qui vous recevez du courrier et quand et conserve ces informations pendant cinq ans. 

Alors?

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