Au nom des autres

L'analyse dans les médias en long, en large et en travers du dernier bouquin d'Emmanuel Todd combinée à la lecture d'un article sur le voile extrait de l'excellente revue Ballast me font m'interroger sur ces débats passionnés menés par tous, exception faite des principaux interessés. 

Contrairement à Manuel,Valls, je n'ai pas lu le livre d'Emmanuel Todd. L'une des critiques récurrentes qui lui est faite, et que vous n'avez sûrement pas manquée, porte sur le fait qu'il réduise les 4 millions de citoyens français du 11 janvier à l'unique expression des classes moyennes supérieures, laïques d'aujourd'hui et catholiques d'hier. Il regrette l'absence de la classe ouvrière populaire et de la jeunesse des banlieues. Ce point de vue suscite la colère du Premier Ministre, épuise l'encre et la salive des journalistes et enflamme les débats ; chacun cherchant à dessiner son portrait-robot de ce fameux Charlie, dont la synthèse échappe à tous les analystes, politiques, intellectuels et autres spécialistes de la décortication sociologique. Rien de vraiment étonnant à cela ; comment serait-il possible de faire la somme de 4 millions d'invidus aux motivations multiples pour n'en faire qu'un? 

 

Je ne m'attarderai pas davantage sur le fait que l'on se dispute l'exactitude du visage sociologique de ce Charlie. Ce qui me frappe, c'est qu'une fois de plus, on parle en son nom, ou plutôt ici en l'occurrence en leurs noms.

Les débats les plus passionnés ont souvent comme objets des invidus qui en sont absents et au nom desquels ceux qui s'étrillent sur les plateaux de télévision ou dans les studios de radio sont persuadés de s'exprimer, avec leur propre grille de lecture et de pensées. Dans ce brouhaha d'opinions, une seule est muette, il s'agit de celle du principal concerné. Cela a par exemple été le cas lorsque les femmes françaises voilées ont été montrées du doigt, comble pour elles, qui dissimulent tout ou partie de leur corps. Soudainement, on les disait opprimées, soumises, enchaînées par les hommes au nom d'une religion alors qu'en France, république laïque, elles avaient toute liberté de ne pas le porter et le faire était une insulte à celles qui, dans d'autres pays, n'avaient pas le choix. La première chose que l'on a oubliée, c'est que la laïcité est la neutralité de l'Etat, pas de l'individu. La seconde, c'est qu´à partir du moment où il y a la possibilité de choisir, c'est qu'il y a au moins deux options et la seconde ici, c'est la liberté de porter le voile. Bien sûr, il existe des situations où le voile est imposé mais ce ne peut être une généralité et, quelles que soient leurs motivations, certaines femmes le revêtent par choix. Cette option semble totalement incongrue pour toute personne dont la culture, la tradition, la religion, la famille est étrangère à cette pratique. Sa grille de valeurs lui interdit de penser que cela puisse être un choix conscient, libre, une volonté de celle qui porte le voile. Par empathie, ce formidable sentiment humain qui nous empêche (parfois) de nous entretuer et (de temps en temps) de nous comprendre, cette personne pense se mettre à la place de l'autre. Or, elle met SA place à la sienne avec ce qu'elle comporte de valeurs, d'histoire personnelle, de principes, etc Et depuis cette place, si elle portait le voile, cela serait évidemment par contrainte, nullement par choix. Depuis cette place, elle ne voit pas non plus que les femmes qui au contraire, dévoilent, peuvent être au moins autant opprimées que celles qui voilent. Mona Chollet a parfaitement décrit cette forme invisible d'oppression dans son essai "Beauté Fatale" tandis que Jeanne Cherhal est restée à sa place pour observer tout en intelligence et en finesse le délicat numéro d'équilibriste d'une femme voilée.  

 

http://youtu.be/ZGDfIdNFGRc

 

 

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