elodie.torrente
Écrivain
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 19 févr. 2020

elodie.torrente
Écrivain
Abonné·e de Mediapart

La gloire de leur maire

Où comment les murs de Marseille s’écroulent sous le regard indifférent d’une France exsangue et divisée, très cher Marcel Pagnol.

elodie.torrente
Écrivain
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Très cher Marcel,

Si j’ose vous déranger à La Treille dans ce village marseillais où vous reposez depuis le 18 avril 1974, ce n’est pas uniquement pour vous remercier de m’avoir donné l’impression de ne parler qu’à moi quand, enfant, ballottée au gré des vents et marées des (bonnes et mauvaises) décisions des grands, je rêvais d’entendre ces accents chantants. Avec Joseph, Fanny, Manon, Ugolin, vous avez illuminé les murs de ma cellule familiale, laissant de côté la folie des adultes pour me plonger avec délice dans le bonheur des joies simples de l’enfance, fût-il de papier au sein d’un région inconnue qui exhalait les senteurs exotiques de la farigoulette et du romarin.

Ce n’est pas non plus pour vous raconter mon premier voyage à l’âge de vingt ans sur la côte méditerranée qui borde vos terres. Je vous épargne volontiers l’enfer enduré en plein été en tant que jeune serveuse à Saint Tropez qui me poussa à embarquer sur Lélantina, une goélette aurique de plus de vingt-cinq mètres pour deux mois de traversée enchanteresse en tant qu’hôtesse d’accueil. Voyage heureux s’il en est à bord de cet « oiseau du large » qui, sous la haute protection de ses voiles, au quart ou endormie dans le filet de la proue, me réconcilia avec ceux que j’avais fuis, avec l’espoir d’une vie meilleure. À ce stade de mes vingt ans, je n’avais pas encore foulé les sols pierreux de la Provence et encore moins arpenté les trottoirs de Marseille. Il me fallut attendre mes années parisiennes pour qu’à la faveur d’une rencontre je découvre le Var et ses odeurs entêtantes chauffées par des rayons cuisants. Alors vos mots avaient rejailli et c’est lors de ces années théâtre où je me plaisais à faire l’actrice que je découvris Topaze, le Shpountz et Fanny. C’était à la fin du siècle dernier. Vous nous aviez quitté vingt ans plus tôt. Et si chaque séjour à Sainte-Anastasie-sur-Issole me remémorait ces lectures salvatrices, loin de mes yeux, Marseille, pourtant à quelques encablures, conservait tous ses secrets. Jusqu’en 2002 où un emploi me mena enfin et occasionnellement dans ses rues pentues et tortueuses qui n’étaient pas sans me rappeler Chicago, tout au moins ce que j’en avais vu dans le célèbre Inspecteur Harry. Preuve s’il en est que cette ville est bien un décor de cinéma. Vous ne vous y êtes pas trompé.

Dès lors du Vieux Port au Vallon des Auffes en passant par le Panier, le Fort Saint Jean et même en séjournant à plusieurs reprises entre le Cour Julien et la Plaine où vous vécûtes, au fil de mes rendez-vous annuels, j’ai fait mieux que d’arpenter son sol.

J’ai ressenti l’abandon de ceux qui y habitent.

Car oui, si je vous écris cher Marcel, si je vous dérange dans votre sépulture, c’est parce que Marseille, votre ville, celle des Marseillais et oui, j’ose le dire, même si certains détournent la tête, celle de tous les Français, est abandonnée.

Certes, la French Connection qui décima une bonne partie de la jeunesse américaine dans les années 1970 à coup d’héroïne, les règlements de compte réguliers dont les journaux font depuis des décennies leurs brèves tout comme les sempiternels pots de vin et grèves des éboueurs ne font pas de Marseille une ville recommandable. Pour autant, elle est la deuxième plus grande ville de France. Et dans ce top 10, la première en matière de pauvreté.

Le taux de chômage dépasse les 18%. Avec plus de 100 000 crimes et délits recensés en 2016, la violence ne recule pas. La drogue circule mieux qu’une voiture sur une autoroute déserte ; elle n’a pas, elle, de limitation de vitesse et encore moins de radars. Mais, ce qui fait l’exception marseillaise car à vrai dire les évolutions sont du même ordre dans les autres métropoles françaises, ce sont ses vieux murs qui s’écroulent.

Votre ville, les quartiers de votre jeunesse partent en lambeaux.

Avec l’aide d’une poignée de politiciens bien placés qui, en laissant l’insalubrité gagner du terrain, opèrent une gentrification forcée des quartiers.

Mais revenons aux faits. L’histoire remonte au 5 novembre 2018. Ce n’est pas très lointain à l’heure où j’écris mais il me semble important de le rappeler. On oublie si vite par les tweets qui courent.  Ce lundi-là donc, à 9h05, deux immeubles se sont écroulés rue d’Aubagne dans le quartier central et historique de Noailles. Huit personnes, huit locataires de logements insalubres ont trouvé la mort dans cette catastrophe qui aurait pu être évitée.

Si la poignée de politiciens en place depuis des lustres n’était pas une bande de malfrats.

Si les impôts des Marseillais, les aides de l’État avaient été versées dans leur totalité puis employées à rénover.

Si les propriétaires avaient été obligés de louer un logement décent, dès la première alerte.

En clair, si la loi avait été respectée.

Vous me direz, à Marseille, la loi…c’est celle de la rue, de la grande gueule, du bail verbal, de celui qui a les plus grosses (maisons, insultes, kalachnikov).

Pourtant les habitants se sont organisés en créant le Collectif du 5 novembre le jour-même, des centaines de voix se sont élevées, des manifestations ont défilé. On a même vu des articles publiés dans la presse nationale ! Pour tout dire, ce fut un scandale. Une semaine, un mois, guère plus. Car, en dehors des arrêtés de périls depuis ce lundi funeste (on en dénombre 15 chaque mois depuis janvier 2019), des arrestations et de la criminalisation des militants qui se battent pour un (re)logement digne et urgent, d’une charte signée entre les associations, la ville de Marseille et l’État et adoptée par le Préfet et le Maire le 2 juillet 2019, les sinistrés vivent encore pour la plupart dans des hôtels miteux quand on ne leur propose pas des appartements hors de prix.

Et pendant ce temps-là, un « arapède » au nom de garage annonce qu’il ne se représentera pas aux prochaines élections souhaitant, sous les applaudissements de ceux qui en ont bien profité depuis 1995, bonne chance à Marseille.

Il va en falloir de la chance et surtout du courage à ses habitants pour être relogés décemment. Surtout quand on sait qu’un procès injuste se tiendra le 2 juillet 2020. Hélas, ce ne sera pas celui du maire sortant, de son adjointe au logement qui a démissionné et encore moins celui de l’État. Ce ne sera pas non plus celui des promoteurs véreux, ni des marchands de sommeil. Ce sera celui d’un homme, d’un chercheur et d’un militant qui agit contre le mal-logement.

Ce sera celui de ces citoyens partout en France qui, depuis des mois, perdent un œil, une main, un doigt, un salaire, un travail.

Ce sera celui de tous ceux qui, comme Jean et Manon, résisteront aux manques et aux privations et se battront jusqu’au bout.

Pour le respect et la dignité.

Au nom des murs de Marseille, symboles d’un pays tout entier en train de sombrer.

Sauf si la gloire des prochains maires résulte de la victoire des opprimés. Car, comme vous l’écriviez « C'est très joli d'être innocent ; il ne faut pas en abuser. »

Élodie Torrente

(Tous droits réservés)

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Soupçons d’emploi fictif : une vice-présidente du RN visée par une enquête du Parquet européen
Selon nos informations, une série de perquisitions est en cours lundi 5 décembre, visant deux élus RN, dont Edwige Diaz, vice-présidente du parti, dans le cadre d’une enquête du Parquet européen. La justice se penche sur des soupçons d’emploi fictif, lorsque la députée était assistante parlementaire européenne en 2018-2019.
par Marine Turchi
Journal — Europe
Ukraine : la guerre, « un puissant accélérateur » pour les droits LGBT+
Depuis le début de l’invasion russe, de plus en plus de soldats ukrainiens portent publiquement les revendications des personnes LGBT+, en particulier la demande d’une union civile entre partenaires du même sexe. L’enjeu, en temps de guerre, est capital. Des hommes et des femmes meurent au combat, sans que leurs proches ne puissent revendiquer aucun droit sur leur corps.
par Mathilde Goanec
Journal
Comment le gouvernement veut rattraper le retard français
Dans un contexte de risque élevé de tension sur le réseau électrique cet hiver, l’Assemblée nationale examine, à partir du lundi 5 décembre, le projet de loi visant à accélérer le déploiement de l’éolien et du solaire en France.
par Mickaël Correia
Journal
États-Unis : en Géorgie, une enquête sur l’élection de 2020 menace Donald Trump
L’ancien président a moins de souci à se faire au sujet de la défaite attendue de son poulain, Herschel Walker, lors de la sénatoriale de Géorgie du mardi 6 décembre, que de l’enquête de la procureure Fani Willis, au terme de laquelle il pourrait être inculpé pour fraudes et ingérences électorales.
par Alexis Buisson

La sélection du Club

Billet de blog
Nationalisation d’EDF : un atout pour la France ?
Le jeudi 24 novembre, c’est dans un contexte bien particulier que le nouveau PDG d’EDF Luc Rémont prend ses fonctions. De lourds dossiers sont sur la table : renationalisation du groupe, relance du parc nucléaire et des renouvelables, négociation avec Bruxelles sur les règles du marché de l’électricité et gestion de la production avant les trois mois d’hiver.
par Bernard Drouère
Billet de blog
À Brioude, itinéraire d'une entreprise (presque) autonome en énergie
CN Industrie vit en grande partie grâce à l'électricité produit par ses panneaux solaires. Son modèle énergétique est un bon éclairage de ce que pourrait être un avenir largement éclairé par les énergies renouvelables. Rencontre avec son patron précurseur, Clément Neyrial.
par Frédéric Denhez
Billet de blog
L'électricité est-elle un bien commun ?
[Rediffusion] L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.
par oskar
Billet de blog
L’électricité, un bien commun dans les mains du marché
Le 29 août dernier, le sénateur communiste Fabien Gay laisse exploser sa colère sur la libéralisation du marché de l’électricité : « Ce sont des requins et dès qu’ils peuvent se goinfrer, ils le font sur notre dos ! ». Cette scène témoigne d’une colère partagée par bon nombre de citoyens. Comment un bien commun se retrouve aux mains du marché ?
par maxime.tallant