Le Cri du Peuple – Mardi, 21 mars 1871

Après le 18 mars 1871, le « Cri du peuple », interdit par décret le 12 mars, reparaît sous le numéro 19 daté du 21 mars, ce jour-là commence cette histoire.

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La victoire fatigue autant que la persécution. Tout l’équipage du Cri du Peuple, rédacteurs, compositeurs, imprimeurs, a le cœur joyeux, mais les jambes cassées; on tombe de lassitude et de sommeil : chacun a monté la garde derrière les barricades ou à l’Hôtel de ville. Demain on pourra laisser son fusil et retourner à l’écritoire. Pour aujourd’hui, nous prions le peuple de réfléchir aux mesures que nous lui proposons. Et surtout, que le Comité central continue à rester neutre, au milieu des bataillons qui l’ont élu, l’intermédiaire désintéressé entre le peuple et la bourgeoisie.


Le citoyen Jules Vallès, affranchi de sa condamnation par la victoire pacifique du peuple, reprendra demain, dans le journal sa collaboration quotidienne.


LA JOURNÉE D’HIER 
[…]
Les trois rues du Faubourg-Antoine, de Charonne et de la Roquette sont barricadées à leur débouché sur la place. Des gardes nationaux veillent à la circulation qui est considérable. La plus forte barricade du faubourg Antoine est située à l’angle de la rue de Charenton. Tout entière faite de pavés, elle est percée de deux embrasures et armées de deux pièces de 12. Les caissons sont placés tout près, à l’entrée de la rue de Charenton, en dehors de la ligne de tir.

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[…]


AU PEUPLE DE PARIS

Une nouvelle révolution pacifique et fière vient de s’accomplir.

La garde nationale atteinte dans sa dignité et provoquée par le gouvernement de MM. Thiers, Favre et Picard, qui avaient préparé leur tentative par la suppression de six journaux, a répondu aux provocations, aux calomnies et aux mensonges par la déchéance et le mépris.

La troupe, que les généraux de l’Empire avaient menée de défaite en défaite jusqu’à l’humiliation suprême, a généreusement refusé de tirer sur les citoyens qui défendaient leurs droits, et a fraternisé avec le peuple, contre lequel on avait formé le dessein criminel de la faire combattre.
Paris s’est reconquis. Il est maintenant libre et souverain, maître de ses destinées et de son avenir. S’il sait prendre aujourd’hui même une résolution énergique et sage à la fois, le triomphe de la République est assuré, et la date du 20 mars sera une des plus grandes de l’histoire.

Si la population parisienne n’écoutait que ses sentiments d’indignation contre ceux qui viennent de troubler si profondément l’ordre et de menacer la cité des malheurs de la guerre civile, elle proclamerait la déchéance du gouvernement indigne, dont les derniers actes mériteraient la mise en accusation et le plus sévère châtiment.
Mais si Paris a le droit absolu de disposer de la France ; il ne peut faire plus que ce qu’il fait: lui donner un grand exemple. Il peut réclamer, conquérir et défendre son autonomie complète, sa liberté entière, mais il doit, par respect pour la justice, le droit national et pour sa propre sécurité, laisser le reste de la France agir à sa guise.

Pour que la Révolution qui vient de s’accomplir dans Paris avec tant de spontanéité, d’ensemble, de magnanimité et d’espérance, soit consacrée par le temps, et, plus tard, par l’adhésion de tout ce qu’il y a dans le monde d’hommes libres, honnêtes et éclairés, il faut que cette révolution se borne à Paris. Lui seul en a le courage et le péril, lui seul doit en bénéficier.

Paris doit donc se déclarer VILLE LIBRE, commune affranchie, cité républicaine, se gouvernant elle-même et réalisant dans la mesure du possible la théorie du gouvernement direct appliqué dans la république helvétique.
Il doit prendre immédiatement certaines mesures d’urgence pour garantir ses franchises et pour, en même temps, rétablir au plus vite dans le présent, l’ordre nécessaire à une cité industrielle commerciale, travailleuse ; pour garantir le fonctionnement avec ce qui sera le gouvernement de la France comme avec les autres villes libres qui voudraient imiter l’exemple de Paris.

Ces mesures sont celles-ci:

Convocation immédiate des municipalités parisiennes existantes en conseil formant une commune de Paris provisoire chargée de veiller aux choses d’administration publiques journalières et de présider aux élections municipales.

Adjonction, de la députation de Paris et du comité central de la garde nationale à cette commission municipale.

Convocation des électeurs pour le 25 mars, à l’effet d’élire, par arrondissement, CINQ administrateurs municipaux, chargés de l’administration de l’arrondissement dans lequel ils auront été élus, et se réunissant au conseil communal pour délibérer sur les intérêts généraux de la ville.

Abolition immédiate de la préfecture de police et transfert aux municipalités parisiennes de ses attributions exercées par le Comité central de la garde nationale.

Élection par la garde nationale de son état-major général.

Suppression du commandement supérieur de la garde nationale, qui ne pourra être rétabli qu’en temps de guerre, et devra être laissé à l’élection.
Organisation de la magistrature élective de la ville de Paris.

Acceptation des conditions de la paix et entente de la commission municipale avec le gouvernement de la France pour l’exécution de ces conditions.

Convocation rapide, et par arrondissement, de tous les citoyens pouvant justifier de leur qualité de commerçants et de comptable, pour la formation d’un syndicat commercial chargé de présenter un nouveau projet de loi sur les échéances.

Envoi immédiat d CINQ délégués de la Commission municipale et de la députation parisienne près des membres du pouvoir exécutif, chargés de traiter avec eux sur les bases qui viennent d’être indiquées ci-dessus, et qui doivent entraîner la reconnaissance officielle de Paris, ville libre, par le gouvernement français.

Enfin, envoi de CINQ autres délégués près des plénipotentiaires prussiens, afin de leur donner toutes garanties sur l’exécution du traité de paix.
Telles sont les mesures qu’il faut prendre immédiatement, sous peine de tomber dans le gâchis, de rouler dans l’abîme.

Il nous faut éviter un retour d’hostilités et ne pas fournir le prétexte à l’armée prussienne dont le gouvernement de MM. Thiers, Favre, Picard a fait son alliée.

Il y va du salut de la cité, de l’avenir de la Révolution.

Le Cri du peuple.


LES TROIS AFFICHES DU COMITÉ CENTRAL

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LA RÉSURRECTION [extrait]

Ainsi, elle n’était pas morte! elle n’était même pas mourante, malgré les coups de canons de Moltke et les coups de sabre de Vinoy.

Nous l’aimions tellement, qu’en la voyant trébucher contre l’hécatombe amoncelée autour d’elle, la douleur nous avait aveuglés… Nous avions crié : elle meurt… et nous n’avions pas eu la force de soulever le drap sanglant qu’avaient jeté sur elle les meurtriers patentés…

Pauvres politiques que nous étions! Pauvres fous que nous sommes!… La revoilà vivante, et plus que jamais vivante… la revoilà debout, en plein soleil… sublime, calme, rajeunie… Elle a confondu dans la même étreinte, peuple et soldats… hommes et femmes… tout ce qui vit, tout ce qui aime, tout ce qui a combattu, tout ce qui a souffert, tout ce qui a pleuré sur la patrie vendue, et qui a juré de la racheter quand même et de la venger… C’est encore toi, ô République… qui as ressuscité ce peuple et l’as relevé à ta hauteur… […]

Casimir Bouis.


Dates
5 janvier 1871. Les Prussiens bombardent Paris.
7 janvier. Sur les murs de Paris, l’Affiche rouge « Place au Peuple ! Place à la Commune ! », rédigée par Leverdays, Tridon, Vaillant et Vallès, signée des délégués des vingt arrondissements.
19 janvier. Défaite sanglante de la sortie de Buzenval.
22 janvier. Mitraillage, place de l’hôtel de ville, du rassemblement républicain contre la capitulation de Paris.
23 janvier. Vinoy, nommé commandant en chef de l’armée de Paris, ordonne la fermeture de tous les clubs.
28 janvier. Amnistie franco-allemande.
8 février. Élections à l’Assemblée nationale.
12 février. L’Assemblée siège à Bordeaux.
15 février. Les gardes nationaux ne recevront plus leurs « trente sous ».
17 février. Thiers chef du pouvoir exécutif.
22 février. Parution du Cri du Peuple, rédacteur en chef : Jules Vallès.
26 février. Thiers accepte les conditions de Bismark.
1er mars. Entrée des Prussiens dans Paris.
10 mars. Suppression du moratoire des loyers.
12 mars. Vallès est condamné à 6 mois de prison pour sa participation à l’« affaire de la Villette » (31 octobre 1870). Décret Vinoy contre six journaux, dont le Cri du Peuple.
15 mars. Constitution du Comité central de la garde nationale.
17 mars. Arrestation de Blanqui.
17-18 mars. Vallès fonde le Drapeau, saisi sur presse.
18 mars. Les canons de la butte Montmartre. Les généraux Leconte et Clément Thomas sont fusillés. Thiers quitte Paris.
21 mars. Reparution du Cri du Peuple, dont le tirage avoisinera les cent mille exemplaires. 1 feuille, format double-cloche, 390 x 580, imprimée recto verso.


LES MEMBRES DE LA COMMUNE (V).

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Menotti Garibaldi
840-1903
Élu le 16 avril par le XIXe arrondissement (6.076 voix) – Ne siègera pas.

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Charles Gérardin
1843-1921
Commis-voyageur – Élu le 26 mars par le XVIIe arrondissement (6.142 voix) – Membre de la Commission de Sûreté générale ; de la Commission des Relations extérieures – Membre du Comité de salut public – Vote pour le Comité de salut public – Quitte ses fonctions et disparaît le 10 mai avec Rossel, dont il a facilité l’évasion après l’arrestation de ce dernier sur ordre du Comité de salut public – Condamné à mort par contumace.

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Eugène Gérardin
1839-
Artisan peintre – Élu le 26 mars par le IVe arrondissement (4.084 voix) – Membre de la Commission de Travail – Vote contre le Comité de salut public – Signe le manifeste de la minorité – Condamné à la déportation simple.

(À suivre.)


 

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