Commune de Paris. Séance du 19 mai 1871 (III).

Gustave Cluseret. «Voilà vingt jours que, détenu prisonnier, j’appelle en vain celui de la justice. Et pourtant, tous, nous avons combattu contre la détention préventive. Comme membre de la Commune, j’ai droit à mon siège. Comme enfant de Paris, j’ai droit à défendre ma ville natale. Comme homme, j’ai droit à la justice.»

(Suite de la séance du 19 mai 1871.)

COMITÉ SECRET

CHALAIN. Un citoyen, du nom de Roselli, chargé des travaux de défense de la partie ouest, se fait allouer par jour une somme de trente-deux francs et vingt francs par jour pour chaque officier de son nombreux état-major. Ce citoyen, après avoir fait un appel aux travailleurs, en offrant trois francs par jour à ceux qui se mettraient sous ses ordres, leur offre à présent cinq francs et, non content de cela, a désorganisé le personnel du citoyen Dianoux, chargé de la défense du XVIIe arrondissement. Il est urgent de faire cesser cet état de choses scandaleux, en supprimant ce nombreux état-major, qui n’est bon qu’à aller parader dans les cafés avec les filles. Nous devons montrer que nous ne sommes plus sous l’Empire. Je demande donc l’arrestation du citoyen Roselli et la suppression de l’état-major.

VÉSINIER. J’avais été délégué par le Comité de salut public auprès du citoyen Roselli, délégué aux barricades; j’ai examiné tous les travaux de défense et c’est avec un profond étonnement que j’entends le citoyen Chalain s’élever contre Roselli. Je suis, autant que lui, partisan de la suppression des états-majors, mais, à côté de ces nullités, il y a le corps du génie civil qui rend de très grands services. Ce que le citoyen Chalain appelle l’état-major de Roselli ne se compose que de jeunes gens sortant de l’École des Mines, de Polytechnique, des Ponts-et-Chaussées, en un mot, d’hommes spéciaux et surtout travailleurs. Le citoyen Roselli appartient à une famille très honorable, il a eu l’honneur d’être longtemps proscrit; dans les huit heures que j’ai passées à mon poste, j’ai été surpris de l’activité fébrile avec laquelle il dirige les travaux. Nous sommes donc bien loin de cet état-major de désœuvrés dont parlait le citoyen Chalain. Les travaux qu’il a fait exécuter, depuis le Point-du-Jour jusqu’à l’Arc de l’Étoile, mettent cette partie à l’abri de toute attaque, et obligeraient nos ennemis à un siège de plus d’un mois, avant de pouvoir entrer dans Paris. Ouvriers et ingénieurs travaillent avec une ardeur telle, que, dans deux ou trois jours, ces formidables, travaux seront élevés, mais à la condition toutefois qu’on ne vienne rien désorganiser. Je demande donc au citoyen Chalain, avant de rien affirmer, de faire une enquête minutieuse et de contrôler la conduite du citoyen Roselli, car, ordonner l’arrestation de ce citoyen, serait désorganiser les travaux et amener par là de grands dangers.

CHALAIN. Je ne demande pas l’arrestation immédiate du citoyen Roselli; un rapport doit m’être remis par le citoyen Dianoux, nous pourrons alors examiner les faits.

COURNET. Sur la question des traitements, le citoyen Moreau, qui est chargé de l’intendance, m’a dit qu’en changeant les hommes, on n’avait pas changé l’état des choses: chaque jour il se vole de deux à trois cent mille francs. Il serait donc à désirer que la Commune rendît un décret contre les voleurs des deniers publics.

La séance est reprise.

Commune de Paris, Gustave Cluseret © Eloi Valat. Commune de Paris, Gustave Cluseret © Eloi Valat.
LE PRÉSIDENT. Je trouve sur le bureau une lettre du citoyen Cluseret, se plaignant du délai trop long qu’on assigne à sa réclusion. Je vais en donner lecture:
«Paris, le 19 mai 1871.
«Chers collègues,
«Voilà vingt jours que, détenu prisonnier, j’appelle en vain celui de la justice.
«Et pourtant, tous, nous avons combattu contre la détention préventive. Comme membre de la Commune, j’ai droit à mon siège. Comme enfant de Paris, j’ai droit à défendre ma ville natale. Comme homme, j’ai droit à la justice.
«Ne me la refusez pas.
«À quoi suis-je utile ici?
«Et surtout pénétrez-vous bien de cette pensée, que je suis de ceux qui croient qu’il y a autant de gloire à obéir qu’à commander, quand le peuple gouverne.
«Salut fraternel.
«G. CLUSERET.»
Je propose que l’affaire Cluseret soit la première mise à l’ordre du jour de dimanche, avec injonction à la Commission d’enquête de.se présenter.

AMOUROUX. On sera convoqué à domicile.

LE PRÉSIDENT. Je donne lecture dune proposition qui est faite par le citoyen Amouroux:
«Considérant que les citoyens et les citoyennes, morts par suite de l’explosion de la cartoucherie de l’avenue Rapp, remplissaient un service public et contribuaient ainsi à la défense de la Commune,
«La Commune décrète:
«Article unique. Il sera fait application aux parents de; victimes de l’explosion de la cartoucherie de l’avenue Rapp du décret du 10 avril 1871, concernant les veuves et les orphelins.»

AMOUROUX. On me fait remarquer que beaucoup de personnes ont été tuées aux environs de la cartoucherie. Doivent-elles être comprises dans ce décret?

PLUSIEURS MEMBRES. Oui! Oui!

J.-B. CLÉMENT. Oui, mais après enquête.

URBAIN. La Commune ne doit venir en aide qu’aux familles de ceux qui travaillaient à la cartoucherie; ceux-là seuls peuvent bénéficier du décret invoqué. Cependant, je reconnais qu’à côté de ces victimes, il y en a d’autres qui sont fort intéressantes; pour celles-là, je proposerais d’ouvrir une souscription ou tout autre moyen qui permette de leur venir en aide.

AMOUROUX. Je repousse, par tous les moyens possibles et en toutes circonstances, le mode des souscriptions publiques. En s’en tenant à la teneur du décret que je propose, on ne fait aucun passe-droit et toutes les victimes auront des secours. Le décret du 10 avril 1871, qui s’occupe des femmes ou enfants de gardes nationaux morts pour la défense des droits du peuple, est général.

E. GÉRARDIN. Pour moi, les familles des gens qui sont en relations avec Versailles ne doivent pas bénéficier de ce décret, c’est évident. Mais si un père de famille, de 50 ans par exemple, meurt en laissant un enfant, vous serez bien obligés de pourvoir aux besoins de ce dernier. Toutes les victimes de l’explosion méritent des secours de la Commune.

LEDROIT. Je suis partisan de faire le moins d’exclusions possible, mais nous ne devons pas non plus faire profiter nos adversaires des avantages faits à ceux qui défendent la Commune. Je crois qu’il serait beaucoup plus juste de ne comprendre dans les secours accordés que les personnes employées à la cartoucherie. Quant aux gardes nationaux qui se trouvaient dans les environs, ils se trouvent dans les conditions du décret, et dès lors il est inutile d’en faire mention. Les autres victimes de l’accident sont, sans doute, très intéressantes, mais tout ce que nous pouvons faire pour elles, c’est d’organiser des souscriptions publiques, un festival quelconque.

VOIX NOMBREUSES. Non, non! pas de souscriptions organisées par la Commune!

LEDROIT. Nous devons venir en aide aux défenseurs de la République; quant aux autres citoyens, nous ne pouvons que faire des efforts pour les soulager. 

AMOUROUX. Le décret a prévu toutes ces situations, je vais vous le lire. 

Lecture du décret du 10 avril 1871.

(À suivre.)

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