L’enterrement de Jules Vallès, lundi 16 février 1885.

«La Révolution vient de perdre un soldat, la Littérature un maître. Jules Vallès est mort.»

[extraits]

Lundi 16 février 1885

C’est dans l’appartement du docteur Guébhard, 77 boulevard Saint-Michel que Jules Vallès a rendu le dernier soupir. Les soins les plus empressés et les plus dévoués ont adouci sa fin qui a été calme. Il est mort sans souffrance, ­passant sans transition appréciable d’un état de demi-sommeil à la mort.

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L’enterrement aura lieu demain à midi. Le cortège partira du n° 77 du boulevard Saint-Michel et se rendra directement au cimetière du Père-Lachaise.

Tous les membres de la Commune, tous les combattants de 1871, tous les amis d’exil, tous ceux qui ont connu Jules Vallès, tous les malheureux, les ­déshérités, les souffrants, tous ceux qui se sont rangés avec lui, sous les plis du drapeau rouge, tout le peuple de Paris, enfin, qui a si souvent tressailli et ­frissonné au souffle de sa parole ardente, tous tiendront à faire à leur collègue, à leur frère d’armes, à leur ami, à leur défenseur, l’écrivain de génie, au virulent journaliste, au grand révolutionnaire des funérailles dignes de lui.

La mort a rendu au visage de Jules Vallès, ravagé par la maladie, une beauté tranquille. Il semble dormir. Ses mains blanches reposent à ses côtés sur le drap blanc… Des ouvriers qui sont venus le voir, hier, l’ont embrassé au front, et ont pleuré.

LA PRESSE INFÂME

Quelques journaux — deux ou trois seulement — ont publié des articles venimeux sur notre grand et noble Vallès. De son vivant, notre cher ami dédaignait trop ces insultes. Quand un ­folliculaire commettait quelque infamie sur son compte il nous empêchait toujours de les relever : «Laissez donc, disait-il de sa voix vibrante, laissez donc… ces choses-là partent de trop bas, il faut qu’elles restent dans la boue.» Pour aujourd’hui, tout entier, nous obéirons au conseil de notre pauvre Vallès.

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PARIS DEBOUT

La Révolution compte une journée de plus. Derrière le corbillard des pauvres emportant au Père-Lachaise, vers le mur qui vit les derniers massacres, l’ancien membre de la Commune, le Paris ­militant s’est retrouvé. Il s’est retrouvé avec son drapeau rouge, de nouveau maître de la voie publique, avec son peuple du travail, en travail d’un nouvel ordre social, avec son internationalisme enfin qui lui faisait, il y a quinze ans, ouvrir ses rangs aux Frankel, aux La Cecilia et aux Dombrowski. Tous étaient là, les anciens avec leurs cicatrices, retour d’exil et du bagne, et les nouveaux qui, complétant le programme, achevant la République, ne ­croiront avoir rien fait tant qu’ils n’ auront pas universalisé ou socialisé la ­propriété ; socialistes de France et socialistes d’Allemagne réunis dans le même cri de mort à la bourgeoisie usurpatrice! À ces manifestants d’hier, qui seront les combattants de demain, le Cri du Peuple ne fera pas l’injure de dire merci au nom de son cher mort — plus vivant que jamais puisqu’il a mis debout l’armée ouvrière toute entière. Mais il les saluera comme autant de frères d’armes. Il saluera leur rentrée en ligne qui est plus qu’une promesse, qui est une certitude de revanche et de ­victoire.

Salut au grand Paris, au Paris des prolétaires, qui hier, en menant le deuil d’un homme, a affirmé sa propre résurrection.

Salut au Paris révolutionnaire qui, rien qu’en se montrant, a fait trembler les vainqueurs sur le dernier passage des vaincus de 1871!

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Rarement on a vu manifestation si imposante. Par moments, de courtes averses sont tombées, mais, comme un symbole, comme un présage, le soleil chassait devant lui les nuages et faisait flamboyer le rouge sanglant des ­drapeaux dressés au-dessus des fronts découverts de la foule. Soixante mille citoyens suivaient, étreints de la même douleur, animés du même enthousiasme, le cercueil de Jules Vallès, membre de la Commune. On peut, sans exagérer, évaluer le nombre de deux à trois cent mille le ­nombre de ceux qui se sont pressés pour assister à ces …funérailles grandioses.

Vallès repose sur le lit blanc. Son visage a une expression de sérénité ­majestueuse. Ses longs cheveux gris et sa barbe grise encadrent de teintes douces et reposantes sa face blanche, dont les traits si fortement accusés ont pris une sorte de douceur très calme. Des bouquets sont placés à côté de lui. Sur le pied du lit s’amoncellent de grosses touffes d’immortelles rouges qui sont distribués aux visiteurs. Ceux-ci affluent. L’entrée de la maison est envahie. L’escalier est plein de monde. On assiège la porte de l’appartement. Les citoyens, les citoyennes entrent, reçoivent des mains de notre camarade Séverine le brin d’immortelles qu’ils conserveront précieusement, comme souvenir. Toutes les classes de la société sont confondues. La redingote frôle le ­bourgeron. La main blanche effleure la main caleuse. Les larmes coulent aussi sincèrement, aussi vraies sur les joues roses que sur les joues flétries. C’est une mère qui pousse devant elle son petit garçon : « Va l’embrasser, va ! » — Et l’enfant vient poser ses lèvres sur le front de Vallès. Il se souviendra, allez ! Nous le retrouverons un jour ce petit là.

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C’est une femme d’environ cinquante ans, qui semble par son costume une marchande de la Halle, bras nus, qui apporte son bouquet et se jette littéralement sur Vallès, l’embrassant et répétant, au travers de ses larmes : «Il était si bon!» C’est un blousier de sept ans, petit, tout petit, apprenti, qui vient seul et va embrasser Vallès et qui après ne se décide pas à s’en aller et reste dans un coin regardant toujours de ces yeux d’enfants, grand ouvert, le révolutionnaire mort. C’est un humble prolétaire qui pleure et demande la permission de faire ­toucher à Vallès un insigne révolutionnaire qu’il sort de son sein. «Donnez-lui une poignée de main», dit Séverine. Et l’homme s’en va écrasant en lui de rauques sanglots. Ce sont des petits employés du télégraphe ; des collégiens en uniforme ; deux maîtres d’études d’un collège voisin, des étudiants. On se presse, on s’écrase. Et de gros soupirs s’entendent, de plaintifs gémissements.

Il y en a qui saluent Vallès, de grands gestes majestueux. D’autres qui lui envoient des baisers. Les fronts s’inclinent. Et sans cesse ce sont de nouveaux visiteurs à qui Séverine, vêtue de deuil, dominant sa douleur profonde, distribue les immortelles rouges. Comment dresser la liste de tous les amis dont, en cette matinée, les rédacteurs du Cri du Peuple réunis près du cadavre de leur maître défunt, ont serré les mains sympathiques.

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Depuis le matin, les travailleurs, venus isolément ou par groupes, pour saluer leur ami défunt, restent à l’entour de la maison mortuaire. Vers dix heures, ils forment déjà une troupe compacte, laquelle s’augmente de minute en minute. À dix heures et demi l’encombrement du vestibule et de l’escalier devient tel, qu’il est nécessaire d’établir un service d’ordre. La foule patiente et respectueuse se laisse guider.

Une file continue monte silencieusement par l’escalier principal ; un espace libre est réservé de la porte intérieure à la porte cochère, pour la sortie. Bientôt, l’encombrement déborde le trottoir, envahit la chaussée. À onze heures, le boulevard Saint-Michel est barré dans toute sa largeur. Les pilastres de l’École des mines, la grille du Luxembourg, les arbres sont escaladés.

Et la masse s’accroît toujours, toujours. Les comités, bannières rouges déployées, arrivent. Les larges couronnes d’immortelles apparaissent surgissant de l’océan de têtes et d’épaules. Quelquefois un sillage se creuse, comblé aussitôt et des cris de : «Vive la Commune!» retentissent ; c’est que l’on fait place à l’un des anciens membres du gouvernement populaire de 1871. Le service des tramways est forcément interrompu. Un cocher, voulant quand même passer à travers la foule, pousse ses chevaux. On le fait ­descendre. Quelques poignées de sable jetées aux voyageurs mécontents les calment. La plupart cèdent leurs places. C’est dans le recueillement général, l’incident gai, que Jules Vallès notait toujours. À midi et demi, on annonce la mise en bière. L’exposition du corps est ­terminée.

À une heure précise, le corbillard des pauvres vient s’arrêter devant le n° 77 du boulevard. La foule se tasse. Le corbillard à la toiture noire, sans ornement semble être une barque de deuil battue par les vagues. Il aura jusque dans la tombe où il va porter son glorieux fardeau, le même aspect. Sur tout le ­parcours, il lui faudra forcer sa voie à travers les foules, qui l’attendent, le ­précèdent, le suivent. Immédiatement derrière le corbillard se place notre camarade Séverine au bras du docteur Guébhard, à la droite duquel est le citoyen Duc-Quercy. à la gauche de Séverine sont les citoyens Massard et Albert Goullé. Suivent, se donnant le bras, les citoyens Millerand, Laguerre, Rochefort, Lucien Victor-Meurice et Champy. Marchent ensuite les citoyens Jules Guesde et Paul Alexis, mêlés aux membres de la Commune. Le cercueil est placé sur la voiture mortuaire, et recouvert d’un drap noir. En travers, est posée l’écharpe de laine rouge à glands d’or des membres de la Commune. La couronne apportée par les anciens collègues de Vallès est placée sur le ­cercueil même ; celle du Cri du Peuple est accrochée derrière le corbillard. Toutes les autres couronnes ainsi que les drapeaux laissés aux mains des ­délégués suivront. De nouveau, d’immenses, de grandioses acclamations retentissent de toutes parts : «Vive la Commune! Vive la Révolution! Honneur à Vallès.»

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DRAPEAUX ET COURONNES

Les drapeaux sont nombreux : Rouge, celui de la Libre-Pensée de Clichy, avec cette inscription: Ni Dieu, ni Maître.

Rouge, celui du dixième arrondissement, avec ces mots: Vive la Commune!

Rouge, sans inscription, celui de la Fédération du Centre du Parti Ouvrier.

Rouge, de la Libre-Pensée du seizième arrondissement.

Rouge, du comité révolutionnaire quatorzième arrondissement.

Rouge, du groupe des Égaux du onzième arrondissement.

Noir, avec crêpe rouge, celui des anarchistes.

Puis: Une couronne d’immortelles rouges avec crêpe noir: Le Cri du Peuple à Jules Vallès.

Une couronne d’immortelles rouges avec crêpe noir: Les membres de la Commune à leur collègue Jules Vallès.

Une superbe et remarquable couronne d’immortelles jaunes avec crêpe rouge: Les typographes du Cri du Peuple avec Jules Vallès.

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Trottoirs noirs de monde. La foule massée jusque sur la chaussée acclame avec enthousiasme le char funèbre qui s’avance lentement, et à la suite duquel claquent le drapeau rouge, et le drapeau noir, et se balancent les couronnes. Aux fenêtres pendent des grappes humaines ; sur les balcons des rangées de têtes découvertes : les uns venus là pour voir le cortège, la plupart pour rendre un dernier hommage à notre mort. Les chapeaux s’agitent aussi loin que porte le regard et une sourde et ­formidable rumeur monte, de temps à autre, des rangs pressés de la foule. Jusqu’à la dernière heure, on a cru que le cortège prendrait le boulevard du Palais et la rue Turbigo, aussi les manifestants se pressent-ils en rang serrés du pont Saint-Michel à la rue de Rivoli. Il s’est produit une accalmie ; des échappées de bleu mouchètent le ciel et un pâle rayon de soleil illumine de ses reflets d’or la colonne de bronze. Ici, comme lors de l’enterrement de Michelet et la manifestation de Blanqui, un grand frisson secoue la foule. Des milliers de citoyennes et de citoyens s’écrasent dans cet immense espace.

Le boulevard Richard Lenoir, la rue et le faubourg Saint-Antoine sont littéralement ­obstrués. Et les acclamations continuent plus intenses, plus passionnées. C’est qu’ici nous sommes en plein quartier ouvrier. La Révolution a triomphé ou agonisé dans ce coin de Paris, aux heures tragiques des inoubliables luttes sociales qui ont ensanglanté les quatre vingt premières années de ce siècle. Le sol du faubourg a bu le sang prolétarien et les pavés ont des grondements assourdis de canon sous le roulement lourd et les chaos du char funèbre. Et quels souvenirs, et quels enthousiasmes font battre les cœurs des travailleurs !

Troublés jusqu’au plus profond de nous-mêmes, nous nous retournons à ce moment, et nous jetons un long regard sur tous ces amis connus et inconnus dont les rangs se développent derrière le corbillard. Le spectacle prend une grandeur imposante. Les drapeaux et les bannières s’espacent maintenant sur toute la longueur du cortège, et c’est une interminable chaîne de couronnes, coupée d’énormes bouquets de fleurs naturelles. Parmi les assistants, toutes les classes sont représentées ; mais la blouse, le bourgeron et la veste des pauvres dominent ; se sont surtout en effet ceux que Vallès appelait les «lamentables», qui étaient là et qui venaient apporter à celui qui traduisit leur misère en des pages si virilement éloquentes, l’expression dernière de leurs sympathies et de leur douleur. Mais tous se confondent, révolutionnaires en blouse ou en paletot, les mains pressés dans une même étreinte ; nous remarquons même un aveugle des quinze-vingts, dont les pas hésitants sont conduits par deux petites filles, et qui pleure de grosses larmes de ses yeux sans vie.

Puis encore des étrangers, Russes, Espagnols, Grecs, Anglais, Italiens, Allemands, tous proscrits, tous soldats de l’idée sociale, accourus avec leurs frères de Paris pour saluer une dernière fois l’héroïque combattant de Mai 1871. La porte trop étroite est un obstacle que le corbillard et la garde des citoyens qui l’entourent franchissent avec peine. Les rédacteurs du Cri du Peuple, qui depuis le départ ont mené le deuil, sont contraints à de vigoureux efforts pour conserver leur place derrière le corps de celui qui fut leur chef. On monte ­lentement. L’asile de la mort semble vouloir rejeter Jules Vallès dans la vie. On tourne à droite, la première avenue ; on arrive à un large carrefour : c’est là ; une fosse ouverte attend le cadavre. À ce moment, une indicible émotion saisit la foule des assistants ; les cris de : «Vive la Commune! Honneur à Jules Vallès! Vive la Révolution!» jaillissent de tous les côtés.

Sur le côté gauche du chemin, s’élève en colline, c’est à la base de cette colline qu’on a creusé le caveau dans lequel le cercueil est descendu. En un clin d’œil, les interstices entres les tombes s’emplissent ; sur les toitures de pierres, une centaine de citoyens agiles se sont hissés. À l’entour des reporters de journaux, carnet à la main, s’apprêtent à prendre note des discours qui vont être prononcés.
Un grand silence se fait.

[Extraits du Cri du Peuple]

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Eloi Valat, L’enterrement de Jules Vallès, Bleu autour, 2011

 

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