Commune de Paris. Séance du 17 mai 1871 (IV).

Paschal Grousset charge les membres signataires du manifeste de la minorité contre la mise en place d'un Comité de salut public.

(Suite de la séance du 17 mai 1871.)

LE PRÉSIDENT. Voici, une autre proposition du citoyen Amouroux:
«Considérant que les troupes versaillaises ... [manque] … trois otages, pris parmi les sommités de nos ennemis…»

QUELQUES VOIX. Mais c’est là le décret.

URBAIN. ... et que les otages soient traduits devant le jury d’accusation, puisqu’il va fonctionner dans les quarante-huit heures.

PROTOT, délégué à la Justice. Les assignations sont données pour faire comparaître les détenus devant le jury d’accusation.

URBAIN. Alors, je me rallie à l’ordre du jour; mais je déclare que, si le décret n’est pas exécuté, je reprendrai ma proposition dans les quarante-huit heures.

AMOUROUX, l’un des secrétaires, donne lecture du décret suivant, [concernant] les otages:
«Séance du 7 avril 1871
«La Commune de Paris,
«Considérant que le gouvernement de Versailles foule ouvertement aux pieds les droits de l’humanité, comme ceux de la guerre; qu’il s’est rendu . coupable d’horreurs dont ne se sont même pas souillés les envahisseurs du sol français;
«Considérant que les représentants de la Commune de Paris ont le devoir impérieux de défendre l’honneur et la vie de deux millions d’habitants qui ont remis entre leurs mains le soin de leurs destinées; qu’il importe de prendre sur l’heure toutes les mesures nécessitées par la situation;
«Considérant que des hommes politiques, des magistrats 3 de la Cité doivent concilier le salut commun avec le respect des libertés publiques;
«Décrète:
«Art. 1er. Toute personne, prévenue de complicité avec le gouvernement de Versailles, sera immédiatement décrétée d’accusation et incarcérée.
«Art. 2. Un jury d’accusation sera institué dans les vingt-quatre heures, pour connaître des crimes qui lui seront déférés.
«Art. 3. Le jury statuera dans les quarante-huit heures.
«Art. 4. Tous accusés retenus par le verdict du jury d’accusation seront les otages du peuple de Paris.
«Art. 5. Toute exécution d’un prisonnier de guerre, ou d’un partisan du gouvernement de la Commune de Paris, sera, sur-le-champ, suivie de l’exécution d’un nombre triple des otages retenus en vertu de l’article 4 et qui seront désignés par le sort.
« Art. 6. Tout prisonnier de guerre sera traduit devant le jury d’accusation, qui décidera s’il sera immédiatement remis en liberté, ou retenu comme otage.»

LE PRÉSIDENT. Voici l’ordre du jour motivé, que je mets aux voix:
«La Commune, s’en référant à son décret. du 7 avril 1871, en demande la mise à exécution immédiate et passe à l’ordre du jour.»

Cet ordre du jour est adopté.

GROUSSET fait la motion d’ordre suivante:
«Citoyens, en prenant séance, nous avons constaté avec plaisir, mais non sans étonnement, que plusieurs membres de cette assemblée, dont les noms se trouvent au bas d’un manifeste, publié hier par certains journaux, sont à leur banc. Leur manifeste annonçait qu’ils n’assisteraient plus aux séances. Je désirerais savoir d’abord si leur présence parmi nous est un retour sur l’acte fâcheux dont ils se sont rendus coupables: car je n’admets pas que certains membres de la Commune puissent remplir les journaux d’un manifeste, dans lequel ils annoncent une scission; dans lequel ils déclarent, nouveaux Girondins, qu’ils se retirent, non pas dans les départements, ils ne le peuvent pas, mais dans les arrondissements… et qu’ils viennent ensuite, sans explication, sans justification, s’asseoir à leur place ordinaire.

VOIX. Ce n’est pas là une motion d’ordre.

(Bruit. Interruptions en sens divers.)

Commune de Paris, Paschal Grousset. © Eloi Valat. Commune de Paris, Paschal Grousset. © Eloi Valat.
GROUSSET. C’est une motion d’ordre, une motion d’ordre supérieur… Après avoir demandé à la minorité la raison de cette conduite, et nous en avons le droit, je demande à présenter quelques observations au sujet de son manifeste. La minorité accuse la Commune d’avoir abdiqué son pouvoir entre les mains du Comité de salut public; elle nous accuse de nous soustraire aux responsabilités qui pèsent sur nous. Elle sait fort bien, pourtant, qu’en concentrant les pouvoirs entre les mains de cinq hommes, qui ont sa confiance pour aviser aux nécessités terribles de la situation, la Commune n’a nullement entendu abdiquer; pour nous, du moins, nous déclarons que nous voulons la responsabilité tout entière, que nous sommes solidaires du Comité que nous avons nommé, comptables de ses actes, prêts à le soutenir jusqu’au bout tant qu’il marchera dans la voie révolutionnaire, prêts à le briser et à le frapper s’il en déviait… Il est donc faux que nous ayons abdiqué. Il est plus faux encore que le manifeste de la minorité ait été provoqué par cette prétendue abdication. La preuve, c’est que cette même minorité a pris part au vote sur la nomination du second Comité de salut public; c’est que l’article 3, en conférant pleins pouvoirs au Comité de salut public, existait déjà au moment de ce vote; c’est que la définition même de ces pleins pouvoirs avait, à ce moment, été adoptée sur la proposition de l’un des membres de la minorité. Nous avons donc le droit de dire que l’article 3 n’est pas la véritable raison du manifeste; nous avons choix des membres du Comité et la révocation de la Commission militaire sortie de ses rangs.
Si les motifs qu’elle allègue étaient sincères, c’est avant le renouvellement du Comité de salut public que la minorité devait formuler sa protestation, et non pas après avoir pris part au vote, ce qui était reconnaître le principe. Enfin, la minorité déclare qu’elle veut passer du rôle parlementaire à l’action, en se consacrant tout entière à l’administration des arrondissements. Certes, on ne nous reprochera pas ici de ne pas être partisans de ce système; qui donc, si ce n’est nous, s’est constamment opposé aux tendances parlementaires qui se faisaient jour dans cette assemblée?
Qui donc a toujours réclamé des séances courtes, rares, non publiques, sans discours, des séances d’action et non des séances de bavardages?
Et qui donc, sinon cette minorité qui annonce bruyamment sa retraite au prétexte qu’elle veut agir, qui nous a constamment, autant qu’elle l’a pu, empêchés d’agir?
Citoyens, je conclus. Si les membres de la Commune, qui ont annoncé leur retraite, ont réellement l’intention de se consacrer tout entiers aux arrondissements qui les ont nommés, je dirai tant mieux! Cela vaudra mieux que de venir ici empêcher les hommes de courage et de résolution de prendre les mesures que la situation exige, et dont ils acceptent, eux, toute la responsabilité. Que si ces membres, au lieu de tenir loyalement leur promesse, essayaient de manœuvrer de nature à compromettre le salut de cette Commune qu’ils désertent, nous saurions les atteindre et les frapper*. Quant nous ferons notre devoir; nous resterons jusqu’à la victoire, ou jusqu’à la mort, au poste de combat que le peuple nous a confié.

(À suivre.)

* Raoul Rigault apostropha Arthur Arnould: «Rien ne me fera plus plaisir que le jour où je t’arrêterai», Arnould, troublé, se demande si c'est du lard ou du cochon (Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, Éditions Jacques-Marie Laffont et associés, 1981), l’intention de Rigault, procureur de la Commune, n'en nétait pas moins réelle comme le confiera Protot à Maxime Vuillaume (Cahiers rouges) : «… Rigault , qui arrivait, vint à moi, et, me tirant à part, tout en embrassant du regard les sièges où étaient assis les dissidents: — les mandats sont prêts me dit-il. …», après s'être concertés Delescluze, Pyat et Protot refusèrent ces arrestations.


 

Colloque «Henri Guillemin et la Commune, le moment du peuple ?»,
Paris, 19 novembre 2015.
Voir les interventions
http://www.henriguillemin.org/


 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.