Le Cri du Peuple – Mercredi 22 mars 1871.

AU sommaire du numéro 20 du «Cri du Peuple», sur la liberté de la presse, Camille Lamache lit «Montmartre» de Jean-Baptiste Clément, «Paris, ville libre» de Jules Vallès… Les élus de la Commune (suite).

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Liberté de la presse.

Le Cri du Peuple a vu avec regret la suppression de deux journaux, bien que ces journaux Le Figaro et Le Gaulois. Au-dessus de toutes les nécessités, quelles qu’elles soient, il a, en effet, la liberté. Néanmoins les faits ont été étrangement défigurés, et nous les rétablissons dans leur réalité. Le gérant du Vengeur s’étant adressé pour l’impression de son journal à l’imprimerie nationale. Le citoyen Dubuisson refusa, disant que l’état de siège existait, puisque le seul gouvernement légal était toujours le même; il refusa, malgré l’offre qui lui fut faite, de dresser un procès-verbal constatant qu’en imprimant Le Vengeur, il obéissait à la force. Dans ces circonstances, le Comité central de la garde nationale déclara que l’imprimerie Dubuisson ne pouvait imprimer Le Figaro et Le Gaulois, puisqu’il refusait d’imprimer Le Vengeur, malgré la levée de l’état de siège.

Dans la seconde édition du 22 mars 1871, Vallès écrit :
« La note qui a paru Le Cri du Peuple au sujet des journaux supprimés ne représente pas nettement l’expression que m’a personnellement fait éprouver cette mesure contre la liberté de la presse. J’ai écrit il y a bien des années, et je répète aujourd’hui, que je suis pour la liberté de la presse absolue et illimitée. Je regrette donc profondément qu’on ait empêché Le Gaulois et Le Figaro de reparaître, eussent-ils dû encore rire de nos canons et nous appeler des pillards ! La liberté sans rivages.»


MONTMARTRE
Jean-Baptiste Clément
lu par Camille Lamache

Camille Lamache lit le Cri du Peuple © Eloi Valat


PARIS, VILLE LIBRE
Jules Vallès

À la bourgeoisie de Paris.

Troupeau de bavards © Eloi Valat. Troupeau de bavards © Eloi Valat.

«Troupeau de bavards, cohue d’ambitieux, pépinière à sous-préfets et à conseillers d’État.»

Il y a la bourgeoisie travailleuse et la bourgeoisie parasite. Celle que le Cri du Peuple attaque, que les rédacteurs ont partout attaquée, attaqueront toujours, c’est la fainéante, celle qui fait des places un commerce, et de la politique un métier. Troupeau de bavards, cohue d’ambitieux, pépinière à sous-préfets et à conseillers d’État. Celle aussi qui ne produit pas, qui écume ; qui rafle, par des systèmes de banque ténébreux ou par des spéculations de bourse éhontées, les bénéfices que font ceux qui se donnent du mal, – spéculateurs sans vergogne qui volent au pauvre et prêtent aux rois, qui ont joué aux dés sur le tambour de Transnonain ou du 2 décembre, et qui songent déjà à tailler leur banque sur le cadavre de la patrie ensanglantée.

Mais il y a une bourgeoisie ouvrière, honnête et vaillante, celle-là ; elle descend en casquette à l’atelier, rôde en sabots dans la boue des usines, reste par le froid, le chaud, à sa caisse ou à ses bureaux, dans son petit magasin ou sa large fabrique, derrière les carreaux d’une boutique ou les murs d’une manufacture : elle avale de la poussière et de la fumée, s’écorche et se brûle devant l’établi ou à la forge, met la main à pâte, a l’œil à la besogne ; elle est, par son courage, et même par ses angoisses, la sœur du prolétariat. Car elle a ses angoisses, ses risques de faillite, ses jours d’échéances. Il n’y a pas aujourd’hui une fortune qui soit sûre, grâce justement aux maladresses et aux provocations de ces parasites qui ont besoin du trouble et de l’agitation pour vivre. Rien n’est stable : le patron d’aujourd’hui devient l’homme de peine de demain, et les bacheliers voient leur redingote s’effiler en guenilles.

Combien j’en sais parmi les établis ou les bien mis qui ont des tracas comme les pauvres, qui se demandent quelquefois ce que leurs enfants deviendront, et qui échangeraient toutes leurs chances de bonheur et de gain contre la certitude d’un travail modeste et d’une vieillesse sans larmes ! C’est tout un monde de travailleurs ayant peur de la ruine ou du chômage qui constitue Paris, – le grand Paris. – Pourquoi ne se donnerait-on pas la main, par-dessus toutes nos misères d’homme et de citoyen, et pourquoi, en ce moment solennel, n’essayerait-on pas d’arracher une bonne fois le pays où l’on est frère par l’effort et le danger, à cette incertitude éternelle qui permet aux aventuriers de toujours réussir et oblige les honnêtes gens à toujours trembler et souffrir ! La fraternité a été reine l’autre jour devant les canons et sous le grand soleil. Il faut qu’elle reste reine, et que Paris prenne une décision solennelle – décision qui sera bonne et n’aura sa date dans l’histoire que si elle évite lla guerre civile et le retour de la guerre avec Bismack vainqueur.

Nous sommes disposés, quant à nous, à n’imposer rien, à tout subir dans le cercle douloureux de la fatalité, – à la condition seule que la liberté de Paris est sauve, et que le drapeau de la République abrite, dans une cité indépendante, un peuple courageux de travailleurs. Faubouriens et bourgeois, il y a quelque cent ans, dans cette Allemagne d’où sont partis les canons qui nous ont foudroyés, quatre villes se déclarèrent cités libres, elles ont été, pendant des siècles, grandes et fières, riches et calmes; dans tous les coins du monde on les entendait vivre, elles jetaient des marchandises et l’or sur tous les rivages!… Eh bien! pour dénouer autrement que par le sabre le nœud gordien qu’ont emmêlé les derniers malheurs, il n’y a qu’un mot à dire :

PARIS, VILLE LIBRE,

On traitera tout de suite par l’intermédiaire des élus du peuple avec le gouvernement de Versailles pour le statu quo sans lutte, et avec les Prussiens pour le règlement de l’indemnité. Il n’y a pas de sang versé, les canons restent froids, les casernes se ferment et les ateliers se rouvrent, le travail reprend. Le travail reprend ! C’est là l’inflexible nécessité, le désir suprême. Entendons-nous pour que chacun retrouve demain son gagne-pain. Citoyens de toute classe et de tout rang, voilà le salut ! Paris, ville libre recourt à la besogne.

Cette sécession sauve la province de sa peur et les faubourgs de la famine. Bordeaux dit : «À bas Paris !» Nous crierons , nous, à la fois : «Vive la France et vive Paris!» et nous nous engagerons à ne plus étendre vers cette France qui nous calomnie un bras qu’elle a cru menaçant. C’est entre Montrouge et Montmartre que battra quoiqu’on fasse, le cœur de la vieille patrie, qu’on aimera toujours et qui nous reviendra quand même. D’ailleurs quelles villes – celles que précisément les modérés redoutent – pourront, elles aussi traiter, pour vivre libres, et constituer la grande fédération des cités républicaines.

À ceux qui auraient peur qu’elles souffrissent de l’isolement, on répondra qu’il n’est pas de frontières assez hautes pour empêcher le travail de les franchir, l’industrie de les abaisser, le commerce de les trouer. Le travail! – les villes aux hautes cheminées qui crachent la fumée des usines, aux grands ateliers et aux grands comptoirs, les villes fécondes ne meurent pas! Les ruraux mêmes ne tueraient pas leurs poules aux œufs d’or. Paris, ayant un drapeau à lui, ne peut plus être diffamé ni menacé, et il reste le chercheur habile, le trouveur heureux qui invente les beaux dessins et les grands instruments, qu’on implorera toujours pour qu’il mette son cachet sur ce métal ou cette étoffe, sur ce jouet ou sur cette arme, sur cette coupe ou sur ce bassin, sur la pâte d’une porcelaine ou la soie d’une robe! Il restera le maître et le roi.

PARIS, VILLE LIBRE,

Plus de sang versé ! les fusils au repos; on nomme les maires et l’on élit les magistrats. Puis au travail! Au travail! La cloche sonne l’ouvrage et non plus le combat.

Jules Vallès.


LES ÉLUS DE LA COMMUNE  (suite)

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Fortuné Henry
1821-1882
Maroquinier, journaliste, poéte – Élu le 26 mars par le Xe arrondissement (11.364 voix) – Membre de la Commission des Subsistances – Vote pour le Comité de salut public – Condamné à mort par contumace.

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Jules Johannard
1837(43)-1892
Fleuriste, feuillagiste – Élu le 26 mars par le IIe arrondissement (2.804 voix) – Membre de la Commission des Relations extérieures ; de la Commission de la Guerre – Délégué civil à l’armée La Cécilia – Vote pour le Comité de salut public – Condamné à mort par contumace.

(À suivre.)


 

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