Le Cri du peuple, jeudi 23 mars 1871.

Au sommaire de ce numéro, un grand papier éditorial signé Jules Vallès: Les Élections; nouvelles et avis divers…

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LA MANIFESTATION D’HIER.

Hier, vers trois heures de l’après-midi, les amis de l’ordre ont jeté le trouble et la terreur sur le boulevard Montmartre. Ils sont passés, au nombre de cent à cent cinquante, suivant un de leur tambour-major qui portait un drapeau sur lequel on lisait: l’Ordre. Ils criaient à tue-tête: À bas la Commune! 
Nous sommes heureux de le dire, la population intelligente les a regardés par-dessus l’épaule, et quelques citoyens leur simplement répondu par les cris de: Vive la République!
Honteux de leur défaite, les braillards se sont dirigés sur la Bourse par la rue Vivienne. Ils étaient muets et déjà moins nombreux.

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LES ÉLECTIONS.

Les députés de Paris et les membres de la municipalité ont signé aujourd’hui une affiche qui a soulevé une grande émotion dans le parti républicain.

Aujourd’hui, place de la Corderie, la délégation des vingt arrondissements a tenu une séance à laquelle ont assisté des notabilités républicaines de 1848 et des Membres de l’Internationale.

On y a discuté cette affaire et traité la question si grave des élections.

La présidence a été donnée au citoyen Lefrançais. Les assesseurs élus étaient Dupont de Bussac et Dumant; Dumont, un des blessés du 22 janvier, – dont la blessure saigne toujours.

Le citoyen Malon a le premier pris la parole; député démissionnaire, adjoint au dix-septième arrondissement, il a déclaré qu’il ne discuterait pas sa part de responsabilité dans cet acte politique, mais qu’il se bornerait à raconter les faits.

Il les a racontés, ces faits, et il faut dire à son honneur, et à l’honneur de ceux que cette affiche a péniblement émus, qu’il a compris et senti tout ce qu’il avait d’anormal et de douloureux dans cette décision publique prise par les élus de Paris.

Il a expliqué comment, sous l’impression d’un voyage à travers la France, et sous le coup de ses souvenirs de Bordeaux, il s’était laissé entraîner à la crainte que les Prussiens n’abusassent de l’état de démoralisation terrible où se trouve le pays tout entier.

Il a indiqué quelles inquiétudes l’avaient assailli et quelles angoisses l’avaient étreint, quand il avait vu le patriotisme du Comité central s’effrayer de l’irrésolution des municipalités; et, pris entre ces deux douleurs, de voir la patrie menacée à nouveau et la république, d’autre part, compromise, il n’a pu maîtriser son émotion!

Il s’est tout d’un coup arrêté et il a fondu en larmes.

Ces larmes ont effacé la signature sur ce document qui a épouvanté la démocratie.

Mais il ne s’agit pas de séparer, au moment où le salut et l’honneur de Paris sont en jeu!

Il s’agit de mener à bien une situation unique dans l’histoire, et de s’unir pour que la liberté et la dignité de la grande ville sortent victorieuses de ce grand débat.

L’affiche placardée aujourd’hui, et signée des élus du peuple, inquiète le peuple. – Électeurs et élus ne doivent pas pour cela se lâcher les mains: il se parler à cœur ouvert, les yeux dans les yeux, et qu’on entende battre les cœurs! Il faut la fraternité, non la lutte. nous marchons tous sous le même drapeau: le clocher de Paris!

C’est ce qu’a affirmé la résolution prise par le comité siégeant à la Corderie.

Le Cri du Peuple peut dire, avec un certain orgueil, qu’autour des idées qu’il a émises, les municipalités révolutionnaires s’étaient trouvées d’accord. Il peut ajouter que, sur sa proposition, les sentiments de conciliation ont vaincu, que le triomphe appartient maintenant à la République sage et hardie, et qu’il n’y a plus qu’à s’occuper de donner demain le pain aux soldats sans métier, et, après-demain, qu’à voter pour la municipalité libre qui rendra à Paris, sali par l’empire, mutilé par l’invasion, sa liberté et sa gloire.

Une résolution tendant à offrir au Comité central de la garde nationale le concours des délégués des vingt arrondissements de Paris, et amendée dans le sens de la conciliation politique avec toutes les forces vives de la démocratie, a été adoptée à l’unanimité moins deux voix par l’assemblée de la Corderie.

Votant sur la proposition du citoyen Régère, amendée par le citoyen Vallès, la réunion des délégués des vingt arrondissements décide:

Qu’elle accorde son plein concours au Comité fédéral de la garde nationale siégeant à l’Hôtel de ville.

Qu’elle engage le Comité à persister dans la résolution de procéder le plus tôt pos­sible aux élections de l’administration communale.

Le Comité donne mandat à ses délégués de tout faire pour que le but soit poursuivi d’ensemble par le Comité central, la députation parisienne et les municipalités.

Ont été nommés par l’assemblée les citoyens Lefrançais, Theisz, Ch. Beslay, Régère, Pierre Denis, Th. Ferré, Dumont, Vaillant, Camelinat, Gérardin.

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Le citoyen Jules Vallès, élu, avait prié l’Assemblée de porter ses voix sur un autre, afin de garder entière et intacte sa liberté et ses droits de journaliste.

Les délégués ont dû se rendre ce soir à l’Hôtel de ville. Les élections! les élections! – Elles indiqueront l’esprit de Paris, on saura ce qu’il pense, on verra ce qu’il veut!

Députés et magistrats, vous tenez la paix et la guerre, le calme et l’orage, dans les plis de votre écharpe!

Allons! qu’on serre la main, et que le Peuple soit libre et la République sauvée. Malon, ne pleure plus!

JULES VALLÈS.

P.S. – L’assemblée d la Corderie a, en outre, engagé les délégués à demander au Comité central la mise en liberté du général Chanzy. Ce ne sont pas les officiers républicains qui doivent porter la peine de la trahison consommée par les généraux de l’empire et du gouvernement de la défaite nationale.


LA FRATERNITÉ.

Citoyen rédacteur,

La pénible situation de nos frères de l’armée affecte vivement tous les cœurs français. Ils peuvent compter sur nous comme nous comptons sur eux. Pour ma part, j’offre de grand cœur une place au foyer domestique à celui d’entre eux que l’on voudra bien m’envoyer.

Salut et fraternité!

PROSPER TAVERNIER
Marchand de vins, 27, boulevard Ménilmontant.


AVIS DIVERS.

Un banquet des libres penseurs est organisé la société civile d’alimentation de la Marmite 3e groupe, pour le jour du vendredi saint.
Le prix est fixé à 2 fr 50. par personnes et 1 franc pour les enfants au-dessous de cinq ans.
On s’inscrit tous les jours à la Marmite, 42 rue du Château, quatorzième arrondissement.


LES ÉLUS DE LA COMMUNE (suite).

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François Jourde
1843-1893
Comptable – Élu le 26 mars par le Ve arrondissement (7.310 voix) – Membre de la Commission des Finances – Membre de la Commission exécutive – Vote contre le Comité de salut public ; signe le manifeste de minorité – Condamné à la déportation simple, évadé en 1874.

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Camille Langevin
1843-1913
Tourneur sur métaux – Élu le 26 mars par le XVe arrondissement (2.417 voix) – Membre de la Commission de Justice – Vote contre le Comité de salut public ; signe le manifeste de minorité – Condamné à mort par contumace.

(À suivre.)


Eloi Valat

https://www.eloivalat.com/

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