Les derniers sont les premiers

Le covi19 nous invite à réévaluer l’importance des professions. Le risque est de les féliciter comme on donne une claque sur l’épaule d’une brave bête pour continuer à l’exploiter.

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Depuis le début du confinement, on applaudit les soignants et les éboueurs, on loue le dévouement des caissières et caissiers, on invoque la vocation des enseignants et des aides à domicile, on consomme goulument les œuvres d’artistes. Le covi19 met en lumière des professions que les plans économiques méprisent et asphyxient drastiquement depuis au moins 10 ans. Ce temps de crise révèle l’importance non pas des professions qui rapportent, mais de celles qui servent le bien commun.  La nécessité sociale est ce qui nous tient ensemble en vie.

Pourtant, il y a tant d’incohérences.

On loue les soignants dans tous les médias et discours publics. Mais il a fallu attendre la semaine dernière pour que le président se sente obliger d’annoncer un plan d’aide. Sans précision bien sûr. Les soignants ne sont à l’heure actuelle toujours pas en sécurité dans l’exercice de leurs fonctions. Il est donc en France aujourd’hui un employeur qui n’est pas tenu de garantir la sécurité à ses salariés. Il a fallu attendre deux semaines de confinement pour que soit préciser que les heures supplémentaires des soignants seraient rémunérées. Aujourd’hui, en France, il est donc un employeur qui a à préciser qu’il paiera le travail salarié.

L’Etat demande à chaque enseignant de contacter chaque famille et chaque élève toutes les semaines. De mettre des cours en ligne. De faire des corrections. Mais les classes ont un effectif croissant chaque année. Une pression est mise sur chaque enseignant pour qu’ils trouvent des outils pédagogiques adaptés au domicile des élèves. Mais un enseignant peut débuter sa carrière en petite section de maternelle sans moyen dans une classe vide et payer les fournitures sur son salaire de 1500 euros. Les enseignants sont payés 11 mois répartis sur 12 mais en ces temps confinés et de surcharge de travail, leur employeur annonce qu’ils travailleront un mois de plus sans temps de travail rémunéré en supplément.

Les aides à domicile sont vitales, mais ce sont des emplois à temps partiels. Rémunérés au SMIC. Avec une faible cotisation pour les retraites et les prestations sociales. Ces emplois sont massivement occupés par des personnes émigrées. Des emplois délaissés comme trop pénibles, mais sans prime à la pénibilité. Moqués comme sans qualification. Mais si difficile à bien mener qu’en période de confinement, nous ne savons plus à qui en appeler pour nos personnes âgées.

Il y a les caissières de super marché. Les caissiers. Ceux à qui ont dit à peine bonjour quand on est pressés d’habitude par un emploi du temps bien chargé de profession importante, elle rapporte vous comprenez. Ceux que l’on veut remplacer par des automates. Ceux qu’on sous paie évidemment. Si souvent mal assis. Pris dans les courants d’air. Aux horaires toujours plus étendues. Comme s’ils n’avaient pas besoin de weekend. Pas besoin de soirée.

Les artistes sont des intermittents précaires. Mais en confinement, nous quêtons leurs œuvres. Leurs concerts en live. Leurs dessins. Leurs films, leurs séries. Leurs mots.

Alors je me dis, que c’est étonnant. Parce qu’il y a aussi tous ceux qui s’ennuient. Qui sont au chômage partiel. Les articles qui pullulent sur la manière dont ils pourraient s’occuper.

Je me dis, que ceux qui sont si valorisés quand nous ne sommes pas en crise, et ceux qui sont rognés, décriés, en temps « normal » dans notre société - ils ont échangé leurs places. Pas systématiquement bien sûr. Mais massivement tout de même.

Plus étonnant encore, la disproportion entre la force des mots employés pour parler du travail de ceux qui nous sont nécessaires, et le peu de moyens durables qui sont mis en place. Les discours sont grandiloquents, bibliques, lyrics. Vocation, sacrifice, dévouement. Dans un moment si crucial, ne ferons-nous rien de plus ? Paierons-nous simplement de mots ronflants ces salariés essentiels à nos vies et au vivre ensemble ?

Si la crise révèle une hiérarchisation de l’importance des professions bien différente de celle qui existe aujourd’hui dans la société française, je crois qu’il est urgent de ne pas crier victoire. Parce que c’est une formule biblique qui vient aux lèvres : les premiers seront les derniers. De nos jours, je dirais que les derniers sont les premiers. Mais les derniers sont bien peu reconnus. Parce qu’un discours qui salue le sacrifice n’implique pas un changement dans la reconnaissance sociale que ces professionnels méritent pourtant. Si les derniers de l’échelle sociale sont en temps de crise les premiers au front, n’acceptons pas qu’ils soient de la chair à canon. Refusons leur sacrifice. Militons pour une reconnaissance pérenne. Profonde. Pour un bouleversement durable de la hiérarchie de nos valeurs et de nos hiérarchies sociales.

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