Quand le féminisme n'est même plus bon à jeter aux chiens...

  Le centre EVA à Saint-Denis (93) est un lieu unique qui croise les compétences de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) et celles de deux acteurs majeurs des droits des femmes : le Mouvement français pour le planning familial (MFPF) et le Centre d'information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF). Depuis 1983, il accueille des adolescentes en offrant une écoute, un soutien et des ressources qui participent à l'autonomisation de ces jeunes femmes ; bien loin des processus de victimisation, de pathologisation voire de criminalisation induits par les politiques sociales et judiciaires actuelles.

 

 

Le centre EVA à Saint-Denis (93) est un lieu unique qui croise les compétences de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) et celles de deux acteurs majeurs des droits des femmes : le Mouvement français pour le planning familial (MFPF) et le Centre d'information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF). Depuis 1983, il accueille des adolescentes en offrant une écoute, un soutien et des ressources qui participent à l'autonomisation de ces jeunes femmes ; bien loin des processus de victimisation, de pathologisation voire de criminalisation induits par les politiques sociales et judiciaires actuelles.

 

Alice Romerio et Arthur Vuattoux (étudiants en master de philosophie et sciences sociales à Paris 1 et à l'EHESS) ont réalisé une enquête ethnographique et de nombreux entretiens auprès des animatrices de ce centre (voir Les Evadéess: la fin d'un espace alternatif d'aide aux adolescentes à Saint Denis, à paraître dans la revue Mouvements), dont la mort annoncée témoigne d'une redéfinition de la mission de la PJJ. Désormais, la lutte contre la jeunesse "délinquante" tend à remplacer l'esprit et la lettre d'une politique de "protection" de la jeunesse confrontée aux difficultés et aux violences familiale, sociale et économique. Dans le cas d'EVA, la situation est d'autant plus catastrophique qu'il s'agissait d'un espace où les jeunes femmes pouvaient accéder à une éducation citoyenne et sexuelle (relative aux droits fondamentaux, en général, et aux moyens de contraception, en particulier; mais aussi à la connaissance de son propre corps, à l'apprentissage de son propre plaisir), condition de possibilité d'une conscience de soi émancipée des normes de genre et des stéréotypes sexistes. En supprimant les postes, en coupant les vivres nécessaires au fonctionnement d'EVA, l'Etat envoie un message on ne peut plus clair : les discours sur l'égalité des sexes, la liberté des femmes... relèvent d'une "mythologie nationale", qui n'a que faire de la traduction ici et maintenant d'un véritable féminisme social.

 

Elsa Dorlin : Comment avez-vous connu EVA ?

Alice Romerio et Arthur Vuattoux : Nous avons été orientés vers EVA par Maud Gelly*, qui est médecin en centre IVG et militante féministe. Elle nous a parlé de la lutte qui avait lieu là-bas, en rapport avec la fermeture programmée de cette structure. Nous nous sommes ensuite renseignés sur EVA, et avons décidé en janvier d'y mener une enquête.

 

* Maud Gelly est également l'auteur de Avortement et contraception dans les études médicales. Une formation inadpatée, Paris, L'Harmattan coll. "Bibliothèque du féminisme", 2006.

 

ED : En quoi EVA représente un dispositif unique en son genre ?

AR/AV: EVA est une structure profondément originale car répondant à des besoins très divers. Il s'agit d'un centre d'accueil non-mixte de la Protection judiciaire de la jeunesse, mais les jeunes filles qui poussent la porte d'EVA peuvent également, en plus des éducatrices et de la psychologue, rencontrer une gynécologue, une juriste, des militantes du planning familial. EVA répond aux problèmes de violence sociale, sexuelle ou conjugale que rencontrent les jeunes filles, mais aussi à des questions plus générales liées à la sexualité, à la contraception. Ce qui est profondément original, en somme, c'est que toutes ces activités soient regroupées dans un même lieu : ce qui permet d'établir un lien de confiance avec des jeunes filles qui sont trop souvent renvoyées de permanence en permanence et prises en charge de façon discontinue, sans suivi. L'autre aspect, c'est le militantisme des professionnelles qui travaillent à EVA : les droits des femmes, les questions de genre ou de sexualité sont ici centrales.

 

ED: Comment expliquez-vous qu'il n'existe pas d'autre centres comparables en France ? Y en a t-il dans d'autres pays ?

AR/AV: Nous avons mené un enquête ethnographique très localisée, afin de comprendre la singularité d'un lieu, il est donc pour nous difficile de répondre à cette question. Ce que l'on peut dire, c'est qu'EVA a toujours été à la marge d'une administration, la PJJ, qui n'a jamais réellement encouragé son existence. On peut faire l'hypothèse que si EVA est resté si discret, c'est que la tolérance limitée de la PJJ a interdit sa généralisation. Il s'agit d'une expérience unique, militante, et non d'une structure pilote que l'administration aurait eu la volonté de généraliser.

 

 

ED: Au gré des politiques publiques successives en matière de prise en charge des adolescent.e.s en difficulté et des changements gouvernementaux, pouvez-vous retracer les relations entre EVA et l'Etat ? Depuis 1983, le centre a-t-il connu un âge d'or ?

AR/AV: EVA est une petite structure, elle a été créée dans un contexte très spécifique, à Saint-Denis, dans une période où les luttes féministes étaient largement relayées dans le corps des éducateurs. Jusqu'en 1975, un numerus clausus limitait à 30 % le nombre de femmes dans cette administration qui s'appelait encore "Education surveillée". En 1983, la profession était considérablement féminisée, avec une quasi parité chez les éducateurs. EVA a toujours préservé son identité de structure engagée, militante, au gré des changements politiques. La récente remise en cause de la structure est liée, semble t-il, à l'évolution des missions de la PJJ, en particulier à l'accent mis sur la prise en charge au pénal. Les jeunes doivent maintenant être systématiquement identifiés, suivis par l'administration, et faire l'objet de procédures pénales. EVA, au contraire, garantit l'anonymat des prises en charge et ne se contente pas d'accueillir des jeunes filles ayant fait l'objet de signalements. Le principe est simple : si des jeunes filles viennent à EVA, c'est qu'elles y sont envoyées ou qu'on leur en a parlé. Elles viennent pour que l'on réponde à leurs problèmes et EVA les accueille quelle que soit la gravité des situations qu'elles rencontrent. Par ailleurs, depuis sa création, EVA connaît une fréquentation en constante augmentation.

 

 

ED: Dans votre article à paraître dans la revue Mouvements, vous faites référence aux travaux de Didier Fassin et à sa distinction entre politique compassionnelle et politique sécuritaire, afin des saisir le contexte dans lequel intervient la fermeture d'EVA : pouvez-vous développer ce point ?

AR/AV: Cette distinction est issue du travail récent de l'anthropologue concernant les « économies morales contemporaines ». Il s'agit, pour Didier Fassin et son équipe de recherche, de sonder la valeur théorique de ce concept, employé à l'origine par Edward P. Thompson pour rendre compte des émeutes paysannes et des valeurs qu'elles véhiculent ou qu'elles font émerger. Il s'agissait pour Thompson, dans les années 1970, de penser une économie morale des dominés. Didier Fassin a étendu ce concept à l'étude des configurations morales de la société à une période historique donnée. Concernant l'histoire récente en France, il repère deux configurations majeures : une configuration où la souffrance a été mise en avant à tel point que le corps malade a pu devenir un fondement légitime de l'action publique (ce qu'on voit à travers l'exemple des régularisations pour raison humanitaire ou avec le développement des « lieux d'écoute » dans les quartiers populaires), et une configuration plus sécuritaire, symbolisée notamment par les réponses politiques aux attentats du 11 septembre 2001 ou aux émeutes de 2005 dans les banlieues françaises. Ce qu'il faut noter, c'est que ces configurations, comme celles qu'a pu décrire Foucault pour une période antérieure, sont des tendances dominantes, elles se juxtaposent plus qu'elles se succèdent. Le traitement politique d'EVA semble faire écho à ces évolutions. En effet, d'une relative tolérance pour un lieu d'accueil de l'adolescence souffrante, on est passé à une remise en cause de la structure au nom d'une réorientation de la PJJ vers l'adolescence délinquante.

 

ED: Ne peut-on pas considérer que le centre EVA constituait aussi un troisième modèle, relatif aux structures hybrides (d'accompagnement, d'accueil, d'information et d'éducation) issues des mouvements sociaux : je pense ici à l'influence de l'engagement féministe des animatrices d'EVA ?

AR/AV: Il est difficile de parler de « modèle » tant la structure est unique et située. Cependant, bien plus qu'une structure hybride issue des mouvements sociaux, et notamment féministes, EVA se présente comme une forme originale d'institutionnalisation des valeurs portées par ces luttes. Les professionnelles d'EVA ont su mêler les valeurs militantes qui les habitent aux codes d'une administration plus traditionnelle. Ce mélange savant de militantisme et de contrainte administrative est un aspect très intéressant du fonctionnement d'EVA. La question semble avoir été : comment rendre acceptable, dans un cadre institutionnel plutôt rigide, un mode de fonctionnement atypique ? Comment utiliser au mieux les moyens qu'offre l'institution ?

 

ED: A ce sujet, en quoi le fonctionnement et la philosophie EVA se distingue des centres de planning familiaux ?

AR/AV: La présence de deux éducatrices spécialisées, d'une psychologue ainsi que la permanence hebdomadaire de la juriste du CIDFF distinguent largement EVA d'un centre de Planning familial. On a pu observer également la transformation de la structure le jour de la permanence des militantes du Planning : la fréquentation est alors plus importante, et permet aux éducatrices de prendre contact avec des jeunes filles dont les problèmes ne se résument parfois pas à des questions de sexualité.

 

ED: Qu'en est-il de la mobilisation féministe concernant EVA ? Quelles sont les initiatives à venir pour empêcher cette mort annoncée ?

AR/AV: Une mobilisation a eu lieu l'an dernier, une pétition a circulé, et EVA a bénéficié disons...d'un sursis... Aujourd'hui, la liste des postes supprimés en Seine-St-Denis à été rendue publique et mentionne les emplois d'EVA, la fermeture est donc programmée. Il semble que les syndicats de la PJJ aient aujourd'hui du mal à se mobiliser pour défendre une telle structure. Un responsable de l'un de ces syndicats nous a fait part de cette difficulté, nous faisant remarquer que si tout le monde connaissait EVA parmi les éducateurs d'Ile-de-France il y a 20 ans, cela n'est plus le cas... A écouter les militants qui gravitent autour d'EVA, on sent comme une lassitude devant la remise en cause fréquente de petites structures très opératoires, mais ne répondant plus aux objectifs prioritaires de l'administration.

 

ED: Est-ce que des conseillers régionaux sont mobilisés dans cette affaire qui semble laisser les animatrices et responsables du centre seules ?

AR/AV: Oui, depuis quelques semaines, les responsables politiques locaux semblent s'intéresser au sort d'EVA. La région, en effet, se penche sur la question. Bally Bagayoko et Didier Paillard (PCF), respectivement vice-président du Conseil général, maire adjoint et maire de Saint-Denis, ont alerté la ministre de la justice sur le « coût social » que représenterait la fermeture d'EVA. Mais si cette mobilisation politique ne peut que réjouir les responsables d'EVA, elle intervient tardivement et nul ne sait si elle suffira à faire machine arrière. Il semblerait par ailleurs que la direction territoriale de la PJJ pense depuis peu à un repreneur associatif, mais rien ne permet à l'heure actuelle d'être trop optimiste quant à l'avenir d'EVA.

 

Pour signer la pétition : http://jesigne.fr/contrelafermeturedespacevieadolescence

 

Entretien réalisé par Elsa Dorlin, avril 2010

 

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