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Billet de blog 8 nov. 2020

Sois prof et bouge pas : la théorie des couches

Imaginez que vous vous trouvez face à deux portails côte-à-côte, menant au même endroit. Le portail voiture est ouvert. Le second, un portail piéton, plus petit, est protégé par un digicode. Vous pouvez l’actionner, puis attendre qu'un agent vous interroge par l'Interphone et vous ouvre. Quel portail empruntez-vous ?

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Quel que soit le portail franchi, il vous faudra ensuite sonner à nouveau, afin que l'agent ouvre à nouveau, vous laisse pénétrer dans le SAS, le traverser et en sortir, grâce à un énième bouton, pour accéder enfin à votre lieu de travail. Au passage, vous aurez écopé d'une remontrance pour avoir emprunté le portail ouvert, comme la totalité des personnes sensées et pressées avant vous.

C'est dire si l'institution aime les couches, les protocoles et les personnels obéissants.

Sachant cela, je n'aurais pas dû être aussi heurtée en recevant ce message concis de l'intendant : « Pour des raisons de sécurité, pour rentrer dans l’établissement les vélos et piétons ne doivent pas passer par le portail voiture même s’il est ouvert. »

Après tout, cette première semaine de novembre regorgeait de nombreuses raisons de se mettre en colère. Sans doute était-ce simplement la couche de trop puisque, absurdement, c'est celle que j'ai le plus de mal à digérer.

Une couche donc, la dernière, la couche de vernis, celle pensée pour faire tout brillant tout propre, repousser la poussière et protéger les couches précédentes, innombrables.

Il semblerait que l'institution, notre Suprêmité, le ministère de l'éducation nationale aime à penser qu'à chaque problème suffit sa couche. Elle les empile donc allègrement, couches et surcouches, y fige et badigeonne sa base, nous, d'une belle peinture uniforme et photogénique, peu coûteuse et bien pratique en temps de crise. Et si ça fissure et s'écaille plus vite que prévu, il sera toujours temps de repasser une couche.

Tous les cinq ans en moyenne, il y a la couche réforme (qui a le mérite de se vouloir éducative).

Il y a la couche Vigipirate, temporaire et immuable.

Il y a la couche numérique, la couche passage aux compétences, la couche retour aux notes. Il y a la couche EPI, la couche parcours éducation artistique et culturelle, parcours citoyen, parcours Avenir, parcours éducatif de santé, parcours du combattant.

Il y a eu la première couche covid, immédiatement suivie de la couche continuité pédagogique.

Enfin depuis la rentrée 2020, dans une remarquable accélération des peintures sans temps de séchage, nous avons eu droit à du multicouche : une couche permanente covid, une couche laïcité étalée pendant les vacances et aussitôt ensevelie, disparue, sous les couches renforcées Corona finition et Vigipirate maximal.

Au collège voisin, aucun parent ne peut plus entrer. Les projets, les activités sportives, culturelles avec intervenants accrédités prévues de longues dates ont été annulées.

Les couches s'empilent, s’entassent, durcissent jusqu’à former un carcan plus épais et lourd que les murs fondateurs.

Et sous les couches il y a des professeur.e.s, des surveillant.e.s, des CPE, des principales et des principaux, des adjoint.e.s, des agents d'entretien, des infirmièr.e.s, des psychologues scolaires qui essaient malgré tout de poursuivre le mouvement, faire vivre les établissements, continuer leur travail : s'occuper au mieux des élèves.

Au milieu du mépris, des moyens limités, des avalanches de mails professionnels, des tableaux Excel à remplir, des injonctions contradictoires et culpabilisantes, des protocoles inapplicables et plus que déconnectés du terrain, du terreau de chaque établissement… nous essayons de faire notre travail,  d'être là pour nos élèves et même, quand l'urgence du tout tout de suite le permet, de créer du lien avec leurs parents.

J'aurai pu m’insurger il y a trois semaines, quand j'ai appris que mon employeur m'avait distribué, comme aux policiers, des masques potentiellement toxiques, mais j'ai cru à une fake news.

J'aurais dû pleurer, le vendredi 16 octobre, en apprenant qu'un des miens avait été décapité, mais c'était la veille des vacances, j'étais fatiguée et, égoïstement, j'avais besoin de silence.

J'aurais dû me révolter, lundi dernier, quand on nous a demandé de nous débrouiller pour rendre hommage à Samuel Patty, une unique heure, une unique minute, chacun dans nos salles mais j'ai seulement désobéi sans un mot.

J'aurais pu craquer ce mercredi après-midi, en écoutant deux de mes collègues en pleurs exprimer leur détresse et leur épuisement moral au détour d'une réunion sur le confinement, dans une salle remplie d'une soixantaine de professeurs masqués, essayant de faire corps, sagement assis sur leurs chaises en plastique, à un mètre de distance les uns des autres.

Je m’effondrerai probablement la semaine prochaine ou la suivante, comme nombre de soignant.e.s et d’enseignant.e.s, dans l’indifférence de mon ministère, mise à bas, à bout par l'obligation de remballer mes affaires, laisser les élèves seuls, traverser la cour pour rejoindre le bâtiment d'en face, déballer mes affaires, me connecter à l'ordinateur après l'avoir désinfecté , calmer les élèves laissés confinés, me connecter pour faire l'appel, lancer le cours ... et ce toutes les 55 minutes.

Je suis intimement persuadée que les nouvelles mesures sont inefficaces et contre-productives mais je les appliquerai, pour ne pas accabler davantage ma direction, puisqu'il faut agir pour agir.

Je ne me sens absolument pas protégée où prise en compte par mon rectorat, ce n’est pas nouveau et je fais avec.

Je ne peux pas m'occuper de mes élèves aussi bien que je le voudrais. Je cherche des solutions et je fais au mieux.

Mais parfois, je déraille, pour de toutes petites choses. Comme lorsqu'on me demande de rester à l'arrêt devant une porte ouverte, car cela en dit long sur le degré d'absurdité que nous avons réussi à atteindre, sur ce qu'on attend de nous : sois prof et bouge pas.

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