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Billet de blog 22 nov. 2021

Propagande pédagogique

Je savais bien qu’ils finiraient par s’en apercevoir. Ça n’a pas manqué. Le Figaro nous a épinglé, moi et la faction à laquelle j’appartiens : un groupuscule de radicaux éducatifs infiltrés de longue date dans l’éducation nationale, des humanistes extrêmistes fichés S.

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C’est de notre faute, on a cru qu’on pouvait agir au grand jour, on a écrit nos idéaux militants aux frontons des écoles et on en a discuté avec les enfants. « Liberté », « égalité », « fraternité »… Pris la main dans le cerveau des gamins !

Pas la peine de nier, il est trop tard pour ça, on ne va pas jouer aux politiques, on sait manipuler les minots mais pas plus… J’avoue tout Figaro. Je suis prête à confesser mes vilaines pratiques pédagogiques, mes dérives du vivre-ensemble et ma vindicative bienveillance.

C’est vrai que j’ai sournoisement prêché l’entraide et la non-violence. J’appartiens à l’une des pires mouvances de la société, les éducateurs.

J'ai modelé les élèves dont j'avais la responsabilité à la coopération et à l’écoute.

Je leur ai rentré dans le crâne à grands coups de voix douce que non, on ne peut pas tout dire ! Je les ai dressé à l'auto-censure. J’ai pratiqué pour qu’ils le comprennent des châtiments physiques : je les ai obligés à lever la main avant de s’octroyer la parole. Je leur ai interdit de s'interrompre les uns, les autres.

J’ai seriné et endoctriné à tour de bras : pas de harcèlement, pas d’insultes, pas de bagarres viriles (interdit jusque dans la cour !).

J’ai tenu un discours moralisateur à des élèves parce qu’ils harcelaient un de leur camarade en criant qu’il était gay.

J’ai réprimandé la classe foot car ils ne respectaient pas les quelques filles de la classe.

Je me suis même permise de punir des élèves parce qu’ils s’étaient traités de sale arabe !

J’ai honte de l’écrire mais, avec d’autres pernicieux collègues dont je tairai le nom, on travaille en interdisciplinarité sur le handicap et l’inclusion. Il nous est arrivé, à plusieurs reprises, d’analyser des affiches de sensibilisation à propos des discriminations raciales et sexistes, dont certaines, accroche-toi, avaient été commanditées par l’Etat français !

Oui, j’ai pris l’habitude d’écrire « celles et ceux », « toutes et tous », « héros et héroïnes ». Oui, j’ai déjà travaillé sur l’étymologie des mots homophobie et grossophobie. Il m’est même arrivé, mes mains tremblent à présent de honte, de faire de même à propos du mot transphobie.

Plus pervers encore : toutes ses phrase innocentes « Maman nettoie la vaisselle » sur l‘accord des verbes en -yer, « Ma sœur se préparait depuis des heures. » sur les valeurs de l’imparfait. Que leur ai-je fait ? Je les ai tout simplement bannies à jamais de mes cours ! Je rougis en songeant aux prénoms non francisés, multiculturels, j’ose le mot,  qu’il m’arrive d’utiliser dans mes exercices d’orthographe : Sarah, Eliott, Callie et pis encore… Oudouma. Et pour quoi ? Pour que mes élèves se sentent concernés et représentés par l’école française ?

Sous couvert de patrimoine français et de défense de la langue, j’ai inculqué à des générations de 4èmes la propagande rouge à travers Les Misérables ! Egalité, la misère mère de l’immoralité, les barricades tenues par un peuple qui se révolte contre ses gouvernants, le refus de la peine de mort… Se rend-on compte des dangereux ouvrages que l’on met entre les mains de nos chères têtes jadis blondes ?

Maintenant, grâce à toi Figaro, je me rends compte de l’impact de mes actions, de leur illégalité, de leur immoralité ! J’ai violenté des pensées racistes. J’ai muselé des discours sexistes. J’ai appelé à la haine de la violence… Si ça se trouve, j’ai empêché des actions homophobes et des agressions sexuelles commises dans l’esprit de libre entreprise et d’expérimentation propre à l’enfance !

Mais je dois te prévenir que le plus terrible est à venir, la croisade verte, des complots ourdis dans tous les établissements de France, qui enflent dans les programmes et dans les esprits… Sais-tu que désormais, nous parlons d’environnement ? De changer nos comportements pour plus d’écologie, cette doctrine politique pseudo-futuriste qui contredit tous les plus sérieux climato-sceptiques ! Sais-tu que les élèves eux même fomentent leurs propres projets environnementaux et s’initient mutuellement au respect de la vie ? 

Pardonne-moi Figaro, je crains désormais qu’il ne soit trop tard pour moi. Mon addiction  à l'endoctrinement est trop profonde , je ne pourrai pas rentrer dans le droit chemin. Tant pis, je dois t’avouer mon prochain méfait… Qui sait, peut-être pourras-tu intervenir à temps pour m’en empêcher ?

Demain, suite à une dénonciation, je compte écrire le mot « bougnoule » au tableau, non, ne te réjouis pas trop vite, c’est pour expliquer que je ne veux plus jamais le revoir gravé au ciseau sur les bureaux de ma salle de classe, ni même ailleurs.

Depuis la lecture de cet article fracassant qui m’a ouvert les yeux, je suis épouvantée, en pensant à ce que vont devenir mes élèves, ce dont ils seront capables une fois adultes, toute cette petite bande de tolérants-égalitaristes-non-violents et je me rends bien compte que j’ai mis en péril les fondements de la civilisation, et plus grave encore, de notre patrie.

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