Devenir femme

Je peux dire sans trop mentir que j’ai non seulement eu une enfance mais aussi une adolescence heureuse. J’ai grandi dans une famille vivante, présente et ouverte. La mort est restée à distance de mes proches, j’ai été entourée, aimée, j’ai toujours évolué dans des milieux égalitaires… Pourtant, aujourd’hui, certains de mes souvenirs me dérangent.

A huit ou dix ans, grimpée sur le capot, je nettoie en maillot de bain le pare-brise du camping-car de mes parents. Je m’amuse à me raconter des histoires dans ma tête. J’imagine que je suis une esclave forcée à accomplir des tâches ingrates, je choisis ce rôle entre tous et je lorgne les voitures qui passent en attendant celui qui viendra me délivrer.

Je dois avoir onze ans. Ma mère et moi sommes passées prendre ma meilleure amie Sabrina, un peu à l’improviste, pour une journée à la mer. Nous avons téléphoné avant de partir et maintenant nous attendons, dans son salon, qu’elle soit prête. C’est long, je rode devant la salle de bain, je ne comprends pas qu’elle ait à se préparer pour aller à la plage. Mon amie m’expliquera qu’elle ne pouvait pas venir sans se raser les jambes. Je ne comprends toujours pas en quoi c’est nécessaire pour se baigner. Nous passons l’après-midi à jouer avec nos bouées.

Seules chez ma cousine, nous trouvons sous le matelas de son frère une cassette vidéo enregistrée que nous glissons dans le lecteur : du porno. Je n’en ai jamais vu, pourtant nous savons ce que nous allons trouver. Je me souviens que nous regardons quelques minutes puis avançons, sans cesse, en accéléré. Je m’ennuie, cherche l’histoire sans la trouver. Il y a un lit, un homme allongé sur le dos et deux femmes qui s’activent autour de lui. Je me souviens de sa verge en gros plan et du fleuve de sperme qui en coule.

A 12 ans, dans mon corps d’enfant, je dis à des amies de vacances plus âgées que, plus tard, j’aimerais bien être violée. Elles réagissent en colportant, sont outrées pour de faux. Je me rétracte. Je ne sais pas ce que c’est bien sûr, je ne sais pas l’humiliation et la destruction du viol, je crois qu’il s’agit de désir, pas de domination. Ce que j’aimerais c’est qu’on me désire, qu’un jour on veuille faire l’amour avec moi, comme tout le monde. Pourtant ce sont bien ces mots-là que j’emploie.

C’est au collège que ça prend vraiment forme. La première fois que je suis venue maquillée en cours. Je dois être en troisième. Ma cousine est à la maison, plus grande, plus gracieuse, plus fille, elle m’a customisée en me prêtant un de ses pantalons et en ajoutant du noir sur mes yeux. Et c’est vrai que ça me va bien. Je pars en cours joyeuse et fière.

Je me souviens du cours de techno, de la salle en longueur, les ordinateurs le long des murs, la prof, celle qui appelait tout le monde mon cœur ou mon canari, discute avec la préparatrice au milieu. Par binômes, nous suivons une fiche de consignes pour mettre en page un document. Sur ma droite un binôme de garçons. « Alors ça y est, toi aussi tu fais la pute. » Pendant une heure, l’un d’eux m’insulte continuellement. Je suis maquillée : je suis passée dans la catégorie des salopes, des pouffes, des putes. Ses mots me heurtent, me paralysent, cette violence envers moi c’est la première fois. Je fais comme si, comme si je n’entendais rien, comme s’il ne disait pas ce qu’il dit, comme si je n’étais pas stupéfaite et bouleversée à l’intérieur. Les professeures ne voient pas, elles passent dans les groupes. Je ne me souviens pas de ce que fait ou dit ma binôme, son copain lui dit d’arrêter sinon je vais cesser de leur donner les réponses, je m’applique à continuer à aider, peut-être que si je suis gentille, à force…. Je ne me souviens pas de son visage à lui, je ne sais plus qui il est, il a pourtant dû être toute une année dans ma classe.

Je ne viendrai plus jamais maquillée ni au collège, ni au lycée, ni en fac. 

La fin de la récréation a sonné, je monte, comme d’habitude, l’escalier principal en béton pour accéder aux salles de cours du premier, entourée du flot des autres élèves. J’ai soudain une conscience aigüe de mes fesses, de leur mouvement, du jean qui les enrobe. Une marche plus tard je sens une main qui s’y plaque et se retire. Je me retourne, deux garçons inconnus, ordinaires, me regardent sans expression. Je ne sais pas lequel a fait le coup, je demande (je demande ?), ils ne disent rien, je veux gifler celui qui a fait ça, je ne peux pas gifler celui qui n’a rien fait, celui que je pense alors innocent. Je ne sais pas lequel c’est alors je ne peux rien faire. Je reprends ma montée avec la honte. C’est ma première main au cul, il y a vingt ans. Je m’en souviens parfaitement.

Nous sommes une bande de copines, à la sortie de l’AS du mercredi. Nous traversons le terrain désert en revenant de la séance de handball organisée par notre prof de sport. L’une d’entre nous nous demande si nous nous masturbons, car elle oui, souvent. Nous sommes gênées de l’apprendre. Elle est ébahie de notre étonnement, de notre passivité aussi. Nous haussons les épaules et repartons à la non-exploration de notre propre corps.

Je fouille et tombe sur des DVD de mon frère. J’en glisse un dans le lecteur. C’est un hentai. Une jeune femme est sanglée et suspendue au plafond. Elle essaie de crier malgré la boule dans sa bouche qui la bâillonne, elle a pleuré. Un homme en noir, encapuchonné entre dans la pièce, la jeune femme s’agite de peur, elle ne porte pas, ou pas beaucoup de vêtements. L’homme la prend, de force, les sangles oscillent, elle se débat, toujours bâillonnée et prend du plaisir.

J’absorbe.

Je lis toutes les BD qui me tombent sous la main, celles de mes parents dans le salon et celles rangées-cachées derrière leur lit. Je lis aussi celles de mon frère, Lanfeust, Rapaces, la série des Méta-barons. J’absorbe toujours ces contenus prévus pour garçons : l’amour est une faiblesse dangereuse, la force passe par le combat. Je retiens que la femme est nue, a des seins et est pénétrée. J’ai cette image issue des Méta-barons, une femme face à un monstre plein de tentacules qui s’infiltrent en elle.

A quinze ans je connais la totalité des blagues sur les blondes : celle du miroir, celle de la manif, du jeu télévisé, des blondes dans un champ, celle du cercueil triangulaire parce que dans le noir les blondes écartent les jambes... Je suis blonde, très. Le monde converge vers moi pour venir me les raconter en face. Je n’ai rien demandé mais renchéris aussitôt avec une autre blague de blonde. Je répands ce qu’on me donne. Là encore je passe du côté du conteur, des rieurs, façon de tenir à distance ce groupe «la femme blonde, la femme bête » auquel on m’associe. Pourtant j’aime être blonde, visible, j’apprécie parfois cette identité qu’on m’offre, j’aime sa sensualité qui compense le manque de finesse de mon corps trop vigoureux.

Adolescente, je cache mes formes trop larges dans des vêtements qui le sont encore plus.

« Les hommes aiment les femmes qui ont la taille fine. » Une phrase de ma mère dite en passant, sans trop y penser, en commentant une fois de plus mes quelques kilos de trop.

Pendant plusieurs semaines, chaque soir, je noue la ceinture de mon peignoir jaune bien serrée autour de ma taille. Au matin, je suis cerclée de marques rouges. Je veux avoir la taille fine. Il m’arrivera de me faire vomir à la fin des repas, quelques semaines là encore, sans addiction, rationnellement, jusqu’à ce que, lors d’un repas de famille chez mon oncle, je manque me faire prendre et arrête illico.

Lycéenne, je vais avec ma mère au cinéma en haut de la Canebière voir le dernier Harry Potter qui vient de sortir. Nous achetons nos places puis nous attendons que la salle ouvre, il y a la queue, nous sommes sur la gauche de la file, au milieu du hall. Derrière nous une bande d’adolescents, uniquement des garçons s’agitent. Ils se chauffent, se bousculent, la bousculade les projette jusqu’à nous, je sens une main près de mes fesses, je suis plus grande cette fois, je m’écarte, me retourne et jette un regard furieux. Ils s’éloignent puis recommencent la fausse bousculade, s’enhardissent, je me prends des mains au cul, plusieurs, des qui palpent, ils sont nombreux, jouent les innocents. Je me retourne plusieurs fois pour, je crois, leur dire d’arrêter, les repousser de l’épaule. Ça ne suffit pas. J’ai honte, je me sens salie et impuissante. Ça fait du bruit, du mouvement. Il y a beaucoup de monde dans la file d’attente, personne ne réagit.  Je m’aperçois que ma mère est aussi leur victime, nous décidons de partir et retraversons le hall en tentant de garder notre dignité avec une main palpante accrochée au cul sous les regarde de tous. Nous ne l’évoquerons jamais.

Il aurait fallu qu’on m’ait appris à parler, à me battre, qu’on m’ait autorisé à utiliser ma violence.

J’ai la chance de découvrir la sexualité avec un garçon un peu plus jeune, tout aussi puceau que moi. Nous étions amis avant d’être amoureux, nous sommes en confiance. Je ne regarde pas de porno, lui oui, il sait où me toucher, ça me va. Je ne me suis jamais masturbée, je découvre l’intensité du plaisir. Nous découvrons nos corps en même temps que celui de l’autre. C’est le premier amour. Nous avons tout le temps envie mais pas d’endroit. Nous montons tout en haut des cages d’escalier, nous nous retrouvons dans des parcs… Il y a quand même des fois où je n’ai pas envie mais lui si. Il insiste, paroles et mains caressantes. La plupart du temps il persévère jusqu’à ce que ses avances ouvrent mon désir et que nous fassions finalement l’amour jusqu’à l’orgasme. N’empêche que j’avais dit non.

Je plonge dans la BD qui a reçu le premier prix dans la catégorie « érotisme » au festival d’Angoulême. Une femme enceinte dans un train pour Venise, une première relation sexuelle dans un wagon puis son mari l’emmène, sans qu’elle le sache, dans une sorte de fête sexuelle où elle est la mascotte et l’agneau sacrifié. Son mari lui donne à mettre une tenue qui souligne son ventre de future mère et l’amène au milieu d’un cercle d’hommes qui éjaculent sur elle, masturbés par d’autres femmes, des putains, pendant qu’elle est pénétrée par son mari tout en prodiguant une fellation à un autre homme. Ce dernier, un ami de son ancienne vie, (puisqu’elle aussi est une ancienne prostituée bien que son mari ne le sache pas) la sauve et l’enlève dans sa barque.

Mon horizon érotique s’est construit sur ses images et toutes les autres.

Tous les étés, pendant des années, j’entends les plus grands chanter avec les responsables, dans le bus, à la vaisselle, en veillée. J’aime chanter, j’admire les grands : j’apprends les paroles, je mémorise vite, les enregistre et, grande à mon tour chante gaillardement tout aussi fort que les autres, sinon plus car je suis une fille, une blonde, je tiens ma place au côté des chanteurs, pas des chantées. Je n’interroge pas ce que je chante de mes dix à mes vingt-cinq ans. Comme tous, je me réjouis de la camaraderie du chœur, de la jubilation de ces chansons mal élevées aux mots crus, transgressives, dites paillardes, qu’on entonne d’une voix forte, qui bousculent et entraînent.

« Je sors mon arbalète et lui enfonçai dans le cul. La blonde se réveille. »

« Jeanneton prend sa faucille pour aller couper du bois. En chemin, elle rencontre quatre jeunes et beaux garçons. Le premier un peu timide lui caressa le menton. Le second un peu moins sage l’allongea sur le gazon. Le troisième encore moins sage lui remonta le jupon. Ce que fit le quatrième n’est pas dit dans la chanson. »

Aujourd’hui, atterrée, je relis les paroles à la lumière de mon féminisme, celui que j’ai appris de moi-même, à la lumière de tous les témoignages que j’ai pu lire ou entendre, tous ces hommes qui s’approprient les corps de femmes, toutes ces femmes agressées par des hommes.

Aujourd’hui j’ai trente-trois ans, j’ai appris, grâce aux féminismes rencontrés en chemin, à déconstruire et à reconstruire, à faire le tri dans les images qui me parviennent, à aimer mon corps et le plaisir que j’en tire, à répliquer, à montrer que je n’ai pas peur, même quand ça arrive, à désamorcer ou à fuir les situations qui me gênent. Je sais que, moi aussi, j’ai le droit d’utiliser ma force et ma violence pour me protéger, j’ai le droit d’être écoutée et obéie lorsque je dis non. La plupart du temps, je n’ai plus peur de passer pour la relou aux repas de famille, entre amis ou sur mon lieu de travail, lorsque je signale qu’une blague sexiste, homophobe ou raciste ne me fait pas rire, lorsque j’ouvre la bouche pour dénoncer un jugement vite-pensé vite-dit, une remarque facile.

J’ai aussi appris, beaucoup plus récemment, à ne pas classer systématiquement comme inintéressantes les valeurs, groupes et activités jugées féminines, et ça m’a pris du temps.

Je travaille encore, chaque jour, à me faire confiance, à me sentir légitime, à ne pas reproduire.

J’ai fait cet apprentissage, une fois adulte, avec les quelques outils qu’on m’avait donnés et ceux que je suis allée chercher toute seule, dans les écrits et paroles de toutes ces femmes passées avant moi. Et je redécouvre ces souvenirs qui ne passent pas.

Prendre soin des autres, ne pas prendre toute la place, se dominer, canaliser sa violence... Pourquoi n’a-t-on pas appris aux garçons ce qu’on m’a appris à moi ? Certaines qualités ne sont-elles valables que pour la moitié d’entre nous ?

Pourquoi ne m’a-t-on pas appris à réagir, à dire ?

Tout le monde sait la vulnérabilité des enfants, leur perméabilité.

Tout le monde dit : les enfants doivent être défendus.

Qui aurait dû nous défendre quand nous étions trop jeunes pour le faire ?

Pourquoi devrions-nous avoir à nous défendre ?

Comment devenir et se déployer femme lorsque c’est la société toute entière qui vous abaisse ?

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