Continuités des omissions. Le génocide contre les Roms

« Je devais peindre sans arrêt des images terribles à cause de toute cette colère dans mon ventre. Des images dans lesquelles sont évoqués les cadavres et dans lesquelles les chars arrivent. » Ceija Stojka. Écrivaine, peintre romani et autrichienne.

S’approprier sa propre histoire nécessite un travail compliqué et un processus continu pour les personnes ou les communautés qui vivent des racisations et de la calomnie. Il s’agit - lorsqu’elle doit être communiquée vers l’extérieur - de se approprier une histoire, des expériences voire des mots après que ces histoires, expériences et mots aient été déviés, renversés ou déformés. L’estime et l’amour du savoir-de-soi-et-par-soi (en tant qu’individu ou collectif) sont d’une grande importance. Nous ne pouvons que constater la persistance dans l’histoire et le présent des expériences romani (Roms, Sinté, Gitanes, Manouches, Kalé...) d’une constante tradition ethnologisante des Gadjé qui sauraient plus sur nous que nous-mêmes. Cette tradition se retrouve dans l’historiographie, les discours et les images des médias, dans les décisions politiques et sociales et dans les productions artistiques.

De même que pour les termes encore trop peu pris au sérieux « Khurbn » et «Shoah» désignant les persécutions et l’extermination des Juifs et Juives d’Europe, les persécutions et l’extermination des Rroms, Sinté, Manouches, Kalé, Kalderasch, Lovara est désigné par les mots romani "Porajmos" (en français, l’engloutissement) ou "Samudaripen" (en français, destruction complète). En Allemagne, les individus, les organisations, les intellectuel.lle.s romani utilisent le terme « Porajmos », alors qu’en France le terme « Samudaripen » est plus courant.

Allemagne et Europe de l’ouest : savoirs sur le Samudaripen occultés

Un travail scientifique et artistique de recherche et d’analyse sur le Samudaripen a été présent dès les années 70 et fut initié par les Rroms et les Sinté. Le travail du «Zentralrat Deutscher Sinti und Roma1 » a longtemps été ignoré. C’est un fait que peu de Rroms, de Sinté, de Manouches ou de Kalé ont eu et ont la possibilité de publier des livres et de faire des films. Les œuvres des survivant.e.s sont éditées dans de petites maisons d’éditions, sont peu citées et commentées par la recherche et les médias. Pour exemple, les bibliothèques municipales à Berlin ont à disposition plus de documents sur le génocide uniquement depuis l’inauguration en octobre 2012 du «Mémorial pour les Sinté et Roms assassinés pendant le nazisme en Europe ». Peu de textes par exemple d’Italie, d’Hongrie, de Serbie ou de Roumanie sont traduits vers l’anglais, l’allemand ou le français. Les analyses et les (mises en) perspectives profondes sont laissées à l’écart ou omises dans beaucoup d’écrits pédagogiques ou didactiques. Ainsi, des cartographies de la présence romani (des Rroms, Sinté, Kalé, Manouches...) et celles de leurs persécutions et assassinats pour la période 1930-1945 dans l’Europe entière sont également rarement accessibles. Peu voire aucuns livres ou films existent sur des aspects précis et spécifiques du Samudaripen en Europe.

Une analyse sociale européenne du Samudaripen n’a pas eu lieu, l’omniprésence des persécutions et des meurtres est jusqu’à aujourd’hui étouffée. Pourtant, beaucoup d’instances, de groupes professionnels et une grande partie de la société allemande en général ont été impliqués dans les persécutions et l’extermination, autant dans la phase de 1933 à 1938 que dans celle de 1938 à 19452. Ceci d’autant plus que les Sinté, les Rroms, les Kalé ou les Manouches furent construits par les sociétés européennes dominantes comme « inférieurs » (référence en termes de soi-disant « races ») et «asociaux » (référence en termes hygiénistes, eugéniques et politico-sociaux). Le personnel de la « Rassenhygienischen Forschungsstelle » (« centre de recherche de la race et de l’hygiène ») à Berlin se composait de dits « scientifiques de la race », de spécialistes en généalogie, d’employés des services sociaux (« bureaux de bienfaisance », aide sociale) de médecins, de sténotypistes, de photographes... Ils et elles ont fiché les personnes romani, les ont catégorisées. Ils et elles ont fait des expérimentations sur les personnes romani, ont préparé et légitimé l’extermination. Les personnes haut placées dans la hiérarchie de la « Rassenhygienischen Forschungsstelle » comme Robert Ritter et Eva Justin ont décidé de la déportation des personnes romani. Les organisations de l’aide sociale, l’église, les scientifiques, jusqu’à la Gestapo, la SS, Himmler et Heydrich ont été actifs dans le processus de racisation et dans celui de l’extermination.

Omissions de l’historiographie

Le rapport de l’historiographie et de la politique mémorielle dominantes avec le Samudaripen ainsi que les discours dominants y correspondant implique que les meurtres ne soient pas vus dans leurs spécificités. Ils sont plutôt appréhendés en termes de nombres et de dates dépolitisés et dépolitisants. Les perspectives et les questionnements suivants sont inhabituels : comment les crimes ont-ils été effectués ? Sur qui exactement? Pourquoi à cette date précise et à cet endroit ? Quelle histoire avaient les victimes avant et quelle histoire ont eu et ont les survivant.e.s après le génocide ? De grandes parties de l’histoire du Samudaripen ne sont pas analysées ou le sont uniquement superficiellement. Les liens ou les différences entre les dimensions spatiales et temporelles et entre les différents contextes européens ne sont pas fait.3 Ainsi, les assassinats lors des exécutions commises par les „Einsatzgruppen“ allemandes (unités mobiles de tuerie de la SS) en Serbie, Croatie, Pologne et en URSS occupée entre 1941 et 1944 sont à peine évoqués.4 Les déportations en Transtrinie par la dictature militaire roumaine de Antonescu sont à peine connues en Europe de l’ouest. Le soulèvement des Rroms et des Sinté dans le camp d’extermination de Auschwitz-Birkenau le 16 mai 1944 est absolument ignoré en dehors des communautés romani.5 La résistance des victimes n’est ni pensée ni remémorée.

Hugo Höllenreiner a témoigné sur la révolte et la résistance à Birkenau :

« Il se disait que tout le camp allait être gazé. Nous étions au fond, il y avait encore 3 baraques après nous. C’était les blocs d’entrée pour les nouveaux arrivés, dans lesquels les personnes étaient tatouées au bras avant qu’elles aillent dans d’autres blocs. Les 3 blocs étaient pleins, des Roms hongrois. Dans la nuit, les camions sont entrés, ont fait demi-tour et ont embarqué les personnes. Ils ne savaient pas... ils se sont laissés embarquer sans complications. Après, les camions sont sortis les uns après les autres, ont roulé vers le four crématoire où les personnes ont été gazées. Un bloc était vide, puis le suivant et le suivant. Alors, le camion est entré dans notre bloc, a freiné, s’est arrêté. A l’entrée tout en haut, il y avait les châlits. Maman nous a tenus dans ses bras et a dit : « Restez tous ici, restez tous ici ». Je tremblais sur le châlit, car on savait. J’ai regardé du haut du lit et Papa était juste en bas avec la pioche dans les mains et un de ses frères avait un manche de pelle, l’un était à gauche, l’autre à droite. Ensuite, y’a un homme plus petit qui est venu en plus. Dehors, les nazis sont arrivés à la porte, environ 7 ou 8 hommes. Papa a poussé un cri. Toute la baraque a tremblé, tellement il a crié : « On sort pas ! Vous avez qu’à entrer, vous ! On attend ici ! Si vous voulez un truc, vous devez entrer ! ». Ils se sont arrêtés, c’était le silence. Après un certain temps, une moto est arrivée, ils ont discuté dehors. Ensuite ils sont repartis, le camion est reparti. On a pu tous respirer. Les 6 autres frères de papa étaient dans les autres blocs. Chacun dans un bloc s’est placé à l’entrée avec un outil dans les mains et ils ont attendu que y’en ai un qui arrive. Ils se le sont racontés les uns aux autres plus tard. L’oncle Konrad a aussi probablement crié : « On va pas vous rendre ça facile ! Venez donc l’intérieur! ». On a sauté de joie. J’en suis encore fier aujourd’hui, ça a été rare que les gens se défendent. »6

Mémoire à soi et pratiques mémorielles publiques

« Les expériences d’un survivant devrait être le seul témoignage historique ne devant être récupérées ni par les méthodes d’écriture historique ni par le discours public, ne devant pas non plus être appréhendées dans ces deux formes. Elles devraient être uniquement laissées au processus véritable du témoignage.».7

Ce n’est pas un hasard si les recherches et les projets historiques et politiques sur le Samudaripen ont eu à justifier de leurs existences et reçoivent peu d’intérêts et de financements. Les possibilités d’accès à l’histoire du Samudaripen ont été empêchées ou réduites. Une conscience historique existe dans les communautés Rroms, Sinté, Manouches ou Kalé car un processus de mémoire très direct mais aussi non-dit, silencieux ou feutré a eu lieu après le génocide dans les liens sociaux, les familles ou les amitiés. Un deuil et un large savoir étaient et sont là. Ces archives collectives sont faites d’imbrications et de croisements de savoirs historiques pluri-générationnels et de traumatismes familiaux intergénérationnels. La présence, les voix et les luttes des auto-organisations pour l’appropriation d’une histoire à soi et pour la visibilisation du Samudaripen ne devraient pas être oubliées, elles devraient être respectées et honorées.

Aucun.e survivant.e du Samudaripen ne devait témoigner lors des procès de Nuremberg de 1945 à 1949. Ils et elles restèrent encore pratiquement invisibles dans les procès d’Auschwitz (de 1963 à 1965, 1965-1966 et 1967-1968) se déroulant à Francfort..8 Il n’y a pas eu de reconnaissance juridique du Samudaripen en tant que persécution racialisée jusque dans les années 60. Le fichage et les fichiers nazis ont été conservés et utilisés dans les instances de police en Bavière et dans toute l’Allemagne, ils ont été en partie utilisés jusque dans les années 1990 par les services de saisie et de fichage.

Il n’y a jamais eu en Europe de l’ouest les conditions sociales et politiques et les conditions relationnelles pour que les survivant.e.s puissent parler de la destruction, des traumatismes et du survivre. Parler implique d’être éventuellement non entendu.e ou compris.e. Etre survivant.e et être un témoin public dans une forme écrite, orale ou filmique entraine un risque d’ordre vital ou existentiel. Cela peut signifier une répétition ou une redite des traumatismes, de la douleur, de la perte, une redite d’une solitude extrême. Afin que cette redite n’ait pas lieu, il est nécessaire qu’une personne avec un corps, de l’empathie et une distance juste se tienne en face. Il est également nécessaire que dans une confusion des positions cette personne non-survivante n’ait pas à être consolée par les survivant.e.s en raison des assassinats et des racismes qui d’un coté n’ont été pas subis et qui de l’autre coté ont été survécus. Cette situation est un comble qui se déroule souvent. L’absence de positions des membres dominants des sociétés européennes post- fascistes et particulièrement allemande arrange le système des bourreaux et elle crée consciemment ou inconsciemment une passivité partageable avec le système des assassins - lui bien actif - ou une solidarité tacite avec celui-ci. Ceci d’autant plus depuis que les bourreaux nazis ou coloniaux sont construits comme êtres mystérieux, cultivés et intelligents, au langage raffiné voire instructif que l’on doit nécessairement essayer de comprendre, de décrypter ou de traduire.9 Le loisir d’observer la soi-disant part de mal en tout être humain à travers les actes et surtout la psyché des bourreaux (dans les faits dénuée de réflexion) est un commerce florissant du 21ème siècle suintant le christianisme. Ce loisir ne peut pas être pratiqué par tout le monde. Le nombre des anciennes victimes ou des victimes de génocides ou de crimes de guerre (dans la colonisation par exemple) qui cherchent et « veulent comprendre » les bourreaux ne peut qu’être surestimé. Cette construction est une recette politique, littéraire ou cinématographique qui passe bien dans des sociétés normatives structurellement racistes, antisémites, nationalistes et hétéronormatives qui préfèrent bien vite nier les responsabilités ou instrumentaliser (pour le présent et le futur) le passé proche ou l’histoire plus éloignée temporellement.

La société allemande agit la plupart du temps en niant et en ne se tenant pas debout dans un face à face, elle s’est bâtie sur l’absence, sur l’omission des survivant.e.s des crimes. Aussi, la probabilité ou le risque de revivre la douleur par la société dominante post- génocidaire est un fait très présent duquel l’on doit se protéger et duquel l’on se protège. L’écrivain et l’essayiste Jean Améry, survivant de la Shoah, écrit : « Confiance dans le monde. Beaucoup de choses la constituent : par exemple la foi en une causalité à toute épreuve, foi irrationnelle, impossible à justifier logiquement ou encore la conviction également aveugle de la validité de la conclusion inductive. Un autre élément plus important dans cette confiance – et seul pertinent ici – est la certitude que l’autre va me ménager en fonction de contrats sociaux écrits ou non écrits, plus exactement qu’il va respecter mon existence physique et dès lors métaphysique. [.... ] Or, le premier coup reçu brise cette confiance dans le monde. L’autre, contre qui je suis physiquement dans le monde et avec qui je puisse être seulement aussi longtemps qu’il ne transgresse pas la frontière qu’est la surface de ma peau, m’impose, en me frappant, sa propre corporalité. Il porte la main sur moi et se faisant il m’anéantit. »10

Je ne souhaite pas parler pour les individus mais d’un point de vue systémique, les conditions sociales et culturelles de réception d’une histoire personnelle du Samudaripen n’ont jamais existé au niveau européen, car les relations au sein du génocide et de son histoire (son avant et son après) sont niées.

Pratiques révisionnistes

L’assignation disant que les Rroms, Manouches, Sinté ou Kalé cacheraient et rendraient inaccessibles leur histoire et leur expérience est fréquente. L’assignation que nous serions une unité sans archives est également courante. Les différentes personnes et groupes sont jusqu’à aujourd’hui inlassablement déshistoricisés et ahistorisés, que ce soit par le racisme quotidien fait au corps, par le racisme exotisant ou romantisant (la liberté, la beauté forte, l’errance choisie, tout ça) ou par les discours sur les Rroms comme « les plus victimes des victimes », figures intemporelles et démunies (voir certaines volontés de sauvetage et autres regards du type ONG de Gadjé compassionnels). Si l’histoire du Samudaripen et celle de ses conséquences sont mises en perspective, toutes ces appréhensions assignantes et dominantes du monde, tous ces discours et ces pratiques constituent au niveau systémique plusieurs formes de pratiques révisionnistes.

Depuis 1990, la politique mémorielle allemande se gonfle d’autosatisfaction et se voit être stratégiquement admirée par les gouvernements européens. L’histoire soi-disant « commémorée » et « surmontée » devient une attraction culturelle, un commerce spécial du 21ème siècle. Cette histoire ne peut pas être « surmontée », car cela revient à dire classée ou réglée. Dans une telle langue et de telles manières de penser, les relations sont niées et le révisionnisme est pratiqué. La négation et le déni officiels du Samudaripen jusqu’en 1986 a produit des omissions portées par tous les niveaux de la société dominante, ce qui dans le contexte de la RFA raciste était une pratique du révisionnisme. La réalisatrice Sintizza Melanie Spitta dit au début de son magnifique film « Das falsche Wort » :

« Notre lutte était vaine, il restait par chez vous tellement de nazis qui savaient comment empêcher que l’on reçoive des réparations. Vous nous avez coupé la tête et vous parlez de réparations. Réparations n’est pas le mot juste, vous avez oublié tout lien avec les sentiments de remord et d’expiation. »

Peu de choses ont été apprises des survivant.e.s de la Shoah et du Samudaripen, ce qui n’est que logique, puisque la langue nazie et les carrières des bourreaux se sont étirées confortablement après 1945 : Robert Ritter dirigea à partir de 1947 les bureaux de l’assistance publique darwiniste à Francfort ; Eva Justin, sa collègue entre 1937 et 1943 au « centre de recherche de la race et de l’hygiène », travailla avec Ritter à partir de 1948 comme pédo-psychologue à Francfort. A partir de 1943, Ritter et Justin ont fiché, persécuté des adolescent.e.s et décidé de leur vie dans les camps de concentration de Ravensbrück, Moringen, Uckermark, camps destinés en grande partie aux personnes persécutées selon la catégorie nazie d’ « asocialité ». Les actes du «centre de recherche de la race et de l’hygiène »entrèrent dans les archives nationales consultables seulement en 1980, plus de 35 ans après sa fermeture en 1943. Leo Karsten était de 1936 à 1944 le responsable direct des razzias à Berlin et des déportations vers les camps dans le territoire de la Pologne actuelle. Il est aussi coupable de la discrimination des Sinté et des Rroms à Karlsruhe après 1945, puisqu’il était chef de la police dans la section spéciale conçue contre les Sinté et les Rroms. Joseph Eichberger, coupable de l’organisation des déportations dans les services du « RSHA» (Reichssicherheitshauptamt) et la police criminelle, était à Munich après 1945 le chef de la police criminelle de cette section au nom raciste : « Bureau central pour les populations nomades ». Il est très difficile d’avoir des informations sur les actes criminels de Karsten et de Eichberger pendant le Samudaripen et sur leurs carrières après 1945. Dans le savoir sur le Samudaripen des sociétés dominantes, la plupart des personnes - intéressées ou pas - ne connaissent ni les noms et les crimes des bourreaux, ni les mots et les actes des survivant.e.s.

Le consensus de la société dominante européenne veille à ce qu’il soit vu comme possible et comme juste que les générations suivant celle des bourreaux puissent apprendre des nazis. Les autobiographies de Albert Speer et de Rudolf Höss ont été des bestsellers. Une autre forme de révisionnisme est là lorsque la société allemande et européenne post- génocidaire attendent et pensent que les survivant.e.s « auraient dû apprendre des choses » dans les camps de concentration.11 De tels raisonnements devraient être nommés, par exemple comme révisionnisme indirect et implicite. Les raisonnements, discours et pratiques révisionnistes ne sont pas seulement déni et négation, ils sont aussi formés d’omissions, de mépris, de décontextualisations et d’assignations.

Les politiques et le discours mémoriel publics en lien avec le Samudaripen se basent sur l’omission et l’absence des personnes disparues, des personnes revenues et des personnes nouvellement venues. Ce mémoriel se passe toujours sans témoins au quotidien, avec des victimes comme alibis que l’on fait surgir rapidement pour la bonne conscience. Trois générations ont dû subir directement ou indirectement des révisionnismes. Les survivant.e.s du Samudaripen ne sont pas perçues comme actrices et acteurs légitimes, et de là, la deuxième et troisième génération n’est pas non plus perçue comme légitime. Les conséquences terribles des politiques de persécutions et d’extermination entre 1933 et 1945 sont niées, leurs conséquences pour le racisme vécu après 1945 ne sont presque pas pensées.

En Allemagne, Hongrie, France, Serbie et Italie, on lit et entend de plus en plus depuis 5 ans l’expression « la question rom ». Cette combinaison de mots est utilisée dans différents champs sociaux : par des universitaires, les médias, les politiques. Cette expression est ainsi pour pas mal de personnes normalisée et non-interrogée. Cette combinaison de mots a pourtant une histoire nationale pour chaque pays et une histoire européenne. Ces histoires sont consciemment ou inconsciemment déniées. Il s’agit d’une tradition fasciste, les européenn.e.s fascistes ont formé cette langue pour assassiner des Juifs et des Juives, des Rrom.nja, des Manouches, des Sinté, des Kalé. La persistance et la mise en culture de serre de cette langue montrent que des éléments nazis et fascistes ont une place dans les sociétés européennes actuelles. Le déni des discriminations structurelles vécues par les Rroms, les Manouches, les Sinté, les Kalé en Allemagne et en France, la facilité avec laquelle la politique allemande et française produit des discours de relativisation du génocide et la violence avec laquelle les personnes sont expulsées par avion montrent l’héritage, la persistance et les continuités historiques de discours où la valeur de la vie humaine est une question de pouvoir.

Opre Rroma

Fin 2013, le projet « Regarder hier avec les yeux d’aujourd’hui » s’est mis en place au Rroma Info Centrum à Berlin. Des adolescent.e.s Rroms âgé.e.s de 13 à 15 ans ont fait des recherches sur l’histoire du Samudaripen en Europe. Les adolescent.e.s ont conçu un tour guidé de Berlin sur l’histoire et les conséquences du Samudaripen, dans lequel elles et ils racontent leur perception de l’histoire et son entremêlement avec le présent. Elles et ils disent de leur point de vue ce que les personnes Sinté et Rroms ont vécu et survécu. Les adolescent.e.s portent cette histoire, la transmette, la font circuler et l’inscrivent dans l’espace public. La transmission de la perspective à soi et sur soi n’est toujours pas une évidence dans les sociétés européennes. Pourtant, plus de projets interdisciplinaires et inter-européens doivent absolument avoir lieu, dans lesquelles les organisations romani, les témoignages, l’histoire transgénérationelle seraient visibles et audibles.

Le témoignage de Melanie Spitta a été refoulé par les sociétés dominantes. Elle n’a pas été reconnue et respectée.

Pourtant elle est là.

En 1987, Melanie Spitta dit au début de son film

«Pour rester en vie, ma mère a fui avec sa famille en Belgique. L’espoir était vain, peu ont survécu à Auschwitz. Mon frère et tous nos enfants ont été assassinés misérablement. Pour ça, vous aviez du courage, vous les allemands. Mais il vous manque à la plupart le courage pour répondre de la réalisation et de la permission de ces crimes.»

 

 

1Conseil des Sinté et des Roms allemands basé à Heidelberg

2En 1938, Himmler ordonna la création d’un service dans le « Reichskriminalpolizeiamt » (« bureau de la police criminelle du Reich ») qui coordonna et aggrava le fichage et les persécutions des Rroms et Sinté. A la suite des arrestations de masse en 1938-39 en Allemagne, plus de 2000 Rroms et Sinti furent déportés aux camps de concentration de Ravensbrück, Sachsenhausen, Dachau, Buchenwald et Mauthausen.

3 En Allemagne, 20 % des personnes interrogées dans une étude de l’université technique de Berlin déclarent en 2014 n’avoir jamais entendu parler du génocide contre les Sinté et les Rroms pendant le nazisme. Dans le groupe de personnes de 25 à 35 ans, presque 35 % des personnes disent n’avoir aucun savoir sur le génocide. Je pense qu´en France le pourcentage de personnes n´ayant jamais entendu parler du Samudaripen et des persécutions allemandes et françaises contre les personnes romani entre 1933 et 1946 seraient encore plus grand.

4 Voir le livre de 2009 du « Dokumentations- und Kulturzentrum Deutscher Sinti und Roma » : « Der nationalsozialistische Völkermord an den Roma in der besetzten Sowjetunion » de Martin Holler

5Romani Rose, directeur du conseil des Sinté et Roms allemands, écrit « Le soulèvement du 16 mai 1944 à Auschwitz-Birkenau prend de son importance du fait qu’il intervient alors que le commandement du camp essaya d’assassiner les membres encore vivants de notre communauté. En mémoire des survivants, ce jour symbolise jusqu’à aujourd’hui la résistance contre une machinerie d’extermination surpuissante. En même temps, cette date représente les multiples autres formes de résistances des Sinti et des Roms contre la barbarie nazie. » http://www.imdialog.org/md2004/03/0304_11.htm (Ma traduction). Voir le mouvement du 16 mai de l´organisation La voix des Rroms en hommage au soulèvement: https://www.lavoixdesrroms.com/mouvement-du-16-mai

6 In « Denk nicht, wir bleiben hier! » A.Tuckermann, 2005. (Ma traduction)

7Dori Laub dans Huhnke u.a. 2002 S.251 ( Ma traduction)

8Un des rares témoignages consenti sur le Samudaripen a été celui de Max Friedrich. Il a eu lieu en 1964 lors du premier procès Auschwitz. Voir http://www.auschwitz-prozess-frankfurt.de/index.php?id=73 et http://www.auschwitz-prozess-frankfurt.de/index.php?id=56

9Voir « Séductions du bourreau. Négation des victimes » de Charlotte Lacoste, PUF, 2010

10 Dans « Par-delà le crime et le châtiment. Essai pour surmonter l’insurmontable » Jean Améry, 1966

11 Voir « Refus de témoigner » de Ruth Klüger et toute l’œuvre de Imre Kertesz

 

 

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