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Billet de blog 3 mai 2017

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Comment les Français croyants ont-ils voté ?

Un sondage Ifop pour l'hebdomadaire catholique Le Pèlerin révèle comment les Français croyants ont voté, foi par foi. Analyse.

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Le vote catholique

Il est difficile de savoir si un "vote catholique" existe réellement, principalement parce que la réalité même "catholique" est difficile à établir. Sont-ce les 5% de Français qui vont à la messe régulièrement ? Voire les 1,8% qui y vont tous les dimanches ? Sont-ce les 53,8% qui se définissent eux-mêmes comme catholiques ? La réalité est probablement entre les deux, avec une majorité de catholiques qui pratique peu, mais fait vivre leur foi différemment, en participant à des associations, en envoyant leurs enfants au catéchisme, en faisant des dons, ... Logiquement, la pratique politique d'un catholicisme loin d'être homogène ne l'est pas plus. Cependant, élections après élections, un fait demeure : les catholiques, des très-pratiquants aux non-pratiquant, votent plus à droite qu'à gauche. Les "affaires" entachant un candidat se revendiquant catholique ont elles beaucoup fait baisser un candidat qui avaient toutes les raisons autrement d'être plébiscité par cet électorat ?

Il semblerait que non. Avec 28%, Fillon termine premier chez les catholiques, loin devant Macron et Le Pen, tous deux à 22%, Mélenchon (14%), Dupont-Aignan (6%) et Hamon (4%). Son score augmente même chez les catholiques pratiquants : 46% d'entre eux ont voté pour lui ; ce chiffre monte même jusqu'à 55% pour les pratiquant réguliers ! Même les pratiquants occasionnels votent en grande majorité pour lui (37%). S'il fait un peu moins bien que Sarkozy pour l'ensemble des catholiques (pour lequel ils avaient voté à 33%), les catholiques pratiquants semblent préférer légèrement Fillon à Sarkozy (ils avaient voté à 45% pour lui, soit 1 point de moins).

Les cathos de gauche ont complètement déserté le Parti socialiste. Si Hollande avait fait 24,5% chez les catholiques en 2012, Hamon n'a fait que 4%. Ces électeurs se sont divisés entre ceux qui ont voté Macron, soit par conviction soit pour s'opposer à Le Pen, et ceux qui ont voté Mélenchon (qui passe de 8% en 2012 à 14% aujourd'hui). Ces deux candidats, cependant, font un score inférieur à leur moyenne nationale. Si le niveau de pratique fait évoluer les scores de Mélenchon (entre 8% et 17% tout de même), ceux de Macron restent stables autour de 18-19% (contre 23% pour les catholiques non-pratiquants).

Il y a habituellement un petit tiers, disons autour de 30%, des catholiques qui vote à gauche, en majorité socialiste. Dans cette élection, 23% a voté à gauche (Artaud, Poutou, Mélenchon et Hamon), on peut donc imaginer qu'une petite dizaine d'entre eux s'est reporté sur Macron. Il est imaginable que le mariage homosexuel ait "braqué" une partie de l'électorat de gauche catholique, ce qui expliquerait le faible score de Hamon, mais si Macron a tendu la main aux catholiques en parlant de "l'humiliation" que l'on aurait fait subir aux anti-mariage homosexuel, ce n'est pas le cas de Mélenchon, cette explication me paraît donc insuffisante, et si elle existe, elle est marginale, les cathos de gauche étant souvent progressistes aussi sur le plan sociétal (d'une manière générale, 73% des catholiques a refusé de participer à la Manif' pour tous, ce courant ne représente pas du tout le catholicisme en France). Par ailleurs, les "pratiquants occasionnels", qui sont souvent en fait des catholiques qui pratiquent beaucoup, mais autrement qu'en allant à la messe, est la catégorie catholique qui a le plus voté pour Mélenchon (17%), devant les non-pratiquants (14%) et les pratiquants réguliers (8%). Comme pour le reste de la population, l'effet "vote utile" a dû jouer à plein régime pour Macron, même si son positionnement au-dessus du clivage gauche-droite a pu plaire à une partie des catholiques plus jeunes qui ne se reconnaissent ni dans le catholicisme de gauche, qui a eu du mal à se renouveler après les années 80, ni dans la vieille droite identitaire de Fillon.

L'extrême-droite, elle, plaît à l'électorat catholique, ce qui, dans l'histoire récente, est nouveau (mais est moins surprenant sur le temps long, le catholicisme ayant longtemps été contre-révolutionnaire). Mais ce qui est intéressant à observer, c'est que plus il est pratiquant, moins l'électorat catholique votera pour Marine Le Pen. Certes, une partie de l'explication tient à un effet est mécanique : Fillon faisant des scores plus haut chez les très pratiquants, il reste moins de "place" pour Le Pen. Mais d'une manière générale, les catholiques engagés sont moins sensibles aux sirènes du nationalisme que les catholiques plus distants. Cette élection n'est donc pas différente à ce niveau non plus. À ce score, il faut peut-être ajouter Dupont-Aignan qui avec 6% est plus haut que la moyenne nationale (4,6%), surreprésentation de l'électorat catholique que l'on retrouvera dans l'électorat protestant, et qui s'explique à mon avis de la même manière : le vote Le Pen reste problématique pour les croyants, et est désapprouvé dans la plupart des paroisses mainstream ; des chrétiens se sentant proches des idées nationalistes sans pouvoir voter pour Le Pen se "rabattront" sur un candidat aux idées très similaires, mais qui se présente comme gaulliste (à ce titre, il a peut-être fait une bien mauvaise opération en se ralliant au Front national, braquant contre lui ceux qui refusent de franchir le Rubicon de l'extrême-droite, dédiabolisant pour les autres Marine Le Pen, et se rendant par-là inutile).

Enfin les catholiques, et c'est habituel, ont plus voté que l'ensemble de la population : 85% d'entre eux a voté, ce qui n'est pas sans lien à mon avis avec l'âge moyen des catholiques, plutôt élevé (or, on sait que l'abstention est moins forte chez les plus âgés).

Le vote protestant

Pour ce qui est du vote protestant, qui m'intéresse au premier chef vu qu'il s'agit de ma confession, l'étude révèle des chiffres intéressants, quoique probablement imprécis (je me demande comment un sondage peut vraiment refléter un groupe social qui tourne autour de 2-3% de la population). Contrairement au catholique, le protestant est vu comme un homme de gauche, même s'il semble que cela soit en train de changer, du moins en partie. Car il y a en fait 3 protestantismes électoraux. Un protestantisme réformé, géographiquement implanté au sud (Cévennes) ; un protestantisme luthérien, très implanté en Alsace et à Montbéliard, qui n'a pas connu les persécutions ; un protestantisme évangélique, plus diffus, plus urbain, et parfois lié à une immigration récente. Le premier vote historiquement à gauche, même si une lente érosion s'observe ; le second est plus proche de la droite, voire de l'extrême-droite ; le troisième, très divers, plus jeune, est marqué par un conservatisme social et moral qui peut le pousser à droite, mais chez qui l'abstention est plus forte. Cette étude ne prend pas en compte ces distinctions, qui sont pourtant importantes.

On observe que les protestants français n'ont plus peur de l'extrême-droite, ce qui a longtemps été le cas. 20% des protestants a voté Le Pen (un peu moins que la moyenne nationale certes, mais néanmoins beaucoup plus que lorsque Jean-Marie Le Pen était candidat) ; si l'on ajoute la surprise Dupont-Aignan (7%, soit plus de 2 points de plus que la moyenne nationale), on obtient 27% de protestants électeurs de la droite nationaliste, ce qui n'est plus qu'un point de moins que le catholicisme (22+6=28%).

À gauche, Hamon s'effondre à 4%, soit 2 point de moins que la moyenne nationale. Mais Mélenchon, avec ces 16%, soit 4 points de moins que la moyenne, n'en profite pas. La majorité des électeurs protestants de gauche semble s'être reportée sur un candidat qui ne l'est pas : Macron fait 30% chez les protestants, soit 8 points de plus que la moyenne.

Pour le reste de la droite, Fillon reçoit des protestants un nombre de suffrages équivalent à la moyenne nationale (20%).

Le fameux et excellent sociologue des religions Sébastien Fath a publié sur son blog une courte analyse du vote protestant. Selon lui, le vote Macron s'expliquerait par le fait qu'ils auraient été "séduits par l'accent d'Emmanuel Macron sur le travail et la responsabilité". Il voit dans le vote Le Pen un vote soit régional (les luthéro-réformés d'Alsace-Lorraine) soit confessionnel (les évangéliques), chez qui le vote pour l'extrême-droite est historiquement plus haut. Mélenchon aurait déplu par son attitude, et Hamon à cause de son projet de revenu universel, qui irait contre l'amour du travail des protestants, et du parti qu'il représentait. Dupont-Aignan, lui aurait profité d'une population qui n'oserait pas voter Le Pen tout en partageant beaucoup d'idées avec elle.

Cependant, j'ai une autre analyse de ces chiffres, complémentaire sur certains points. Si 20% des protestants a voté Le Pen, ce qui me semble tout à fait possible, la majorité des protestants reste très opposée à l'extrême-droite, même chez les évangéliques (étant moi-même réformé d'Alsace-Lorraine, je vois par contre un grand nombre de mes coreligionnaires voter Le Pen, surtout parmi ceux qui sont éloignés de l'Église, il faut le dire, mais pas seulement). Et c'est peut-être là qu'il faut chercher la réussite de Macron, plus que dans un vote d'adhésion. Au premier tour, selon un sondage Ipsos, 40% des électeurs de Macron aurait préféré qu'un autre candidat soit président. On peut tout à fait imaginer que ce chiffre soit plus important chez les protestants, ce qui expliquerait d'un même coup pourquoi Hamon est si bas, plutôt que d'y voir un rejet du revenu universel. Dans cette élection, le "vote utile" a joué énormément, et a beaucoup trop influencé les électeurs. Surtout que les électeurs protestants de gauche sont historiquement plutôt centristes, ce qui aurait facilité la migration des électeurs du PS vers le candidat de lui-même.

Mélenchon, dont je dois avouer pour être justement critiquable qu'il a été mon choix du premier tour (après avoir hésité avec le vote blanc, Macron sera celui du second), a donc mécaniquement reçu moins de suffrages, car il a pu être jugé trop radical ; de plus, un grand nombre de protestants se situe dans les trois départements concordataires (Bas-Rhin, Haut-Rhin, Moselle), et ils sont très attaché au régime local des cultes. De nombreux autres, cependant, sont très engagés dans la lutte contre la pauvreté ; de plus, son discours favorable au traitement digne des migrants a pu plaire à une population marquée par l'exil huguenot, surtout dans le sud de la France. Son score n'a donc rien d'étonnant.

Fillon enfin, avec ces 20%, ne s'effondre pas, mais est bien moins populaire que chez les catholiques. Même attachés pour partie au régime local des cultes, les protestants sont souvent des laïcs convaincus (oui, il est possible d'être les deux). Un candidat revendiquant son christianisme ne trouvera donc pas chez les protestants un soutien particulier, même s'il ne s'agit pas non plus de quelque chose qu'ils rejetteraient absolument.

Il faut noter enfin que les protestants votent un peu moins que les autres : seul 74% des protestants aurait voté au premier tour, soit 6 points de moins que la moyenne nationale, peut-être en partie à cause de sa part évangélique.

Le vote musulman

Les musulmans, qui pèsent un peu plus de 5% du corps électoral, sont des électeurs très marqués à gauche. Les candidats de gauche ont reçu 56% des suffrages : 2% pour Poutou, 37% pour Mélenchon, 17% pour Hamon. Si l'on ajoute encore les 24% de Macron, le total "non-droite" est de 80% ! Encore une fois, le PS, toujours très haut dans cet électorat, baisse beaucoup, même s'il résiste quelque peu. Mais contrairement aux catholiques et aux protestants, ce n'est pas Macron qui en profite le plus, mais bien Mélenchon, dans un électorat probablement plus jeune.

Les 20% qui restent à la droite se divisent entre Fillon (10%) et droite nationaliste (Le Pen, 5%, Dupont-Aignan, 3%, Asselineau, 2%). Le faible score de ceux qui n'ont cessé d'accuser l'islam dans cet électorat est tout sauf surprenant.

Cette étude donne une participation des musulmans de 73%, à un point seulement des protestants. Cela m'étonne : l'abstention des musulmans est toujours très élevée (plus de 50% d'abstentionnistes), et je ne sais pas à quoi attribuer cette différence, peut-être au mode de calcul, les non-inscrits devant être très nombreux.

Sources

Pour ne pas alourdir le texte, j'ai fait le choix de ne pas mettre de références en notes. Mais voici les sources que j'ai utilisé :

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