Cher Quidam,
Sur un forum quelconque, tu m’as avoué avoir voté Hollande aux dernières élections, et ce, dès le premier tour. Tu m’as avoué avoir été déçu. Tu m’as enfin dit faire parti de ceux que Le Figaro appelle selon toi les « petits blancs » : trop pauvres pour voter à droite, pas fonctionnaires et pas musulmans. Bon, un électeur de gauche qui cite le Figaro, c’est déjà mal parti ^^.
Blague à part, bien entendu il y a porosité entre les catégories d’électeurs. Grosso modo, il y en a trois en France : 33% d’électeurs de gauche qui ne voteront jamais à droite (sauf à éliminer le FN), 33% d’électeurs de droite qui ne voteront jamais à gauche (sauf à éliminer le… ah non même plus) et 33% qui sautille joyeusement de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, en fonction de la couleur de la cravate du candidat sur la tof’ de campagne. Et notamment, les deux premiers se vident au profit du troisième, où se place majoritairement le vote FN, mais à un rythme beaucoup moins soutenu qu’on ne le croit : en fait ces trois tiers se vident au profit de l’abstention à peu près à la même vitesse. Et le vote FN n’est d’ailleurs bien souvent rien d’autre qu’une autre forme d’abstention. Et un premier pas vers celle-ci.
Si tu as voté Hollande dès le premier tour la dernière fois, effectivement, tu dois te sentir trahi. Personnellement, même si je n’ai voté pour lui qu’au second tour, et avec la certitude qu’il ne respecterait pas son programme, je suis quand même déçu, attristé et pour tout dire surpris de voir à quel point il est capable de se renier, et de mener la politique économique de Sarkozy. La même. Celle à cause de laquelle j’ai voté Hollande, d’ailleurs.
Mais si tu es de gauche, ou si tu l’étais, tu peux te sentir fier d’avoir voté pour quelqu’un qui, même du bout des lèvres, a permis des avancées sociétales importantes, comme, bien entendu, le mariage gay. Je suis d’accord, les réformes sociétales sont moins importantes à court terme que les réformes sociales, mais à long terme, c’est de ça que l’on se souviendra. En tout cas, moi, je suis fier d’avoir concouru à permettre ça. Mais à moi non plus cela ne suffit pas.
Je suis bien placé pour comprendre ton sentiment : je le partage. Si tu fais partie des « petits blancs », comme toute ma famille du reste, tes intérêts sont ceux de l’ensemble des classes populaires. Je suis désolé mon ami, tu ne le sais peut-être pas, mais tes intérêts sont ceux des petits noirs et des petits arabes. Point par point et exactement les mêmes.
Tous, nous avons besoin de la sécurité, qu’elle soit sociale ou dans la rue. Tous, nous avons besoin que le chômage baisse enfin. Tous, nous avons besoin de voir nos droits et nos libertés croître et se renforcer. Tous, nous avons besoin d’une société apaisée, égalitaire et fraternelle. Tous, nous avons besoin d’une démocratie enfin réelle, d’une justice enfin indépendante, d’une école et d’une université enfin émancipatrices, d’une vie enfin saine et d’une production enfin écologique, d’une Europe enfin sociale, en somme, d’un capitalisme enfin régulé et d’un libéralisme finalement mort.
Je suis sûr que toi aussi tu le sens. Ton erreur, c’est de croire que la clique lepéniste sert les intérêt du peuple. Tu te trompes. C’est la meilleure amie de Gattaz, du système que vous appelez avec raison « UMPS » et de l’Europe libérale.
Car ces intérêts que nous partageons, en faisant mine (je dis bien « en faisant mine ») de les prendre à son compte en partie, elle en empêche la réalisation. Elle divise le peuple, en montant une de ses parties contre une autre de ses parties. L’ennemi du peuple n’est pas le peuple. L’ennemi du peuple, ce sont les élites politiques, économiques et médiatiques, dont la clique lepéniste fait partie.
Toute proportion gardée, car je ne pense pas que le FN soit un nouveau Parti nazi ou fasciste, Mussolini et Hitler ont fait la même chose en leur temps. Le nom même du Parti nazi en est une trace : Parti national-socialiste des ouvriers allemands. Son programme, comme celui du FN aujourd’hui, se présentait comme « ni de droite, ni de gauche ». Il se présentait, comme le FN, comme un rempart pour le « vrai » peuple contre un ennemi fantasmé au sein du peuple et contre les élites. Mais même en se déclarant « socialiste », qu’a fait Hitler une fois au pouvoir ? Il a renforcé le grand patronat allemand en lui donnant encore plus de pouvoir et il a tué les syndicats et les partis de gauche. Mussolini a fait la même chose en Italie.
Certes, je l’ai dit, le FN n’est pas le Parti nazi (Le Pen cache bien son jeu avec les néonazis entre parenthèse, faisant mine de les chasser en France, même si les dernières élections ont bien montré que ce n’était pas le cas, et copinant avec eux à l’étranger). Il est stupide de vouloir toujours identifier des figures historiquement dissemblables. Mais il est en politique des constantes, et l’extrême-droite est toujours l’extrême-droite : le véritable ennemi du peuple. Et donc des petits blancs.
En espérant au moins, à défaut de t’avoir convaincu, t’avoir fait réfléchir, je te prie d’agréer, cher Quidam, mes salutations distinguées.
Emanuelo