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Billet de blog 2 janvier 2026

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« Un diagnostic, un cacheton, demain ça ira mieux » : lettre d'une psychologue clinicienne

Si demain ton fils ou ta petite-fille a besoin de parler de ses symptômes, de son viol, de ce monde qui ne tourne pas rond et lui donne sérieusement envie de mourir, il n’y aura peut-être plus grand monde pour l’écouter vraiment. Mais bonne nouvelle : il ou elle pourra être diagnostiqué·e dans un centre expert fraîchement ripoliné et sortir avec une panoplie de cachets. La santé mentale de demain se pense aujourd’hui dans les ministères.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Un diagnostic, un cacheton, ferme ta gueule, demain ça ira mieux ! » 

Choquant ? Très bien.

Parce que la santé mentale de demain se pense aujourd’hui dans les ministères.

Parce que ce qui se prépare mérite autre chose que des "on verra bien", des "rrrhooo", ou des borborygmes de gens qui se sentent à l’abri parce qu’ils ne se sentent pas concernés. Pas encore.

Car le problème, Bernadette, c’est que si demain ton fils ou ta petite-fille a besoin de parler de ses symptômes, de son viol, de ce monde qui ne tourne pas rond et lui donne sérieusement envie de mourir, il n’y aura peut-être plus grand monde pour l’écouter vraiment.

En revanche, bonne nouvelle : il ou elle pourra être diagnostiqué·e dans un centre expert fraîchement ripoliné et, avec un peu de chance, ressortir avec une panoplie de cachets.

Tu te sens protégée ? Ta progéniture aussi ?

Désolée ma grande, mais un traumatisme, une dépression carabinée, des symptômes psychiques envahissants, des questions existentielles qui débordent, ça peut arriver à tout le monde.

Qu’on vive à quatre dans vingt mètres carrés ou qu’on déambule en cachemire bleu marine sous trois mètres de plafond avec rosace.

Et ce, quel que soit le niveau d’études.

Et j’ai un autre scoop : les lieux experts existaient déjà.

Depuis des décennies.

Des lieux imparfaits, comparés au commercial rasé de près, qui glisse son pied dans la porte de ta volonté et vient endormir ton esprit critique.

Des lieux qui accueillaient sans trier. Sans chronométrer.

Des lieux où la déontologie et l’éthique n’étaient pas de vains mots.

On y soignait avec la chimie quand c’était nécessaire, ET avec le langage.

Y travaillaient des psychologues et des psychiatres, de bac +5 à bac +10, pas des influenceurs, pas des vendeurs de recettes miracles, mais de véritables clinicien·nes.

De ceux qui sacrifient leurs week-ends pour aller en colloque, lisent de la psychopathologie jusqu’à la retraite et de la psychanalyse dans le métro le matin. Désolée, il paraît que ce mot est devenu grossier. Des psys qui viennent à pied au boulot, podcasts de psychiatrie ou de philosophie dans les oreilles. Qui lisent de la poésie, du théâtre, et connaissent très bien la nature humaine. Qui ont fait un long, très long travail psychique sur eux-mêmes et savent qu’un humain qui met des décennies à se construire, on ne va pas lui bricoler une pseudo-réponse en douze séances standardisées.

Ils ne dédaignent pas non plus les polars ou les téléfilms de Noël. Parce qu’ils sont comme vous et moi. Peut-être un peu plus comme moi. Mais je m’égare.

À titre d’exemple, dans les Bureaux d’aide psychologique universitaires (BAPU), on continue encore aujourd’hui à recevoir ainsi:

Vous êtes étudiant·e de moins de 28 ans ?

Angoissé·e ?

Déprimé·e ?

Phobique ?

Endeuillé·e ?

Traumatisé·e ?

Délirant·e ?

Vous buvez trop ?

Vous avez envie de mourir ?

Quel que soit votre diagnostic, nous vous écoutons. Une fois par semaine. Gratuitement. Sans avance de frais.

Autant de temps que nécessaire. Sans jamais vous juger.

Un artisanat clinique, fondé sur la parole, l’histoire singulière, la mise en perspective.

Mais ça, c’était avant.

Encore aujourd’hui.

Pour combien de temps ? L’avenir le dira.

Car une enquête ministérielle récente vient d'avoir lieu concernant les BAPU de France. Dans ses conclusions elle ne dit évidemment jamais qu’il s’agit d’en finir avec la façon dont les BAPU travaillent. Elle fait beaucoup mieux que cela. On y trouve des termes comme « amélioration de l’accès »,  « fluidification des parcours », « réduction des délais », de « repérage précoce », « gradation des prises en charge » et d’« optimisation de la file active ». Autant de termes qui, pris isolément, paraissent de bon sens. Mais qui, mis bout à bout, dessinent, il me semble, une tout autre orientation.

Ce qui se prépare n’est pas encore acté, mais l’histoire récente du soin montre comment ces glissements se traduisent concrètement.

Ainsi pendant qu’on vous vend de nouveaux centres experts au packaging impeccable et à la communication léchée, on démantèle méthodiquement des dispositifs publics qui fonctionnent. 

« N’empêche que grâce aux centres experts et aux réseaux sociaux, on pose enfin des diagnostics précis », rétorque Bernadette.

Précis ?

Le plus souvent, c’est un leurre.

Des diagnostics à la mode, interchangeables, aux contours si larges que chacun peut s’y reconnaître et qui, paradoxalement, invisibilisent les personnes présentant réellement ces troubles.

Et on prescrit.

Massivement.

En France, le méthylphénidate, psychostimulant de première intention, est aujourd’hui largement prescrit chez les enfants, les adolescents et désormais les jeunes adultes dans le cadre du TDAH ( trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité). Et plus seulement comme avant dans les hôpitaux mais en ville depuis quelques années.

Le discours dominant est simple : le TDAH est un trouble du cerveau.

Point final.

Pratique.

Cela évite de parler du reste : la dépression, la précarité, la solitude, les conditions d’étude, la violence sociale et politique, la pression permanente à performer sans certitude de trouver sa place dans ce monde.

Pourtant, les données scientifiques sérieuses décrivent une interaction complexe entre facteurs neurobiologiques, développementaux, familiaux, scolaires et socio-économiques.

Mais cette complexité gêne.

Elle résiste à la gestion publique.

Alors on plaque des étiquettes simplistes.

Ça fait des statistiques et c’est chouette une statistique : ça rentre bien dans les tableaux et on peut la faire ressortir grâce à une belle couleur.

Pour information, Bernadette : sur le plan neurochimique, le méthylphénidate qu'on donne pour le TDAH agit sur les mêmes circuits dopaminergiques que les amphétamines, notamment via l’inhibition du transporteur de la dopamine. Et si on a la bonne idée de le sniffer l'effet est très proche de celui de la cocaïne.

Ce n’est pas anodin.

Ce n’est pas une opinion.

C’est de la pharmacologie.

Qu’il existe des centres experts, pourquoi pas.

Le problème n’est pas leur existence.

Le problème, c’est ce qu’ils font disparaître.

Ces dispositifs, financés par de l’argent public, impliquent des arbitrages budgétaires qui se traduisent par des coupes ailleurs, précisément dans les lieux où l’on peut écouter longtemps.

Où l’on ne standardise pas.

Où la souffrance psychique ne se laisse pas réduire à des tableaux Excel.

Si la psychologie clinique est attaquée aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’elle est inefficace.

C’est parce qu’elle est indocile.

Elle questionne.

Elle ne rentre pas dans les cases.

Elle fait parler.

Or un sujet qui parle est toujours un problème pour un système qui ne veut plus écouter.

Dire que la santé mentale est une priorité tout en attaquant ce qui la soutient vraiment relève d’une logique perverse : une mise en scène du soin sans le soin, des sourires adressés à un enfant malade qu’on a empoisonné méthodiquement, jour après jour.

Emeline Caret

Psychologue – Psychanalyste

Directrice d’un BAPU

(Cette tribune n’engage que son autrice)

*Aucune Bernadette n’a été réellement maltraitée durant l’écriture de ce texte. Le ton pamphlétaire peut déranger. Les politiques publiques en matière de santé mentale, elles, sont autrement plus dérangeantes.

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