Le sommet de l'Union pour la Méditerranée n'aura pas lieu

Le sommet de l'Union pour la Méditerranée (UpM) qui devait avoir lieu à Barcelone les 6 et 7 juin a été reporté au mois de novembre, a-t-on appris le 20 mai de source égyptienne. Depuis, l'assaut sanglant donné par Israël, dans les eaux internationales, à une flottille de plusieurs bateaux chargés d'aide humanitaire et de militants décidés à braver le blocus de Gaza risque de fragiliser encore davantage la méthode préconisée par les promoteurs de l'UpM.

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  • Le ver était-il dans le fruit ?
Dès l'origine du projet d'Union pour la Méditerranée, en 2008, plusieurs lectures de cette initiative française devenue européenne, coexistent. Michel Foucher, géographe et ancien diplomate, insistait sur les enjeux stratégiques : la sécurité pour les Français; le Bosphore pour les Turcs, qui représente 40 % du trafic maritime empruntant le canal de Suez, soit l'équivalent de celui du canal de Panama. Il doutait que l'UpM puisse fonctionner sans que le conflit israélo-palestinien soit réglé. Il faisait observer qu'en 1995, l'assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin par un extrémiste juif a tué dans l'œuf la dynamique des accords d'Oslo de 1993 qui avait abouti deux ans plus tard au processus de Barcelone, voulu par l'Europe. Philippe Perchoc, de Nouvelle Europe, soulignait la complexité institutionnelle à laquelle la création de l'UpM aboutissait: « Le processus de Barcelone place obéissait à une logique de guichets en matière économique, en matière de droits de l'homme et de transition démocratique, en matière d'environnement. L'Union pour la Méditerranée veut s'appuyer sur une logique de projets décidés entre tous les partenaires avec un financement venant du Nord pour permettre d'aller vers un processus de Barcelone renforcé. Cela conduit à une sorte de matriochka des politiques : l'UPM, déclinaison du processus de Barcelone, à quelques innovations près, lui-même inclus dans la politique de voisinage de l'UE ».
Mais tous les observateurs avaient à l'esprit l'importance des échanges économiques et humains entre les deux rives de la Méditerranée qui justifiaient et justifient toujours, aux yeux des promoteurs de l'UpM, une approche régionale renouvelée. Ainsi Michel Foucher rappelait les chiffres clés suivants : l'aide française au Maghreb s'élève à 700 millions d'euros par an et 75 % des échanges commerciaux du Maghreb se font avec l'Union européenne (UE); 50 % des échanges commerciaux d'Israël se font avec l'Europe et l'aide de l'UE à l'Autorité palestinienne atteint 950 millions d'euros par an et 70 % des crédits actuels de la politique de voisinage vont vers le Sud. Enfin, 300 millions de touristes font du bassin méditerranéen la première destination touristique du monde en 2008. « Les entreprises françaises font autant d'affaires avec la Tunisie qu'avec la Chine. Il y a 100 vols par jour entre la France et le Maroc », résumait-il. Il est revenu au printemps 2010 sur ces réalités dans un entretien accordé à un hors série de la revue L'Histoire, intitulé « Méditerranée, guerre et paix depuis cinq mille ans ».
  • Deux ans après, où en est-on ?
L'innovation institutionnelle majeure de l'UpM, par rapport aux instruments habituels de l'UE, réside dans une coprésidence assurée par un pays venant du Nord et un autre venant du Sud – pour le moment la France et l'Égypte –. Elle a désormais un secrétaire général, Ahmed Massadeh, ancien ambassadeur de la Jordanie à Bruxelles, installé au palais de Pedralbés à Barcelone, en mars 2010. Pour avancer sur les six priorités transversales arrêtées dès 2008 – Plan solaire méditerranéen, dépollution de la mer, gestion des ressources en eau, transports, protection civile, enseignement supérieur et recherche – il doit être assisté de six secrétaires généraux adjoints. Caroline Cornu, qui travaille avec Henri Guaino, inspirateur du projet à la présidence de la République à Paris, se félicitait, début avril, de voir bientôt travailler, sous le même toit, un Palestinien en charge de l'eau, un Israélien, en charge de la recherche, un Turc aux Transports, un Grec à l'Énergie, un Maltais à la protection civile et un Italien au Développement économique. Las, quelques jours plus tard, à Barcelone, le 13 avril, le projet préparé par les Palestiniens sur l'eau dans la région achoppe sur la référence aux « territoires occupés » et le partage des ressources entre Palestiniens et Israéliens. En revanche, le Plan solaire méditerranéen, lui, avance. À l'horizon 2020, les pays du Maghreb et du Machrek, riches en soleil, pourraient exporter vers l'Europe de l'électricité produite sur des sites solaires et éoliens par des consortiums comme Desertec, d'origine allemande, et acheminée vers le Nord à travers des liaisons sous-marines par un consortium comme Transgreen, impulsé par des Français. Ce Plan a attiré les investisseurs publics et privés, lors d'un Forum organisé à Marseille le 27 mai.
Reste à savoir comment « tisser des solidarités de plus en plus étroites entre les peuples de la Méditerranée », pour reprendre l'expression de Caroline Cornu, dans une région où subsiste un conflit porteur de tant de menaces pour la justice, la paix et les progrès de la démocratie. Fin mai, avant le coup de force israélien du 31 mai, l'Américain Robert Malley, ancien conseiller du président Clinton, et le Français Peter Harling, de l'International Crisis Group en Irak, en Syrie et au Liban, mettaient en garde les Occidentaux contre leur grille de lecture du Moyen-Orient et ils les exhortaient à sortir de la guerre froide : l'opposition entre modérés et militants a vécu, dans chaque camp, la réalité est beaucoup plus bigarrée. Ils suggéraient aux Européens, sans attendre, amers, des signes venant de Washington, « d'ouvrir la voie et d'exploiter leurs marges de manœuvre spécifiques, dans une partie du monde dont ils sont beaucoup plus proches et dont ils absorbent quantité de ressources et d'immigrants ». Pour le moment, comme l'a reconnu un diplomate français dans Le Monde, « si les Israéliens finissent par lâcher [du lest] sur l'aide humanitaire pour Gaza, cela prouvera qu'une ONG turque, que cela plaise ou non, aura réussi là où les chancelleries européennes se sont cassé les dents » depuis des années.
Claire A. Poinsignon
Source: siteweb de Arte

 

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