32h dans ma vie militante: exilé.e.s, soutiens et journalistes violenté.e.s

Depuis quelques jours, j’ai été témoin direct d’un très grand nombre de situations pour le moins très alarmantes, qui semblent s’enchaîner. La violence institutionnalisée de l'Etat et par extension de la police doit cesser. Une prise en charge pour tou.te.s les SDF doit être instaurée. Voici le récit détaillé de mes 32h de militantisme.

 

Des agents de la BAC en civil gardent un tas de tentes confisqué aux exilé.e.s sur la Place de la République © Emile Rabreau Des agents de la BAC en civil gardent un tas de tentes confisqué aux exilé.e.s sur la Place de la République © Emile Rabreau
Etudiant en année de césure, je suis actuellement bénévole chez Utopia 56 depuis maintenant quatre semaines. L’association vient en aide aux personnes exilé.e.s et gère principalement des situations d’urgence. Il y a une semaine, je consacrais mon premier billet à raconter 31h dans ma vie militante (du démantèlement du camp d’exilé.e.s à Saint Denis et de ce qui s’en est suivi, jusqu’à la répression violente du rassemblement contre la loi de sécurité globale).

Depuis quelques jours, j’ai été témoin direct d’un très grand nombre de situations pour le moins très alarmantes, qui semblent s’enchaîner. Triste et révoltante nécessité, je ne me vois pas ne pas à nouveau témoigner des faits profondément choquants dont j’ai été témoin sur le terrain, et parfois victime.

Voici mon témoignage.

14h. Début d’après-midi normal depuis mon entrée chez Utopia 56 en mi-octobre dernier : je dois venir en aide à des mineur.e.s isolé.e.s. Ma mission est de réceptionner, d’orienter et d’épauler des jeunes qui n’ont pas été reconnu.e.s comme mineur.e.s par la Croix Rouge. L’organisation est en effet chargée par l’Etat de reconnaître ou non des exilé.e.s en tant que mineur.e.s, remplaçant ainsi l’Etat dans le rôle qu’il devrait assumer. Après leur entretien et la décision annoncée, les jeunes refusé.e.s sont instantanément jeté.e.s à la rue sans qu’à minima une solution d’hébergement ne leur soit proposée. Cela est toujours pour moi quelque chose de difficile à accepter.

Les trois autres bénévoles avec qui je réalise normalement cette mission sont absent.es. : l'ayant compris trop tard et faute d'organisation, je me retrouve seul à venir en aide aux jeunes notifié.e.s cet après-midi. Une photographe indépendante venue faire un reportage est présente pour me donner un coup de main. Ils/elles peuvent être parfois plus de dix par jour. Ce lundi, il y a moins de jeunes refusé.e.s que d’habitude : Monsif, Sofian et Dil sont les trois seuls à voir leur demande refusée. D’habitude, lorsque nous accompagnons ces jeunes, nous leur donnons sur un bout de papier l’adresse du lieu de rendez-vous prévu avec Utopia 56 à une porte du nord de Paris. Nous leur proposons à chaque fois de les y emmener en fin d’après-midi. A cet endroit, ils sont par la suite pris en charge par une autre équipe de bénévoles et ils peuvent alorsbénéficier de distributions de nourriture, d’affaires chaudes et de matériel pour dormir dehors (nous manquons d’hébergements solidaires en ce moment) . Cependant, aucun des trois ne viendra au rendez-vous : Dil a des amis pakistanais qui l’hébergent et les deux jeunes marocains, Monsif et Sofian, ne sont pas revenus à l’heure convenue pour s’y rendre. Cela arrive assez régulièrement que des jeunes disparaissent, sans nouvelles. C’est très frustrant.

Malgré tout, je me dis qu’ils peuvent s’en sortir car, en plus de l'adresse d'Utopia, je leur ai donné celle de Médecins sans frontières et un itinéraire pour s’y rendre. Cette association leur fournit un accompagnement juridique afin de les aider à contester la décision de la Croix Rouge).

Devant le centre de la Croix Rouge, une bénévole indique les adresses de Utopia 56 et de Médecins Sans Frontière à un jeune isolé © Rose Lecat Devant le centre de la Croix Rouge, une bénévole indique les adresses de Utopia 56 et de Médecins Sans Frontière à un jeune isolé © Rose Lecat

16h15. J’enfourche mon Vélib’ et pars de Belleville où se trouve le centre de la Croix Rouge vers un point de rendez-vous le long du canal Saint Martin, au sud de la Porte de la Villette. Utopia 56 organise ce soir, avec d’autres associations, une action en réponse au démantèlement ultraviolent du camp de Saint Denis la semaine dernière, opéré conjointement par les préfectures de la Région, de Police et de Seine-Saint-Denis. Alors que, légalement, les préfectures devaient prendre en charge la totalité des occupant.e.s du camp, 800 à 1000 d’entre eux/elles (soit près d’un tiers des personnes vivant sur le camp) ont été jeté.e.s à la rue, chassé.e.s et blessé.e.s dans tout le nord de Paris. Jusqu’à ce qu’ils/elles se fassent disperser par la police, tout cela pour que leur situation soit à nouveau invisibilisée. Les équipes de nuit d’Utopia 56 ont été témoins du harcèlement policier mis en place pendant toute la suite de la semaine passée.

Ce soir, l’objectif de cette action est de rendre visible l’invisible : les exilé.e.s, aidé.e.s de soutiens, vont monter un camp d’environs 500 tentes sur un lieu encore tenu secret, en plein centre de Paris, et non en périphérie de la capitale ou dans des territoires isolés.

Je suis donc chargé de marcher aux côtés d’un groupe d’une dizaine d’hommes isolés afin de les diriger vers le lieu d’installation du camp.

17h30. J’arrive avec le groupe que j’accompagne à un arrêt de bus ; nous devons rester à cet endroit jusqu’à 18h50, avant de nous rendre au lieu d'installation, que je ne connais toujours pas. A cause de la grande vigilance que je porte à ce que les dix hommes ne soient pas dérangés par des personnes extérieures, je ne parviens pas à me rappeler de leurs prénoms. Autour de cigarettes et de quelques cafés, nous discutons. Nous discutons de leurs parcours, de leur incompréhension face à la répression policière qu'ils ont subie la semaine dernière à Saint Denis, ou encore de leur interrogation à propos de l’installation de ce soir. Ces minutes de discussions me touchent, mais me motivent aussi grandement pour l’action de ce soir : « Allons-nous grâce à cela enfin obtenir un endroit où dormir au chaud ? », me demande en Anglais un des dix hommes avec un accent germano-afghan. Je l’espère très sincèrement.

19h. Après une longue attente, je reçois enfin par messagerie le lieu d’installation : le camp se montera sur la Place de la République, en plein cœur de la capitale.

Organiser ce genre d’événement répond à une urgence. Il s’agit d’interpeler les pouvoirs publics et l’opinion publique à propos de la situation désastreuse dans laquelle se trouvent ces milliers de personnes, afin d’obtenir des logements et des accompagnements pour tou.te.s les exilé.e.s.

Cinq minutes plus tard, nous y sommes. Nous retrouvons sur place beaucoup d’exilé.e.s et d’autres bénévoles. Le camp se dresse très vite : les dix minutes qui suivent notre arrivée suffisent à monter près de 500 tentes. La place change totalement d’allure, c’est saisissant. Tandis que des bénévoles donnent des couvertures aux occupant.e.s des tentes, d’autres s’assoient et discutent avec les personnes exilé.e.s. Au même moment, j’aperçois une file d’avocat.e.s de la Ligue des Droits de l’Homme traverser une des rangées formée par les tentes alignées. Il y a beaucoup de flashs de caméras ou d’appareils photos et on distingue même entre les tentes de nombreuses écharpes tricolores et bicolores qui sillonnent les petites allées du camp. A la différence de la semaine dernière à Saint Denis, les soutiens sont plus présents sur le terrain. A cet instant-même, j’ai un grand espoir en la réussite de cette action. J’espère que les exilé.e.s pourront dormir tranquilles, au moins ce soir, et que cette installation au cœur de Paris parviendra à rendre plus visible leur situation.

 

Installation du camp d'exilé.e.s sur la place de la République © Emile Rabreau Installation du camp d'exilé.e.s sur la place de la République © Emile Rabreau

20h. Le dispositif policier, très important, se met doucement en place et encercle le camp. La tension monte au fur et à mesure que les forces de l’ordre se placent. Je suis encore loin d’imaginer comment la suite va se dérouler. 

Tout se passe finalement très vite. Les policier.e.s rompent leur position statique et avancent avec force pour accéder aux tentes. Avec les exilé.e.s et tous les autres soutiens, nous nous interposons pour les empêcher de passer. Ils s’avancent vers nous, nous bousculent. Dans une absurdité totale un CRS nous demande, à un bénévole et moi, d’arrêter de les pousser. Celui-ci nous assène une minute plus tard des coups de boucliers violents, qui font chuter à deux reprises le bénévole. Nous lui hurlons que ce sont des hommes, comme lui, qu’il va, par ses actes, obliger à errer dehors sans matériel donc sans possibilité de dormir. C’est la confusion. Celles/ceux qui sont en première ligne reçoivent de nombreux et violents coups. Nous sommes tou.te.s sidéré.e.s par ce que la police est en train d'enclencher. Dès qu’ils en ont la possibilité, les petits groupes de policier.e.s s’avancent et tirent de toutes leurs forces sur les tentes qu’ils parviennent à saisir et les vident sur place, que la personne qui l’occupait soit à l’intérieur ou non, avant de les entreposer en tas aux extrémités de la place.

Après avoir vu les expressions abasourdies des exilé.e.s et des soutiens, qui pour certain.e.s portent la marque des coups violents qu’ils/elles ont reçu au visage, nous sommes une petite quarantaine à nous retrouver nassé.e.s sans pouvoir protéger les tentes et autre matériel. A l’extérieur de la nasse, un bénévole est trainé au sol. J’aperçois deux amies qui, alertées par messagerie de la situation, viennent d’arriver. Leurs expressions trahissent leur surprise et leur indignation. Un des CRS qui nous bloque a le regard dans le vague, il semble perdu. En dehors de la nasse, les actes de violences continuent. Bien sûr, ces moments sont saisis en nombre par les caméras et les appareils photos. A côté, certain.e.s militant.e.s et élu.e.s commencent déjà à témoigner face caméra des violences abjectes auxquelles nous faisons face.

Deux CRS nassent avec leurs collègues une quarantaine d'exilé.e.s et de soutiens, place de la République © Emile Rabreau Deux CRS nassent avec leurs collègues une quarantaine d'exilé.e.s et de soutiens, place de la République © Emile Rabreau

 
21h. Comme les policier.e.s sont parvenu.e.s à récupérer et confisquer une bonne partie des tentes et des couvertures, ils nous ‘’libèrent’’ de la nasse. Je me dirige avec hâte à l’endroit où les équipements sont entreposés. Ils sont précieusement et massivement protégés par des agents de la BAC en civil et d’autres policier.e.s pour certain.e.s lourdement équipé.e.s, de flash-ball entre autre. Le matériel de survie est chargé au fur et à mesure dans des camions, de manière un peu désordonnée. Les tentes ‘’3 secondes’’ sont en effet difficiles à plier… Comment peut-on ne pas avoir honte d’effectuer ce genre de mission ? Avec d’autres soutiens, c’est la question que nous posons aux agents sur place : beaucoup d’entre eux/elles semblent mal à l’aise. Une policière rétorque malgré tout, avec un ton assuré : « Vous n’avez qu’à les héberger chez vous ! ».

A cet instant, une personne sans domicile fixe est interpelée par la quantité importante de tentes que la police est occupée à charger. Il s’avance et demande à deux policières si elles accepteraient de lui échanger une tente contre la sienne, qui est abîmée. Bien que déstabilisées par la situation, les deux policières refusent. Nous les interpelons à nouveau pour qu’elles acceptent la demande du SDF. Un gradé, visiblement agacé et voulant mettre un terme aux échanges, finit par accepter. Je suis heureux pour cette personne SDF. Il était blanc. Cela a-t-il joué en sa faveur ? Un individu à la rue d’une autre couleur de peau que la sienne aurait-il bénéficié de la même indulgence de la part de ce policier ?

Presque tous les équipements confisqués ont été chargés et je reviens rapidement au centre de la place. Les exilé.e.s, bénévoles et autres soutiens tentent comme ils/elles peuvent de récupérer et de protéger les dernières tentes et couvertures qu’il reste. Je me retrouve entassé avec d’autres individus : les CRS continuent à nous pousser et nous compressent les un.e.s contre les autres, comme depuis le début. Je me trouve à ce moment épaule contre épaule avec Eric Coquerelle, député de Seine Saint Denis, lui aussi malmené. Le petit groupe dans lequel je me trouve est repoussé brutalement, sans aucune raison vers des escaliers. Nous manquons à plusieurs reprises de tomber.

 

Chargement des couvertures et des tentes confisquées aux exilé.e.s par la police, place de la République © Emile Rabreau Chargement des couvertures et des tentes confisquées aux exilé.e.s par la police, place de la République © Emile Rabreau

22h. Quelques minutes de flottement. Plus aucune tente n’est installée sur la place. Durant cet instant de répit, complètement déphasé, je songe. La violence ne change pas, elle est toujours la même, terrifiante et révoltante. Les nombreux soutiens pourtant présents sur le terrain n’ont pas permis de mettre un frein à la répression frénétique de la police. Malgré tout, l’entraide et la solidarité entre les exilé.e.s, les bénévoles et les autres soutiens est solide, plus que jamais. Puis, je veux croire au fait que les images recueillies par les caméras de nombreux.ses journalistes et les téléphones des soutiens feront le tour des chaînes d’informations et des réseaux sociaux.

Je découvrirai plus tard que les réseaux sociaux et les médias, même mainstream, ont participé à visibiliser les violences policières auxquels font face les exilé.e.s et leurs soutiens. Ils constituent ici un contre-pouvoir de premier choix pour la société civile et citoyenne face à la violence institutionnalisée de l’Etat.

22h30. Nous sommes parvenu.e.s à récupérer quelques dizaines de tentes et couvertures, mais ça ne semble rien comparé à ce qui nous a été confisqué. Cependant, en levant la tête et regardant attentivement autour de moi, je remarque qu’il y a plus de soutiens par rapport au début de l’action, à 19 heures. Les images de répression ont déjà circulé. En l’espace de 3 heures, des personnes indignées se sont donc déplacées jusqu’ici, en soutien.

Les CRS mettent rapidement un terme à cette ‘’pause’’ en balayant en ligne du centre de la place vers l’extérieur pour nous disperser. Mais il est hors de question que nous nous éparpillions, que la police parvienne à nouveau à nous éparpiller, pour de nouveau invisibiliser les exilé.e.s. Non. Nous prenons donc en commun la décision de nous diriger en cortège vers l’Hôtel de Ville, pour interpeller directement la mairie et les pouvoirs publics.

Nous sommes plusieurs centaines à marcher vers la rue du Temple, axe qui relie directement la place de la République au parvis de de la Mairie de Paris. Les forces de l’ordre s’empressent de nous en bloquer l'accès. Cela provoque un mouvement de foule. Exilé.e.s, bénévoles, soutiens et journalistes se dirigent alors sur la droite, prestement et groupé.e.s, pour tenter de pénétrer dans le quartier de Beaubourg.

C’est dans ce mouvement que j’aperçois Rémy Buisine se faire brutaliser par un policier à l’angle de la rue du Temple et de Place de la République. Ce policier sera d’ailleurs le lendemain accusé par le journaliste d’avoir récidivé à deux reprises pendant la soirée, en lui assénant d’autres coups, allant jusqu’à le mettre à terre.

Il ne faisait que filmer et on le violente pour cela. Une tristes mais puissante image, très parlante. Elle illustre parfaitement les opérations de répression et de censure que mène la police et par extension l’Etat à l’encontre des journalistes (violenté.e.s de plus en plus fréquemment alors qu’ils font simplement leur travail, en exerçant leur liberté d’informer).

Malheureusement, pas le temps de s’arrêter, il faut se dépêcher pour ne pas se faire rattraper par la police et parvenir à pénétrer dans le quartier. Il y a beaucoup de détermination parmi nous, nous entonnons de nombreux chants et slogans. Nous crions haut et fort et avec une grande fierté notre solidarité avec les exilé.e.s. Le cortège est assez étendu, mais il circule bien dans les petites rues. Je donne à trois exilé.e.s les quelques couvertures que j’ai réussi à sauver place de la République.

 
23h. Nous passons devant le centre Pompidou : nous sommes dans le IVe arrondissement de Paris. Le parvis de l’Hôtel de ville est proche.

C’est à partir de ce moment que je vais perdre la notion du temps, jusqu’à la fin de la soirée, les indications temporelles ne seront désormais plus parfaitement exactes dans mon récit.

Les forces de l’ordre semblaient depuis le début nous tendre un piège. En effet, passé Beaubourg, la police se lance dans une véritable chasse à l’homme dans les petites ruelles du quartier chic. Le stress, l’insécurité et la peur sont les maîtres mots de ces longues minutes de panique et de fuite collective. A coup de pieds, de boucliers, de matraques, de flash-ball, de gaz lacrymogène ou encore de bombe de désencerclement, la BAC et les CRS nous traquent et nous poursuivent. Le cortège est totalement explosé et les fugitives.fs se dispersent en petits groupes.

Durant cette traque, je vois à plusieurs reprises des policier.e.s pousser dans le dos des exilé.e.s qui couraient, stoppant net leur course en les faisant tomber lourdement contre le bitume, alors qu’ils ne représentaient aucune menace. Les exilé.e.s au sol, se relèvent difficilement. Une fois leur intervention effectuée, les policier.e.s, eux, continuent leur course paisiblement. Les excès de la « légitime défense » des policiers sont encore plus nombreux à l’égard des personnes exilé.e.s qu’à l’encontre de leurs soutiens. C’est une double peine pour eux/elles car ils subissent déjà de grandes violences au quotidien.

A l’angle d’une rue, un exilé se fait renvoyer brutalement par des agents de police après avoir tenté de fuir d’un côté. Apeuré, il prend ses jambes à son coup dans une autre direction. Mais il se fait stopper net dans sa course par un policier qui lui assène un vif croche-pied alors que le jeune homme ne représentait strictement aucun danger. Je me trouve à moins de deux mètres de l’endroit où le jeune exilé tombe. Le bruit de sa chute résonne encore dans ma tête. Face à cette scène cruelle, mes jambes me dirigent toutes seules et instantanément vers ce policier. J’éprouve une émotion étrange entre l’effroi, la colère, la révolte et le sentiment d’impuissance. Je m’interpose de manière non violente devant lui et je l’interpelle verbalement de manière très énergique. Quelques secondes plus tard, un de ses collègues surgit de nulle part et me frappe d’un puissant coup de poing à la mâchoire gauche. Cela me fait reculer de quelques pas, je manque de tomber.

Je rentre dans une bulle pendant un court moment. Je continue d’interpeler le policier qui a asséné le croche-patte mais en vain : quelques secondes après l’action, il est déjà reparti dans l’autre sens retrouver ses collègues

Je retrouve le jeune exilé au bout de la rue. Je le serre fort contre moi pendant quelques secondes qui m’ont semblées être une éternité. Juste après, en serrant les dents, il me dit qu’il souffre au genou droit. Il peine à marcher normalement. Je suis terriblement frustré d’avoir en tête une image évidente de violence policière et de ne pouvoir la partager. (voir la suite de cette affaire à la fin du billet).

Il ne faisait que fuir la violence et on le violente pour cela. Je ne faisais que protester contre une scène aussi abjecte et on me violente pour cela. Deux autres tristes mais puissantes images très parlantes. Elles illustrent très bien la politique ultraviolente et répressive que mène la police et par extension l’Etat à l’encontre des exilé.e.s (violenté.e.s quotidiennement alors qu’ils sont en exil, fuyant et/ou quittant leur pays d’origine en espérant une vie meilleure), et à l’égard de leurs soutiens (violentés parce qu’ils soutiennent les exilé.e.s et parce qu’ils contestent les décisions politiques des pouvoirs publics).

Chasse à l'homme dans le quartier de Beaubourg © Emile Rabreau Chasse à l'homme dans le quartier de Beaubourg © Emile Rabreau

 
23h30. Dans un autre mouvement de foule, nous nous perdons tous les deux de vue. Ma bulle éclate.

La police continue de nous traquer. Les cris poussés par les personnes poursuivies et les bruits des centaines de pas qui claquent sur le sol résonnent entre les murs des rues escarpées. J’essaye tant bien que mal de garder de vue une amie, que je parviens par la suite à retrouver. Un temps d’errance, donc de répit nous est accordé : les petits groupes se rejoignent et forment tant bien que mal un petit cortège d’environ 150 personnes. L’accès à l’Hôtel de Ville est bloqué, nous n’avons pas d’autre choix que de rebrousser chemin.

Soudain, alors que nous traversons la rue des Archives, la police nous barre la route et scinde le cortège en deux, environs 90 à l’arrière et 60 à l’avant. On ordonne à l’avant, groupe dans lequel je suis, de partir en nous dispersant. Nous tenons tête et refusons de nous éparpiller car nous savons très bien à quel risque nous nous exposons si nous obtempérons : à un harcèlement policier individuel et violent, sans personne sur qui compter. Nous restons alors près d’une heure sur place, attendant que la situation se résolve. Cela permet aux exilé.e.s et aux soutiens de se poser, de souffler un peu.

Pendant ce temps-là, nous apprenons par nos échanges sur messagerie que d’autres bénévoles sont présent.e.s avec des plus petits groupes et qu’ils/elles subissent un harcèlement semblable à celui que nous avons vécu. Nous essayons de situer dans l’espace ce qu’il se passe : certains groupes sont chassé.e.s par la police à quelques rues de l’endroit où nous sommes arrêté.e.s.

Un homme exilé se repose lors de l'attente dans la rue des Archives © Emile Rabreau Un homme exilé se repose lors de l'attente dans la rue des Archives © Emile Rabreau


00h30. Après une longue heure d’attente, les policier.e.s laissent finalement l’arrière du cortège nous rejoindre. Nous ne pourrons pas leur échapper, elles/ils nous ordonnent : « Emmenez à pied ce cortège dans le XIXe arrondissement et installez les migrants là-bas, nous les laisserons tranquille pour cette nuit ». Sans trop y croire et très loin de nous réjouir de cette directive, nous sommes malgré tout obligé.e.s de nous rendre dans le nord de Paris.

Cependant, à une rue de la Place de la République, un cordon de CRS se précipite pour nous bloquer la route et sortent leurs matraques. Cela semble ne plus en finir.

Scandalisé.e.s, nous réclamons pendant plusieurs minutes un.e interlocutrice.eur, avant de pouvoir parler avec un supérieur. Nous lui expliquons la situation. Il part dix minutes puis revient. Un contrordre leur a bel et bien été donné : nous ne devons plus aller dans le XIXe car nous subirions le même harcèlement policier qu’ici, non, il faut sortir de Paris pour espérer être tranquille. Le supérieur veut que nous restions groupé.e.s et explique qu’il va nous escorter avec ses collègues, pour ne pas dire garder et guider,  jusqu'à la Porte d’Aubervilliers.

Errance du cortège dans les rues de Paris, en direction de République © Emile Rabreau Errance du cortège dans les rues de Paris, en direction de République © Emile Rabreau

1h. Après trente minutes d’attentes, les CRS débloquent l’accès à République. Pendant cette attente, une quarantaine de personnes se sont dispersées et ont quitté le cortège.

Une petite dizaine de cylindrées ont été affrétées pour nous suivre de près. Nous ne sommes plus qu’une grosse centaine à entamer notre longue marche vers la porte périphérique nord de Paris. En traversant la place de le République, nous assistons à la déambulation des engins de nettoyage municipaux, qui vont effacer en quelques minutes les dernières traces concrètes de l’installation du camp et de l’évacuation s’en est suivi.

Nous sommes quatre bénévoles de Utopia 56 présent.e.s dans ce cortège. Nous nous chargeons principalement de faire tampon avec la police et de veiller à ce que le cortège n’avance pas trop vite afin que tout le monde puisse suivre. En effet, beaucoup des exilé.e.s, fatigué.e.s et/ou blessé.e.s, peinent à suivre la cadence de la tête du cortège. Nombre de personnes se pressent car elles souhaitent souffler, à un endroit où elles ne seront plus violentées par les policier.e.s, au moins pour cette nuit.

Gyrophares et phares allumés, les grosses voitures roulent au pas. Les exilé.e.s, à la rue et portant le matériel qu’ils/elles ont pu récupérer, marchent selon le rythme imposé, éclairé.e.s par les lumières blafardes des lampadaires. Sans sortir de leurs véhicules et parfois sirène à l’appui, les policier.e.s klaxonnent pour nous appeler, pour nous indiquer la bonne direction ou encore lorsque qu’un exilé s’arrête quelques secondes pour arranger un chariot sur lequel il entreposait ses affaires. Quelques instant, je prends un peu de recul sur la situation. On nous traite comme du vulgaire bétail.

1h30. Pendant le trajet, je discute avec deux jeunes hommes : Abdul et Abdelnour. Ce dernier me demande de tenir sa tente pour lui permettre de se rouler une cigarette. Il m’explique alors qu’il s’en veut car si je ne dors pas, c’est à cause de lui. Ses mots me saisissent. Si l’Etat français avait seulement daigné accueillir Abdelnour décemment et le reconnaître en tant qu’humain, jamais le jeune malien n’aurait eu à culpabiliser de sa situation, voire de sa réalité même. Ces mots-là témoignent bien du fait que le harcèlement quotidien que subissent les personnes exilé.e.s par la police les atteint non seulement sur les plans physique et psychologique mais aussi fondamentalement existentiel. Je rends sa tente à Abdelnour et ne parviens seulement à lui répondre que ce qu’il dit est faux et que ce n’est pas à cause d’eux mais de l’Etat français si nous ne dormons pas.

Nous sommes maintenant à quelques minutes de la Porte d’Aubervilliers. Taha Bouafs, journaliste de terrain ayant révélé l’affaire Benalla, suit le cortège depuis un bon moment. Il m’apprend en direct que Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, a jugé « choquante » les images de l’évacuation du camp. Incroyable de pouvoir être d’une aussi grande hypocrisie, tristement ironique de reconnaître l’utilité d’avoir accès à des vidéos de violences policière.

2h. Nous sommes environs 80 à arriver à la Porte d’Aubervilliers. Nous orientons les exilé.e.s à une centaine de mètres d’ici, à Saint-Denis, où aura lieu dans quelques minutes une distribution de nourriture opérée par l’association Solidarité et Partage. Pendant ce temps, nous terminons de discuter avec les policier.e.s en leur assurant que nous demanderons aux exilé.e.s de se disperser après avoir mangé. Tous les autres groupes où se trouvaient les autres bénévoles ont déjà été dispersés. Les véhicules de police s’arrêtent au périphérique de Paris et nous laissent partir à Saint Denis. Après les quelques six heures de répression et de harcèlement que nous avons subies, nous sommes étonné.e.s et soulagé.e.s qu’aucun d’entre eux ne nous suivent.

2h30. La distribution se passe bien, mais une désagréable sensation me traverse : qu’avons-nous fait ? Est-ce que l’action, terriblement réprimée, va permettre de résoudre la situation des exilé.e.s ?

Nous, les quatre bénévoles, décidons de rentrer chez nous en passant par le local de l’association juste avant pour débriefer avec l’équipe d’Utopia 56. Sur le retour, à 200 mètres de la distribution, nous croisons un camion de CRS qui se rend à la distribution. Nous l’arrêtons et lui expliquons une nouvelle-fois la situation ; un des policier.e.s nous répond de manière cynique qu’il ne savait pas que les exilé.e.s avaient eu une grosse journée. Il se dirige malgré tout vers la distribution, nous le suivons pour nous assurer qu’il ne fera que « contrôler et voir si tout se déroule bien ». De retour sur le lieu, la responsable de Solidarité et Partage a déjà expliqué la situation à un autre camion de CRS qui venait aussi d’arriver. Rassuré.e.s par le discours de la responsable bénévole mais malgré tout sceptiques, nous partons.

 

Distribution de nourriture réalisée par Solidarité et Partage © Emile Rabreau Distribution de nourriture réalisée par Solidarité et Partage © Emile Rabreau

 

 3h. Arrivé.e.s au local, les responsables bénévoles semblent tou.te.s abasourdi.e.s. Seul aspect réconfortant de cette soirée d’une violence sans nom : en voulant à tout prix invisibiliser la situation des exilé.e.s par la répression, l'Etat français l’a mise ce lundi soir en lumière, de la pire des manières qu'il soit. Cela a été permis grâce à la diffusion massive d'images sur les médias et les réseaux sociaux. Par ailleurs, les nombreuses vidéos et photos de violences policières saisies par les journalistes et les citoyen.ne.s ce soir montrent aux yeux de tou.te.s en quoi le droit à diffuser des images montrant des policier.e.s est d’intérêt public.

3h30. Nous partons du local avec mon amie et rentrons chez elle en Vélib’. Il est tard, je suis fatigué, j’habite trop loin pour rentrer chez moi. Je m’endors non sans tourments.

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12h. Hier soir, nous étions de nombreux.ses bénévoles d’Utopia 56 et soutiens en premier ligne. Les images de violences policières de République jusqu’à Beaubourg ont été révélées et circulent partout sur les réseaux sociaux et dans les médias. Je me réveille ainsi avec un grand nombre de messages/appels de la part de mes proches, ami.e.s et connaissances. Beaucoup veulent savoir comment je vais.

La scène du croche-pied asséné par le policier sur le jeune exilé et du coup de point que l’on m’inflige a été filmée par un photojournaliste indépendant. L’agent qui a blessé le jeune homme isolé a été identifié : une enquête ouverte de l’IGPN est désormais en cours à l'encontre de ce policier, commissaire divisionnaire de la BAC 93N, pour « violences par personne dépositaire de l'autorité publique ». De même, deux vidéos diffusées par le Média et Sputnik ont permis de montrer dans les rue de Beaubourg le journaliste Rémy Buisine se faire frapper au sol par un policier , pour la troisième fois de la soirée. Le parquet de Paris a ouvert une enquête, pour la même raison que la première : « violences par personne dépositaire de l'autorité publique ». Beaucoup d'autres scènes ont été diffusées, qui témoignent de la violence dont d'autres exilé.e.s, soutiens et journalistes sont victimes. Presque toute la classe politique a été obligée de réagir.

Alors que je fais face à toutes ces informations, une équipe de bénévole est allée récupérer au commissariat du XVIIIe arrondissement le matériel confisqué le soir dernier : 191 tentes dont 9 endommagées et 300 couvertures. La préfecture aurait-elle accepté de nous rendre tout ces équipements si ses agents n’avaient pas subi un tollé médiatique ?

Ce mardi, un communiqué de presse du ministère de l’intérieur annonce que 394 places d’hébergement allaient être débloquées. Cela ne suffit pas : ce sont 1000 personnes qui, à la suite du démantèlement du camp de Saint-Denis, n’ont pas bénéficié de mise à l’abris, se retrouvant ainsi à la rue. Et bien plus de personnes à l’échelle de tout Paris auraient besoin d’avoir accès à un logement. Les conditions de vie indignes des personnes sans domicile fixe ne sont toujours pas résolues. Elles ont encore besoin d’aide. L’Etat ne doit pas déléguer ni abandonner ses responsabilités sur les associations, qui n’auront jamais les mêmes moyens qu'il détient pour agir.

18h. Je finis de décharger, de trier et de retravailler les quelques photos saisies hier. Puis, je me rends à nouveau à République : suite à l’indignation de nombreux individus devant les faits répressifs d’hier soir, un rassemblement de soutien aux exilé.e.s a été organisé au même endroit où le campement s’était installé la veille.

19h. Beaucoup de monde sur la place. C’est une belle réponse à ce qu’il s’est passé hier, cela maintient la pression sur un Etat qui semble soit déconnecté de nos réalités, soit parfaitement, et plus certainement, conscient de celles-ci mais profondément dérangé qu’on les lui fasse remonter.

Je retrouve des ami.e.s, des bénévoles, et même Abdul qui s’est déplacé. Il m’explique qu’hier soir, ils ont réussi, avec Abdelnour,  à trouver un endroit caché de la police mais qu’ils dorment toujours dehors.

Le rassemblement est bon enfant et la puissance des slogans entonnés témoigne de la détermination des soutiens. Ils dénoncent haut et fort les actions du gouvernement et de la police qui bafouent les droits fondamentaux des exilé.e.s et les nôtres. Rémy Buisine, présent sur place, est applaudi par la foule. Elle crie aussi sa solidarité avec les personnes exilé.e.s et réclame la démission de Gérald Darmanin. Le rassemblement prendra fin, à 22 heures, les dernier.e.s contestataires sont dispersé.e.s par un important dispositif policier.

 

Rassemblement en soutien aux exilé.e.s place de la République © Emile Rabreau Rassemblement en soutien aux exilé.e.s place de la République © Emile Rabreau

 

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Samedi 28/11, 12h. Je termine d’écrire ces lignes.

Suite à ces événements, la violence institutionnalisée de l'Etat et par extension de la police doit cesser. Une prise en charge pour tous les SDF doit être instaurée.

Je pense que les mobilisations de République de cette semaine ne suffisent pas à elles seules à se rassurer : elles sont source d’espoir, mais sont encore loin de faire basculer la donne.

A l’image de l’accumulation des faits violences policières, à l’encontre personnes à la rue, des quartiers, des gilets jaunes, des bénévoles, des journalistes ou encore plus récemment à l’égard de producteur de musique, nous sommes dans une période charnière.

L’enjeu de cette fin d’année est pour nous, société civile et citoyenne, de réussir à instaurer un véritable rapport de force face à un gouvernement qui rejette toute discussion ou contestation de ses décisions. Il faut continuer sur la lancée dans laquelle nous sommes afin de pouvoir se dire à la fin plus que rassuré.e.s (d’où la nécessité de faire masse et de maintenir la pression) !

Toute à l’heure, en début d’après-midi, des rassemblements et manifestations pour dénoncer la loi de sécurité globale sont prévu.e.s dans toute la France.

Pour celles et ceux qui le peuvent, allons-y nombreuses et nombreux.

Samedi 28/11, 14h.  …

Rassemblement en soutien au exilé.e.s place de la République © Emile Rabreau Rassemblement en soutien au exilé.e.s place de la République © Emile Rabreau
 

~ Je vous remercie très sincèrement de m'avoir lu,

Emile R.

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