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Billet de blog 20 mars 2020

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Coronavirus, un révélateur de fracture sociale

Si à l’échelle de l’histoire il est des événements aussi imprévisibles qu’une pandémie comme celle de Covid-19, certaines vérités demeurent, parmi lesquelles : en temps de crise, la précarité s’ajoute toujours à la précarité. La crise sanitaire que nous vivons ne déroge pas à la règle.

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Cela ne fait pas encore une semaine et déjà, les curseurs sont poussés au maximum : depuis le déploiement des mesures barrières mardi, la fracture sociale n’a jamais été aussi saillante. Surlignée. Flagrante. Impossible à nier. Pendant que des foyers véhiculés ont pu s’échapper des grandes villes pour un confinement aux airs de vacances dans leurs résidences secondaires ou des locations saisonnières, des familles moins chanceuses expérimentent l’isolement forcé dans de petits appartements non dotés d’espaces extérieurs. C’est sans parler des ménages les plus modestes qui s’agglutinent aux portes des supermarchés discount des zones périphériques ou encore des personnes dormant dehors, soudainement visibilisées par l’étrange vide dans les rues. 

Celles et ceux qui sont partis, celles et ceux qui sont restés : le pays semble s’être morcelé en deux. En témoigne l’agacement généralisé de la population à l’année à la vue des « Parisiens qui ont débarqué à Belle-île et immédiatement sorti leurs bateaux ». La vision d’une Gare Montparnasse noire de monde a généré beaucoup de critiques excédées. Pourtant, au-delà des principes de précaution recommandant à chacun de limiter les trajets inutiles afin de ne pas ramener le virus de la ville à la campagne, ce sont bien les arbitrages individuels qui forment chaque mouvement de masse. Et au milieu des bienheureux qui ont trouvé là une aubaine pour se mettre au vert ou prendre l’air de la mer, il faut aussi compter les étudiants et étudiantes précaires dont le budget mensuel dépend habituellement de « shifts » aux restaurants, celles et ceux qui vivent dans des studios de moins de 10m2, des personnes malades dont la seule façon de rompre l’isolement était de s’octroyer des sorties… Comment reprocher à cette jeunesse paupérisée d’avoir quitté Paris pour profiter de la solidarité familiale ? Comment en vouloir aux personnes à la santé mentale fragile d’avoir fui l’isolement ?

Celles et ceux qui ont gagné du temps libre pour rêvasser, celles et ceux qui ont été mis au chômage partiel ou ont perdu leur travail : là aussi, le pays semble s’être morcelé en deux ; comme le montrent les nombreux yeux levés au ciel face au « journal de confinement » publié dans le journal Le Monde, de la romancière Leïla Slimani (rédigé depuis sa maison de campagne et dans lequel elle évoque les collines, l’herbe verglacée et les tilleuls qu’elle peut apercevoir depuis la fenêtre de sa chambre). Ou encore face aux expérimentations artistiques du mannequin Lou Doillon, ravie de pouvoir « vivre en ermite » dans sa maison du 11e arrondissement, regrettant seulement sur France Culture que les magasins de fourniture de dessin ne soient pas considérés comme essentiels à la nation. « Obscène », « déplacé », « indécent » : sur les réseaux sociaux, ces deux prises de parole ont été très mal accueillies.

Alors, comment ne pas voir dans le coronavirus un facteur aggravant la fracture sociale — ou du moins, ce qu’il nous est d’ordinaire permis de voir de celle-ci ? Alors que le télétravail s’est généralisé dans bon nombre de secteurs, on distingue aujourd’hui les confinés et les non-confinés.

Salariés des entrepôts Amazon, livreurs Uber Eats et Deliveroo, personnels de la poste, caissiers (et surtout caissières)… sont mobilisés pour permettre au plus grand nombre de « bien vivre le confinement ». « Les pays font des sacrifices sans précédent pour lutter contre le coronavirus », fait remarquer le site Politico, cependant « renoncer au luxe de se faire livrer des hamburgers ou des sushis n’en fait pas partie ». Économiquement incités à travailler quitte à se mettre en danger eux-mêmes ainsi que la clientèle, certains coursiers estiment aujourd'hui que leur activité devrait être suspendue pendant la crise sanitaire et faire ensuite l'objet d'une indemnisation, une idée défendue par le Collectif des Livreurs Autonomes de Paris (CLAP). Même colère chez les employés d'Amazon, géant américain qui embauche à tour de bras pour profiter du boom des commandes en ligne. À l'arrivée, ces travailleurs et travailleuses de l'ombre se retrouvent complètement dans l'angle mort des mesures de confinement. Comme s'il y avait deux France : celle qui est digne d'être protégée, et l'autre, celle qu'on invisibilise et sacrifie pour que prospère la première. 

Ces inégalités creusées sont accentuées si on y ajoute le facteur du genre. Temps partiel, bas salaire, monoparentalité, sexisme : la précarité peut prendre un visage féminin. Car les tâches domestiques sont démultipliées pour celles qui se retrouvent au four et au moulin avec des enfants à domicile et un mari peu coopératif ; le danger augmente pour celles qui sont confinées avec des compagnons violents ; l’accès à l’interruption volontaire de grossesse est actuellement restreint (un amendement visant à rallonger les délais légaux en France pour pratiquer un avortement dans le cadre du projet de loi Urgence Covid-19 a été déposé mais il a été refusé par les ministres)…

Pendant ce temps-là, un personnel soignant en sous-effectif et exténué se retrouve sur le front dans tous les hôpitaux et établissements de santé. Si on sort la calculette, c'est un total de dizaines de milliers d'emplois et 69 000 lits qui ont été supprimés en quinze ans. La faute au coronavirus ? Pas tant puisque la sonnette d'alarme a été tirée plusieurs fois, ces dernières années. « Nous n’arrêtons pas de dénoncer les difficultés à exercer nos missions, cette épidémie nous donne hélas raison », se désole Mireille Stivala, secrétaire générale de la CGT santé et de l’action sociale.

On songe, mécaniquement, qu'après la pluie vient le beau temps. Oui, mais seulement si Covid-19 est l'occasion d'un examen de conscience collectif. Car lorsque tout cela sera derrière nous, il faudra bien tirer des leçons de ce que cette crise sanitaire globale nous aura fait voir de si près. Dans la liste : hôpital public assommé par l’austérité, travailleurs indépendants pas assez protégés par le droit du travail, charge mentale, étudiants vivant en dessous du seuil de pauvreté, isolement des personnes âgées… ne seront qu’une mince partie du programme. 

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