La Colmena ou la réussite exemplaire d'une mobilisation estudiantine

La force d'une ruche (colmena en espagnol et symbole du mouvement) plus unie que jamais, un gouvernement qui n'a pas reconnu la violence contre les étudiants pendant de nombreuses années et la solidarité de Guanajuato ont donné naissance au mouvement étudiant le plus important de l'histoire de Guanajuato - Témoignage et reportage photos

Des affiches, des graphes d'abeilles, des clameurs, de la musique du piquet de grève étudiant s'élèvent dans les ruelles de Guanajuato, ville coloniale du centre mexicain. Capitale culturelle de la région du Bajío, c'est un lieu bariolé, bourdonnant. Sur la place centrale, surplombant la cathédrale jaune et rouge Notre dame de La Paz, se dresse la façade blanche et imposante de l'université.

Oui, Guanajuato d'habitude bruisse de la vie étudiante, de son énergie vibrante et de sa multitude. Néanmoins, la désinvolture qui l'accompagne le plus souvent est ici ternie par une vague d'augmentation de la criminalité dans cet état. La ville jusqu'alors relativement préservée de cette insécurité est dans les dernières semaines devenue plus perméable à ces faits.

 © © Crédit photo : Adayani Ruíz © © Crédit photo : Adayani Ruíz

La mort de Dianela

Un fait divers tragique vient confirmer cette impression largement partagée par les citoyens, premières victimes de la violence des rues. Vendredi 29 novembre 2019 au soir, Ana Daniela Vega González, étudiante guanajuatense, est signalée disparue par un proche auprès des autorités policières. Elle est retrouvée morte le samedi à son domicile.

Les premières déclarations policières font état d'un suicide, mais dans la communauté étudiante le doute s'installe, le bruit d'un meurtre se répand rapidement et la rumeur prend le pas sur l'information qui se fait ici opaque.

Lundi, un collectif féministe local qui, préalablement à la tragédie, avait annoncé une manifestation, chante “Un violador en tu camino” sur les marches de l'édifice historique de l'Alondhiga de Granadita. Des mots de soutien sont adressés à la famille de la victime et une marche silencieuse est organisée dans les rues de la ville, à la nuit tombante.

Sont dénoncées ici les violences de genre, réalités quotidiennes subies dans cette ville religieuse et conservatrice, harcèlement en tout genre, agressions sexuelles et autres conséquences d'un modèle social patriarcal. Mais les slogans ici, portés par cette vague de libération de la parole qui traverse l'Amérique Latine (au départ du Chili) crient la prise de pouvoir, la prise en main des destins, la solidarité et la fin du silence.

Daniela devient une figure emblématique, une victime de trop. En effet, dans la foule compacte, les pancartes qui exigent la justice pour Daniela sont légion. Aux dires des participant-e-s c'est l'une des mobilisations féministes les plus importantes que la ville ait connue.

 © © Crédit photo : Stacey De Martini © © Crédit photo : Stacey De Martini

¡No fue suicidio, fue feminicidio!

¡Ni una menos! ¡Vivas las queremos!

Nos han quitado tanto que nos han quitado el miedo...

"Ce n'étais pas un suicide mais un féminicide ! Pas une de moins ! nous les voulons vivantes ! ils nous ont tant pris qu'ils nous ont aussi pris la peur !"

« Fini l'impunité pour l'assassin, le violeur et le harceleur » © © Crédit photo : Stacey De Martini « Fini l'impunité pour l'assassin, le violeur et le harceleur » © © Crédit photo : Stacey De Martini

Mardi, le procureur général de l'État de Guanajuato, Carlos Zamarripa, révèle que la jeune Ana Daniela Vega González est morte de suffocation en raison d'une strangulation et écarte donc la version du suicide préalablement établie, confirmant donc la rumeur d'un féminicide dont les chiffres sont en net augmentation dans l’état ces dernières années (de 75% entre 2017 et 2018, passant de 12 à 21 cas annuels selon le quotidien Milenio).

Un communiqué de condoléances de l'Université achève de mettre le feu aux poudres. Il apparaît froid et exempt d'empathie, précisant que la jeune fille n'était plus comptée dans le contingent des étudiants inscrits. Il est néanmoins offert un accompagnement psychologique à ceux qui en feraient la demande.

La réponse des étudiants et la structuration du mouvement collectif

La communauté étudiante semble réagir de façon aussi spontanée qu'instantanée. Comme émergente d'un même souffle, d'un mouvement commun, la réponse ne se fait pas attendre. Un appel est lancé pour une grève, les étudiants exigent de l'Université qu'elle se positionne en tant qu'institution pour faire poids auprès des autorités.

L'enjeu ici est de faire toute la lumière sur une affaire sordide certes, mais également de ne plus ignorer les faits de violences de genre dénoncés au sein de l'université et qui ne sont que très marginalement traitées.

Le piquet s'installe dans la nuit du mardi au mercredi afin de dénoncer l'insécurité ambiante et les violences de genre en particulier et d'exiger que des mesures soient prises afin d'y remédier. La crainte ressentie par les étudiant-e-s s'exprime clairement dans leur communiqué et la constatation est sans équivoque :


«Les étudiants de cet alma mater, nous communiquons un appel à une GREVE ETUDIANTE contre la posture de passivité de la haute direction non seulement universitaire, mais aussi municipale et étatique, face aux différentes situations d'injustice auxquelles nous avons été confrontés quotidiennement [...] nous avons constamment peur du danger auquel nous sommes confrontés aujourd'hui en tant que société, qui est ignoré par nos autorités. »

Extrait traduit de l'appel officiel à la grève publié par la communauté étudiante 

« Je veux étudier sans avoir peur » © © Crédit photo : Gregorio Huerta Rodriguez « Je veux étudier sans avoir peur » © © Crédit photo : Gregorio Huerta Rodriguez

Les étudiants de l'Université de Guanajuato rédigent dans la foulée un document de pétition dans lequel ils établissent les points spécifiques pour la sécurité et la résolution des cas de harcèlement, qui doivent être respectés par les autorités compétentes:

  • le Recteur de l'Université de Guanajuato: Luis Felipe Guerrero Agripino

  • le Gouverneur de l'État de Guanajuato: Diego Sinhue Rodríguez Vallejo

  • le Maire de Guanajuato: Mario Alejandro Navarro Saldaña

  • le Procureur général de l'État de Guanajuato: Carlos Zamarripa Aguirre

La mobilisation des premières heures est déjà significative et une large part de la communauté étudiante répond à l'appel, munie de couverture dans le froid de cette nuit qui s'annonce longue. L'organisation est claire sur un point, elle se veut horizontale, sans représentant ni porte-parole. Tout se fait à visage découvert que ce soit dans l'occupation des rues ou pendant les marches et le service d'ordre interne est mis en place.

 © © Crédit photo : Gregorio Huerta Rodriguez © © Crédit photo : Gregorio Huerta Rodriguez

Dès les premiers moments la présence du recteur de l'université est requise, lui qui s'en était jusqu'alors tenu à des communications sur son compte officiel sur les réseaux sociaux. La fronde des étudiants augmente face aux délais de réponse et au manque de réactivité des autorités. Les campus extérieurs de l'Université ainsi que des structures du secondaire sympathisent avec la cause et se joignent à la grève sur leurs sites respectifs. Ils exigent des autorités qu'elles s'outillent mieux en matière de sécurité, face aux cas de harcèlement notamment.

Le maire de Guanajuato et le recteur de l'Université confirment officiellement leur présence à la réunion, où sont attendus les représentants des 4 autorités pour écouter les demandes des étudiants, convoquée pour le jeudi 5 décembre. La réunion a lieu dans le théâtre principal, où entrent d'abord les étudiants et ensuite les autorités. Une minute de silence est respectée pour tous les étudiants victimes de violences dans l'État, mais aucun accord n'est alors conclu en l'absence du Procureur de la République.

# SinLos4NoHayTrato

Sans les 4 il n'y aura pas d'accord !

Les 4 autorités sont à nouveau convoquées et la grève continue. La nouvelle dépasse les frontières de l'état et fait les gros titres des journaux nationaux. Les exigences présentées par les étudiants, principalement concentrées autour des thèmes de la sécurité pour tous, d'une Justice efficace et transparente, et de la volonté d'améliorer les conditions d'études, focalisent sur quelques points :

  1. des excuses publiques présentées par le gouverneur et le recteur de l'université
  2. la démission de la responsable du programme UGenero qui a autorisé l'embauche de personnes peu formées pour faire face à la violence de genre.
  3. le déploiement de programmes «Anti Harcèlement» dans les bars, restaurants et institutions de la ville, ainsi que le renforcement des dispositifs de sécurité et de vigilance dans les campus les plus éloignés des zones urbaines (dans certains quartiers de la ville connus pour être plus sensibles)
  4. l'aménagement des horaires de travail et des classes, au plus tard jusqu'à 20h, plus particulièrement en hiver où la nuit est plus précoce

La réunion a lieu et le document de pétition est lu, accordant aux autorités un délai de 12 heures pour y répondre. À la fin de l'événement, des mots sont proclamés qui resteront dans l'histoire : "N'oubliez pas que cette assemblée est une déclaration en soi que nous sommes forts, que nous n'avons pas peur et que nous ne vivrons plus en silence. C'est la plus grande déclaration de solidarité parmi la communauté étudiante que vos yeux aient vue."

Un souffle d'espoir dans la ville d'un mouvement joyeux et victorieux

Dès le premier matin, après une nuit de musique, de chants, de collages, les jeunes réchauffés par le sentiment du bien-fondé de cette mobilisation et soucieux de se montrer exemplaires, entament un grand mouvement de nettoyage de la ville.

Ce petit fait, loin d'être l'épiphénomène, et grâce aux réseaux sociaux, permet aux étudiants de gagner la sympathie aussi immédiate que spontanée des habitants. Loin de récriminations attendues face aux blocages de certaines rues et des difficultés de circulation, les habitants se mobilisent en solidarité avec les étudiants et multiplient les témoignages de soutien autant que les actions solidaires.

 © © Crédit photo : Adayani Ruíz © © Crédit photo : Adayani Ruíz
 © © Crédit photo : Adayani Ruíz © © Crédit photo : Adayani Ruíz

 

 

 

Bon nombre de commerces ouvrent leurs portes pour offrir aux manifestants des accès à l'eau, à l'électricité ou aux toilettes, certains cafés et restaurants de la ville mettent à disposition leur cuisine, proposent du café ou des sandwichs aux grévistes manifestement déterminés à tenir le piquet de grève tant qu'une réponse favorable des autorités n'aura pas été donnée.

 

 

"Étudiant, il y a du café gratuit pour toi" © © Crédit photo :  Horla Cafe Books & Brews "Étudiant, il y a du café gratuit pour toi" © © Crédit photo : Horla Cafe Books & Brews

Les cortèges des marches silencieuses sont rejoints par d'autres citoyens de la ville, des parents parfois, mais aussi des travailleurs, anciens étudiants pour certains qui s'associent aux demandes formulées et en reconnaissent la légitimité. Le discours des uns et des autres est particulièrement soutenant et exprime la fierté de voir la nouvelle génération se prendre ainsi en main.

Les témoignages touchants se multiplient, les habitants des rues occupées descendent donner pêle-mêle sandwichs, couvertures, du scotch pour les affiches. Des concerts des jeunes de l'orchestre de l'université, des sessions de danses et de musiques traditionnelles viennent ponctuer les heures d'occupations. Le mouvement social se déroule dans la bonne humeur collective. La ville est derrière ses étudiants, le mouvement devient celui de la société civile de Guanajuato.

Pour élargir encore ce soutien les étudiants souhaitent sensibiliser le plus largement possible. Guanajuato, ville touristique et cosmopolite voit fleurir sur ses façades des slogans en espagnol bien sûr mais également en français, anglais, japonais et chinois afin que tous, résidents étrangers ou simples vacanciers puissent prendre pleinement la mesure des enjeux de cette mobilisation.

 © © Crédit photo : Adayani Ruíz © © Crédit photo : Adayani Ruíz

Les manifestants, soucieux d'être exemplaires dans leur mobilisation et le plus cohérent possible dans leurs propos et leurs actions, face à l'abondance des dons, organisent aussitôt la redistribution des surplus de nourriture, d'eau et des produits d'hygiènes aux plus nécessiteux.

 © © Crédit photo : Edson Maldonado © © Crédit photo : Edson Maldonado

 

 

 

 

Le 7 décembre 2019, les démissions de Lourdes Gasol, responsable du programme UGenero (Programme institutionnel pour l'égalité des sexes de l'Université de Guanajuato) et du professeur Julio César Kala, accusé d'agression sexuelle, sont annoncées.

 

 

 

 

 

«Mur des harceleurs » : face à la multiplication des actes de harcèlement un mur est dressé devant les escaliers de l'université pour donner une visibilité à ce phénomène, les dénonciations sont placardées à la vue de tous pour incarner la fin du silence. © © Crédit photo : Jorge Arreguín Tovar «Mur des harceleurs » : face à la multiplication des actes de harcèlement un mur est dressé devant les escaliers de l'université pour donner une visibilité à ce phénomène, les dénonciations sont placardées à la vue de tous pour incarner la fin du silence. © © Crédit photo : Jorge Arreguín Tovar

Une nouvelle semaine commence et la grève continue, le gouverneur de l'Etat donne une interview où il indique l'endroit où il présentera ses excuses publiques. Le recteur de l'Université de Guanajuato présente ses excuses publiques à 10 heures dans le théâtre principal. La ratification des 4 signatures demandées est effectuée et publiée au Journal officiel de l'État de Guanajuato et au Journal officiel de l'Université de Guanajuato le 9 décembre.

Face à la réponse favorable des autorités, le piquet de grève est levé dans la foulée, les rues nettoyées par les étudiants et la circulation rétablie dans le plus grand calme. Si un sentiment d'accomplissement et de victoire règne, en cette fin de semestre, certains manifestants se disent épuisés tant physiquement que moralement par cette période. Notons que ce mouvement a été le moteur d'autres soulèvements étudiants dans l’État et les universités voisines connaissant des problématiques comparables.

À Guanajuato la réponse législative conforte la victoire de la mobilisation avec un projet municipal qui vise à renforcer les sanctions à l'encontre des auteurs de harcèlement de rue. Cette initiative prévoit que les personnes signalées pour harcèlement de rue dans la municipalité soient punies de 36 heures de rétention et d'une amende pouvant aller jusqu'à 5 000 pesos mexicains (soit environ 250 euros). De plus, les agresseurs devront suivre un cours de sensibilisation, d'éducation civique et sexuelle.
Après que cette initiative a été approuvée dans la capitale, Guanajuato devient la première ville à lutter contre le harcèlement de rue et à le sanctionner, déclaration faite par la conseillère municipale María Esther Garza, promotrice de l'initiative avec l'association Gentileza A.C , entrée en vigueur le 11 décembre 2019.

 © © Crédit photo : Alan Basurtto © © Crédit photo : Alan Basurtto

Lucie CHEMLA 

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