Lettre ouverte aux nouveaux acquéreurs des Cahiers du cinéma

Le rachat de la mythique revue « Les Cahiers du cinéma » par 18 hommes et seulement 2 femmes m’apparaît être l’occasion de rappeler le sexisme systémique dans notre métier où les femmes sont rares et souvent tenues en périphérie des rédactions. Si, comme l’a un jour écrit Serge Daney, Les Cahiers « ont toujours ressemblé à leur temps », c’est le moment où jamais d’admettre que les femmes critiques doivent être reconnues et que l’art de la critique, pour se régénérer, a besoin d’elles.

Chers cinéphiles et nouveaux propriétaires des Cahiers du cinéma,

Je me permets de vous adresser un signe de ma modeste fenêtre, pour vous féliciter de cette acquisition fabuleuse et hautement symbolique d’une revue du cinéma qui vit tant et tant de plumes notoires défiler en son sein, nourrir ses colonnes, agencer des théories puissantes, subtiles et parfois révolutionnaires sur le cinéma. Je n’aurai pas l’impudence de convoquer ici ce que vous connaissez déjà sur le bout des doigts, en bons cinéphiles amoureux de la critique dont cette revue est le temple depuis sa fondation en 1951 par André Bazin : d’abord la Nouvelle Vague et la « politique des auteurs » ; la passion théorique des années 60 quand la critique allait chasser sur les terres de la psychanalyse ou de la sémiologie ; puis la grande fièvre marxiste/maoïste des Cahiers seventies qui engendra de fameux écrits byzantins et ardus ; les années Serge Daney, de 1974 à 1981, « ciné-fils » à la plume étincelante et vagabonde ; enfin ses héritiers épris de maniérisme, de pop culture et de cinéma comme écho du monde contemporain, en espérant que vous me pardonnerez cette longue digression qui n’avait peut-être pour autre fonction que de me rafraîchir la mémoire – et peut-être, qui sait, la vôtre aussi.

Pour revenir à ce qui nous occupe – le rachat de cette institution grâce à ce que l’expression « love money », employée par l’un d’entre vous, comporte d’altruisme, de curiosité intellectuelle et d’ouverture d’esprit –, je voudrais vous dire mon admiration, celle d’une modeste critique fauchée, pour cette âme d’esthète que vous avez su préserver en dépit des lourdes fonctions qui vous incombent dans le monde actuel. Franchement, je me pose la question : comment garder ses yeux de petit garçon découvrant pour la première fois E.T quand on dirige une entreprise qui siège au CAC 40 ? Quel temps de cerveau cinéphile disponible reste-t-il quand il faut gérer des centaines d’employés, enregistrer plus de profits que de pertes, orchestrer des fusions-acquisitions, tout cela en respectant ses rêves d’enfants ? Honnêtement, est-ce qu’il n’est pas loin le temps où l’adolescent insouciant que vous étiez roulait des pelles à sa voisine à une rétrospective Mizoguchi ? Penser au cinéma quand on a vos vies est franchement, un petit miracle. À mes yeux, ce rachat est une espèce de super-prouesse. Et je ne me compte pas parmi ceux, légèrement moqueurs, un peu envieux aussi (qui ne rêvent pas de posséder les Cahiers ?!) qui observent votre générosité de loin, avec méfiance, persuadés que des chefs d’entreprises n’ayant, pour certains, rien à voir avec le cinéma, nous jouent là forcément un mauvais coup, un caprice de businessman qui risque fort d’envoyer notre revue mythique tout droit en enfer. Non, je ne trouve pas ça chelou, votre geste, ça me plait plutôt assez tous ces hommes puissants qui croient en la puissance du cinéma et s’offre son meilleur totem.

De plus, je veux croire que l’intérêt que les plus producteurs d’entre vous auraient à voir mis en avant certains films plutôt que d’autres, ne viendra jamais mettre en danger les choix éditoriaux, libres et intègres, des Cahiers. J’ai confiance en vous. Vous allez penser que je vous flatte et vous avez raison… Oui, car en vérité je vous écris parce que j’ai un peu peur. J’ai peur, messieurs, car sur vingt repreneurs que vous êtes, seules deux d’entre vous sont des femmes. Et là, face à cette réalité tellement flagrante, fulgurante, et indiscutable, face à ce que je ne peux m’empêcher de voir comme un bras d’honneur aux quelques femmes qui tentent d’exister dans ce métier, la critique, et peut-être aux femmes en général (et pardon d’ignorer les deux dames qui vous supportent mais leur minorité fait que je les vois disparaître sur la photo), oui, face à ce « boys club », je me sens rapetisser comme Alice aux pays de Merveilles, et devenir une petite chose effrayée qui, pour la énième fois, est sommée de s’effacer, tandis des hommes cinéphiles signent des contrats, se serrent la main et font des affaires.

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Je voudrais vous confier une chose – si par miracle vous aviez écho de ces quelques lignes –, une chose que vous savez sans doute déjà : l’histoire des Cahiers est une histoire d’hommes. Ecrite, nourrie, relayée par les hommes – avec le solide soutien, il est vrai, de quelques femmes. Disons alors une épopée cinéphile à 98 % masculine. Au fil des décennies, un nombre ridicule de femmes ont été admises à y écrire (en 1983, la rédaction en chef était composée de 2 hommes, Serge Toubiana, Alain Bergala, et leur comité de rédaction de 7 hommes et 1 femme ; aujourd’hui, cela a à peine changé, la rédaction en chef étant toujours assurée par 2 hommes, Stéphane Delorme et Jean-Philippe Tessé, et le comité de 8 hommes et 1 femme). Les « guerres de religion » (Antoine de Baecque) entre les jeunes et moins jeunes rédacteurs étaient exclusivement viriles. Si cette mise à l’écart des femmes ne concernait que cette revue, je n’accorderais pas à ce fait la même attention. Le problème, c’est que Les Cahiers étant le lieu où s’est inventée la critique, la référence en la matière, le chef de bande et de fil, tout le monde fait comme Les Cahiers, enfantant un milieu organiquement sexiste. Permettez-moi de citer ces propos éclairants de Jérôme Garcin, l’animateur du Masque et La Plume, ici même dans Mediapart : « Les rubriques cinéma sont tenues pour l’essentiel par des hommes, car depuis les années 1950-60, dans ces revues légendaires qu’étaient Positif et Les Cahiers du cinéma, on n’acceptait que des hommes dans les comités de rédaction et c’est tout juste si on n’interdisait pas aux femmes de juger des westerns et des polars. » Aujourd’hui, fort heureusement, il existe des femmes critiques de cinéma qu’on « autorise » à écrire sur les néo-westerns, les thrillers et les polars. Oui, il y en a – mais encore si peu nombreuses, et si peu mises en avant.

Ainsi messieurs, dans la revue dont vous vous apprêtez à reprendre les rênes – où j’ai officié, lors d’un court stage, à 25 ans, comme colleuse d’enveloppe –, figure un tableau de notes critiques en dernière page, intitulé « Le conseil des dix ». Sous cette appellation ridiculement pompeuse, dix journalistes-critiques issus de différents supports donnent chaque mois sur une vingtaine de films leur avis, figuré par un certain nombre d’étoiles allant du meilleur au pire. Je ne peux plus regarder ce tableau sans me sentir insultée : sur les dix signatures sollicitées, neuf sont des hommes. La réalisatrice Céline Sciamma a récemment dit dans un entretien : « J’ai passé ma vie à aimer des films qui ne m’aimaient pas. » Et bien moi, femme critique depuis presque quinze ans, je suis tentée de reprendre cette phrase à mon compte en disant que j’ai passé ma vie à essayer d’aimer un métier qui ne m’aimait pas. Moins en raison de tensions ouvertes avec mes employeurs que pour des raisons systémiques. Alors s’il vous plait, messieurs les 18 repreneurs + 2 femmes des Cahiers du Cinéma, ainsi que madame la directrice générale (bonne nouvelle), lorsque vous penserez, ou laisserez à d’autres le soin de penser organigramme, rédaction, couv’, articles et interviews, engagez, faites écrire, laissez le cinéma être écrit et pensé par des femmes. Je ne vous lance pas cet appel, vous l’aurez compris, pour une stricte histoire de parité.  Mais parce qu’il est urgent et essentiel d’ouvrir vos pages au regard féminin (un regard relié à l’expérience féminine, comme l’écrit la critique Iris Brey, mais aussi à un renversement fondamental du rapport à la mise en scène, à l’esthétique et l’objet filmé), à une pluralité de regards, et pas à la seule critique blanche masculine, ce seul point de vue qui prend le risque depuis bientôt 70 ans de la redondance et, à terme, de se fossiliser. Si, comme l’a un jour écrit Serge Daney, Les Cahiers « ont toujours ressemblé à leur temps », c’est le moment ou jamais d’admettre que les femmes critiques doivent être reconnues, valorisées, et que l’art de la critique, pour se régénérer, a besoin d’elles.

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