Scor passe à la Kessler

Le capitalisme français se tire parfois lui-même des balles dans le pied par le comportement hors normes d’un certain nombre de ses dirigeants.

Les affaires récentes viennent rappeler le risque que des dirigeants aussi talentueux soient-ils, puissent perdre le sens des réalités et en venir à confondre leurs intérêts personnels avec ceux de l’entreprise dont il est mandataire social. Dans des conditions différentes mais tout aussi intéressantes, le comportement de Denis Kessler pourrait relever de cette logique.

C’est au nom des intérêts de SCOR, dont Monsieur Denis Kessler, ancien vice-président du Medef, ancien Président de la Fédération des Sociétés d’Assurances, s’arroge le monopole de la représentation, que l’intéressé prétend agir. Son arme favorite serait l’action en justice, une arme qu’il exercerait à loisir, contre tous ceux qui se mettraient en travers de sa route ou qui voudraient mettre en cause sa stratégie ou son action. Les récentes attaques, parfois violentes et critiquées à l’endroit du patron de Covéa, viennent illustrent cette manière d’agir.

 

Ces pratiques ne datent pas d’aujourd’hui et le patron de SCOR n’en est pas à son coup d’essai. Ainsi il y a 8 ans, Monsieur Kessler menaçait, selon le site Miroir social, de licencier un délégué syndical qu’il accusait d'avoir divulgué des informations confidentielles sur l'acquisition de Transamerica Re. L’inspection du Travail avait alors refusé ce licenciement, estimant que ce licenciement était lié aux différents mandats syndicaux de l’intéressé. Elle relevait, entre autres, que le patron de SCOR, Denis Kessler, avait envoyé, « avant même que la procédure de licenciement ne soit engagée », un mail au président de la fédération de l’assurance CFE-CGC dans lequel il était notamment mentionné : « si nous ne trouvons pas une solution amiable, je porte plainte au pénal contre Christophe Lefèvre, j’informe l’AMF, je demande des dommages et intérêts et je le licencie pour faute grave ». Saisi en recours par le groupe, le Ministre du Travail de l’époque, Xavier Bertrand, était venu confirmer la décision de l’Inspection du Travail et avait alors rappelé "que le doute doit profiter au salarié".

 

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Dernier épisode en date, un échange de politesses entre le patron de SCOR et la Présidente du fonds d’investissement CIAM, Catherine Berjal, qui critiquait ouvertement « la stratégie judiciaire très agressive de SCOR (qui avait) eu pour conséquence directe le retrait par Covéa de tout projet de rapprochement avec SCOR, ce qui a fait perdre plus de 900 millions d’euros de capitalisation boursière aux actionnaires de votre société ». Elle invitait, dans une lettre datée du 31 janvier, le PDG de SCOR à informer « le marché, avec si possible autant de zèle que celui qui a guidé (sa) communication contentieuse, des mesures concrètes qu’il (entend) prendre en matière de création de valeur ». Elle accusait ce dernier d'avoir rejeté pour des motifs personnels un projet de rapprochement proposé par le groupe Covéa. « La résistance tout à fait inhabituelle dont vous faites preuve face à cette initiative ne peut qu’inciter à penser qu’elle procède d’une volonté de protéger votre mandat social et vos intérêts personnels, au détriment des actionnaires de SCOR » poursuivait-elle. Des accusations auxquelles Denis Kessler a rapidement réagi, menaçant cette dernière de poursuites pour propos diffamatoires. Curieusement, ces observations n’ont pas été relevées. Pourtant quand on regarde de plus près la situation personnelle de Monsieur Kessler, on comprend aisément l’interrogation de Catherine Berjal. Denis Kessler, fort d’une réussite indéniable, pourrait avoir décidé de se servir personnellement sur la peau de la bête, dans des conditions que l’on pourrait juger totalement hors normes par rapport à la taille de SCOR et à sa surface financière. Ces questions se posent d’autant plus ardemment que SCOR vient de publier des résultats décevants, avec une perte nette de 20 millions d’euros au quatrième trimestre 2018, et un résultat net à 322 millions d’euros, sur l’ensemble de l’exercice, soit à peine la moitié des années 2015-2016 !

 

Sa rémunération annuelle, tout d’abord. Supérieure à plus de 6 millions d’euros depuis plusieurs années (6,3 M€ en 2017, 8 M€ en 2016 et 6,3 M€ en 2015), elle est significativement supérieure aux rémunérations des dirigeants des entreprises composant le CAC40… Comparée à ce que touchent les dirigeants du SBF 120 (2,93 M€ en moyenne), l'indice boursier auquel appartient SCOR, la rémunération de son président est nettement trop élevée. Ce niveau de rémunération le situerait même dans le top 10 des rémunérations du CAC40, si SCOR figurait dans cet indice. De tels montants s’observent plutôt pour des dirigeants d’entreprises dont les capitalisations boursières sont d’un tout autre niveau, tels Bernard Arnault (LVMH, capitalisation de près de 149 Md€), Jean-Paul Agon (L’Oréal, capitalisation de 126 Md€), contre… un peu plus de 7 Md€ pour SCOR, soit un rapport de 1 à 20.

 

En outre, Denis Kessler se serait constitué un patrimoine considérable – entre 70 et 100 millions d’euros en fonction du cours de l’action –, alors même qu'il ne semblerait jamais avoir investi 1 euro dans l’entreprise ! Cette situation de rente sans doute sans équivalent en matière de rémunération des dirigeants, a été intégralement constituée d’actions gratuites et de stock-options. Qu’elle soit mesurée en pourcentage du résultat ou ramenée à la capitalisation boursière, le niveau de sa rémunération globale est totalement à part dans le contexte français, mais aussi très au-dessus de la rémunération de chacun des grands acteurs européens de la réassurance pourtant sensiblement plus significatifs. Si l’on rapporte son niveau de rémunération aux résultats nets de SCOR, on constate que Monsieur Kessler s’octroie régulièrement entre 1 et 2% des résultats nets de l’entreprise. Si les patrons des groupes cités ci-dessus suivaient les mêmes règles, la rémunération de Monsieur Arnault aurait atteint plus de 51 millions d’euros en 2017, tandis que celle du patron de L’Oréal aurait atteint plus de 37 millions d’euros, des chiffres bien éloignés des salaires de ces grands patrons du CAC40 !

 

La rémunération de Denis Kessler a d’ailleurs déjà fait débat, pourtant vite étouffé, au sein du Conseil d’administration, au cours de ces dernières années. Il faut par ailleurs noter que sa rémunération variable est restée d’une impressionnante stabilité alors même que le ROE de SCOR a chuté, un état de fait peu conforme aux règles édictées par le Code AFEP-MEDEF, que l’ancien vice-président du MEDEF devrait pourtant maîtriser à la perfection. L’année 2016 est à ce titre particulièrement édifiante. Alors que la rémunération de Monsieur Kessler atteignait son paroxysme à près de 8 millions d’euros, en hausse de 27% par rapport à l’année précédente, le ROE de SCOR chutait dans le même temps, passant de 10,6% en 2015 (cf. SCOR 2015 annual results) à 9,5% en 2016 (cf. SCOR 2016 annual results) et que le résultat net de l’entreprise baissait de 40 millions d’euros.

 

A cela s’ajoute un régime de retraite complémentaire qui serait particulièrement généreux, de l’ordre d’un million d’euros annuels, soit environ 40% de l’ensemble des engagements de retraite du COMEX de SCOR, soit plus de 22 millions d’euros (SCOR Document de référence 2017). Une situation qui n’est pas sans rappeler les indemnités de départ de Jean-Marie Messier (un peu plus de 20 millions d’euros) chez Vivendi et d’Antoine Zacharias chez Vinci (13 millions d’euros), des montants pourtant inférieurs et qui avaient tant fait débat.

 

Pour que le système puisse s’entretenir et se pérenniser, Monsieur Kessler semblerait avoir construit un système sophistiqué de complaisance qui consisterait à récompenser ses plus fidèles amis. Au premier rang figure l’actuel administrateur référent et ancien Secrétaire général adjoint de l’Elysée. Confronté à la limite d’âge pour le poste de Président, certaines rumeurs affirment que Denis Kessler pourrait scinder ses fonctions de PDG en faisant nommer son obligé à la présidence du Conseil d’administration, lui-même restant à la Direction générale. Un scénario que l’on a pu voir dans d’autres pays et d’autres systèmes politiques et qui laisse rêveur, s’agissant d’un chantre du capitalisme libéral, mais qui témoigne des pratiques d’un certain capitalisme à la française qui creuse lui-même sa propre tombe...

 

Source https://www.scor.com/sites/default/files/scor_ddr_2017_version_finale_fr.pdf

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