Fusion EssilorLuxottica : arbitrage à la chambre de commerce internationale

Une fusion entre un géant des verres à lunettes et un leader des montures ? À priori voilà qui semble logique.

 

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Pourtant le torchon brûle entre les Français d’Essilor et les Italiens de Luxottica. Méfiance et guerre de pouvoir sont au programme, dans un contexte de relations diplomatiques tendues entre les deux pays. À tel point que la chambre de commerce Internationale a été saisie.

Des actionnaires qui protègent leurs intérêts

C’est officiel : le différend entre Essilor et Luxottica ne se résoudra pas de lui-même. Pour tenter de mettre fin à ce conflit qui oppose des dirigeants français à leurs homologues italiens, la Chambre de commerce Internationale a été saisie. En cause ? Les violations présumées de l’accord de 2017, qui officialisa le rapprochement entre les deux groupes.

Cette décision de s’en remettre à un « arbitre » est due à Leonardo Del Vecchio, principal actionnaire de la nouvelle entité EssilorLuxottica. Comme tout actionnaire, Monsieur Del Vecchio protège avant tout ses intérêts ; voilà qui est aussi logique que prévisible. Mais encore faut-il que sa demande soit acceptée par les Français. Si ce n’est pas le cas, l’affaire risque de finir au tribunal, avec des conséquences qui risquent d’être plus graves sur les actions du groupe.

Concrètement, ce que Monsieur Del Vecchio reproche à ses nouveaux collègues, c’est d’avoir pris des décisions sans le consulter. Ceci alors que dans les faits, les Italiens et les Français sont censés être également responsables d’EssilorLuxottica. Dans le collimateur, Hubert Sagnières, président français du groupe. Début 2019, ce dernier s’est occupé de nommer quatre nouveaux managers au sein d’EssilorLuxottica. Le hic ? Tous les quatre sont issue d’Essilor, et aucun de Luxottica.

Un contexte de relations diplomatiques tendues

Cette affaire intervient dans un contexte de tensions diplomatiques entre la France et l’Italie. Si officiellement les deux pays restent des collaborateurs proches au sein de l’UE, dans les coulisses, les signes de tensions se multiplient. Avec en toile de fond, de profonds désaccords entre le gouvernement de centre-droite d’Emmanuel Macron, et la coalition « populiste » au pouvoir en Italie.

Macron, qui se veut résolument « progressiste », n’a toujours pas digéré que le « populiste » Salvini rencontre et s’entretienne avec des « Gilets Jaune » dans son dos. Il n’a pas non plus oublié ce jour où le ministre italien l’a qualifié de « très mauvais président ». En 2018, la France avait réagi au quart de tour, allant jusqu’à rapatrier son ambassadeur en Italie. De l’autre côté des Alpes, ces échanges ne passent pas inaperçus, et une défiance à l’égard des français s’installe progressivement.

Ces tensions diplomatiques se reflètent jusque dans la gestion de certains dossiers sensibles, comme celui de la ligne de TGV Lyon-Turin. Ici, le gouvernement italien souhaite que le financement soit réparti entre les deux pays de façon plus égale. Pour lors, cette ligne controversée est censée être financée à 35% par les Italiens, contre « seulement » 25% par les Français. Le reste du financement incombe à l’UE qui, une fois de plus, en vient à faire office d’arbitre.

Ajoutons à ceci la bataille que se livrent en Libye deux géants du pétrole, l’italien Eni et le français Total. Tous deux aimeraient exploiter des gisements stratégiques et hautement profitables. Quand on a conscience des liens quasi-familiaux qui unissent politiciens et hommes d’affaires, en France comme en Italie, on devine un peu mieux quels enjeux agitent tout ce petit monde.

EssilorLuxottica : 14 000 employés, 15 milliards de chiffre d’affaire

Malgré tout, il convient de ne pas obscurcir le tableau. Au-delà de ces quelques exemples, la relation économique entre les deux pays se révèle souvent fructueuse. Il y a peu, le géant du luxe Gucci s’est intégré avec succès à l’entreprise française Kering. Dans le même ordre d’idées, STX (entreprise française de chantiers navals) a été racheté sans soucis par l’italien Fincantieri. Les gouvernements des deux pays se sont alors accordés pour se réjouir de ce rachat.

Il ne faut pas oublier, non plus, que les échanges commerciaux entre les deux pays ont toujours occupé une place importante. L’Italie exporte chaque année près de 50 milliards d’euros de biens et de marchandises vers la France ; dans le sens inverse, ce sont presque 40 milliards qui sont concernés. Quand on est de si proches voisins, il serait dommage de ne pas s’entraider. Quitte, de temps en temps, à travailler avec des personnes que l'on préférerait ne pas côtoyer.

Avec 14000 employés et un chiffre d’affaire de quinze milliards d’euros, EssilorLuxottica est un acteur important dans cette grande valse de fusions et acquisitions entre les deux pays. Inquiets de la brouille entre Del Vecchio et Sagnières, les investisseurs s’affolent. Depuis la fusion entre les deux entreprises, le titre EssilorLuxottica a déjà perdu quasiment 25% de sa valeur. Qu'en sera-t-il si la Chambre de commerce Internationale ne parvient pas à remplir son rôle d'arbitre ? Pour lors, il est impossible de le prévoir.

Derrière tout cela, on peut aussi percevoir des différences entre les façons de gérer les entreprises dans les pays. Une incompréhension qui, paradoxalement, est exacerbée par la proximité géographique. En effet, on a souvent tendance à lier proximité physique et proximité idéologique. Mais cela revient, in fine, à nier certaines différences fondamentales. Généralement, en Italie, les entreprises se gèrent en famille. C’est le manque de capitaux locaux qui a forcé le rapprochement entre Essilor et Luxottica. Il ne faut pas l’oublier. Même si de son côté, Hubert Sagnières conserve son optimisme, en attendant la suite.

 

https://www.lesechos.fr/industrie-services/conso-distribution/crise-de-gouvernance-essilorluxottica-rejette-les-propositions-dinvestisseurs-1013756

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