Viol: partageons nos histoires

Moi, Emma, je suis une victime de viol par deux hommes. Malgré le fait d'avoir porté plainte, je fais face à beaucoup d'injustice comme beaucoup d'autres victimes aussi. Je vous ai donc écrit mon analyse afin que, victimes d'agression ou non, prennent connaissance des traumatismes que nous subissons mais aussi du manque de réactivité de la justice.

1.

Le consentement est l’Action de donner son accord à une action, à un projet ; acquiescement, approbation, assentiment1. L’abus d’une personne est déterminé à partir du moment où celle-ci refuse, mais aussi, si elle a bu et n’est pas dans son état normal, si elle a pris des drogues ou substances. Elle n’est donc pas consentante. Voilà une chose non enseignée à l’école et pourtant, déterminante.

De plus, ne pas éduquer des enfants sur le viol, c'est les rendre ignorants. Trop longtemps à l’école, lorsqu’on me disait en histoire, par exemple, « ces femmes ont été violées... » j’apportais un détachement, oui un viol est horrible mais non, je n’imaginais pas quelle souffrance cela était vraiment. Je l’ai vécu et c’est malheureusement à cause de cette agression que je me sens le devoir de communiquer là-dessus.

En 2021, on nous demande de parler, parler de nos agressions et d’aider ceux qui se taisent, les faire sortir de leur trou de culpabilité, qui ne devrait même pas exister. J’ai eu la force d’aller à la police et de raconter mon histoire, seule et me sentant sale car je ne me rappelais que de certains passages de mon agression.

1définition tirée du Larousse

2.

Il est difficile d’en parler car on se sent sale, sale, parce nous pensons que nous n’avons pas assez résisté et réussi à dire non. Il faut savoir que JAMAIS nous serons sales ! un viol est un acte forcé, contre notre volonté, même si nous avons bu ou autres à aucun moment nous provoquons notre viol. Cela peut même arriver au lit, vous vous sentez prêt(e)s puis vous refusez, et bien vous POUVEZ même si vous êtes nu(e)s. Votre corps est le vôtre et seulement le vôtre, ne vous sentez JAMAIS forcé(e)s ! Si vous dites non et que ça dérange votre partenaire, ce n’est pas grave, il n’a pas son mot à dire. Refuser est une force, vous pouvez peut-être vous en vouloir plus tard d’avoir refusé mais ne rien dire à son partenaire, le faire alors que vous ne vouliez pas, restera dans votre tête beaucoup plus longtemps que votre remord d’avoir dit non.

Dans mon cas, j’avais bu, j’ai peut-être dragué et fait penser aux hommes qu’ils auraient leur chance avec moi, cependant, à aucun moment je ne voulais quoi que ce soit avec eux. Mais me voilà chez un des hommes, puis trou noir, ensuite mes yeux s’ouvrent: je suis nue, un homme est sur moi et là, je dis « non » et je le répète. Il n’arrête pas. Il avait bu aussi, la quantité je ne sais pas non plus mais s’il arrive à rentrer chez lui et à rentrer un pénis dans un trou, je pense qu’il peut comprendre un « NON ». Je n’avais aucune force, je n’arrivais même pas à crier tellement je me sentais morte… et pourtant je suis une grande gueule. 70 % des 298 femmes victimes de viol ayant participé à une étude Suédoise réalisée en 2017 pour Amnesty, avaient été frappées de « paralysie involontaire » pendant l’agression.

Nous n’osons pas parler par peur. De quoi ? Déjà peur que ça n’aille nulle part, le risque qu’il n’y ait pas de jugement, ce qui ne fait que nous apporter de la souffrance de plus, en plus, d’en parler aller à la police, essayer de raconter ce qui nous est arrivé, qui est bien évidemment. On demande aux victimes de parler, de porter plainte à la police mais ensuite on leur dit que leur dossier n’ira pas plus loin pour manque de preuves. Savez-vous de quelle force nous avons besoin pour aller jusqu’à la police quand on se dit que nous sommes peut-être la cause de notre agression ? Bien sûr, dans la police nous demandons des preuves, une personne ne peut être condamnée s’il n’y aucune preuve à l’appui. Cependant, les viols, si fréquents, sont presque mis de côté par la police, les recherches ne sont pas poussées. Pour mon agression, je sais qu’il y avait des caméras dans le bar, je sais qu’il y en avait dans la rue mais mon dossier n’a pas eu de suite. Mes agresseurs s’étaient bien sûr protégés et m’avaient lavé. Donc parce qu’ils sont des professionnels, ils s’en tirent.

Mon avocat me dit qu’hier il a reçu une fille dans le même cas que moi dont le dossier n’était pas assez rempli de preuves. Celle-ci avait quand même décidé de poursuivre son dossier jusqu’à la cour de justice et un non-lieu a été déclaré. Mon avocat m’a dit que si mon dossier n’est pas suffisant en preuve, que je serai dans le même cas. Il m’a alors demandé si moi aussi j’irai jusqu’à la cour. Je lui ai répondu que bien sûr que j’irai, je me bats, je souffre et je veux les voir payer pour ma souffrance. Il m’a ensuite stoppé en me disant que le plus dur pour moi sera de voir mes agresseurs se retourner contre moi et raconter des faussetés afin de se protéger contre mes déclarations. Ce qui veut dire que je passerai de victime à complice de mon agression. Voilà ma conclusion, il faut parler, mais lorsqu’on le fait on subit le fait d’avoir parlé car il n’y a pas de finalité. Je comprends pourquoi certain(e)s ne parlent pas, porter plainte demande de ressasser au moins trois fois la même journée l’agression subit le jour précédent. C'est un acte peut être bénin de porter plainte pour certains mais le vivre est aussi traumatisant. Oui parler libère mais peut aussi laisser nos agresseurs en liberté.

D’autres refusent d’en parler et s’autocensurent afin de ne pas « salir » l’image de la famille ou autre.

3.

Le problème dans notre société c’est qu’il y en a beaucoup et trop, et ils ne sont pas réglés. Le viol est un problème depuis des siècles et au 21ème siècle, il reste tabou d’en parler. Lorsque j’ai décidé d’en parler publiquement sur les réseaux sociaux c’est ma famille qui a réagi négativement, du moins pour ceux qui ont osé parler et pas critiquer dans mon dos. Pour eux ce n’est pas possible d’avoir partagé ça, honteux même. Je tiens à préciser que c’est ma vie qui a été détruite et je fais de mon mieux pour la récupérer mais ce à quoi les personnes pensent c'est que je suis folle, que je cherche de l’attention ou bien que je salie l’image de la famille. Heureusement, que les plus jeunes m’ont soutenu et m’ont encouragé à continuer d’en parler. Certains m’ont dit, à propos de la réaction de ma famille, que c’est normal car ils sont sous le choc. Pardon ? ils se sont fait violer par deux hommes ? Je ne leur donnerai aucune excuse, ils n’ont aucune éducation sur le viol !

J’ai envoyé deux lettres à Brigitte Macron en vain, lui demandant à ce qu’elle, moi et d’autres personnes, nous organisions une réunion pour discuter d’une mise en place de sensibilité scolaire du viol. Moi, 20 ans, n’ai jamais vraiment eu d’information sur le viol, bien sûr le mot on le comprend, on sait que ce n’est pas quelque chose de bien, mais jamais je n’ai eu des interventions de victimes, de médecins, psychologues, policiers qui mettent en garde sur ce sujet. Un mot qui ne fait pas forcément sens pour certains car très peu, en fait, savent ce que c’est malheureusement. Les collèges et lycées n’enseignent pas automatiquement ce vocabulaire, tout comme le mot viol, qui est employé mais jamais détaillé. Ce n’est qu’un mot pour certains mais un viol est un choc et un traumatisme physique mais mental aussi. Il s’en suit une assistance psychologique pour pouvoir construire sa vie et ne pas se laisser manger par un acte dont nous ne sommes pas responsables.

Il est illégal de violer, il est illégal de boire avant 18ans. Combien de violeurs sont arrêtés ? combien de mineurs buvant illégalement sont arrêtés ? Il y a des lois mais elles ne sont pas respectées, il y a une justice mais ils ne sont pour la plupart pas jugés. Ensuite, prenons compte des publicités sur la consommation de l’alcool, elles sont partout ainsi que les préventions sur la surconsommation d’alcool et les accidents mortels dû à celle-ci. Pourquoi ne pas parler du mal qu’un viol fait ? un mal physique et psychologique, un mal qui brise une vie dont certain(e)s qui décident, par la suite, de terminer et d’autres qui ne s’en remettent jamais. 

 « Un mal-être qui peut se traduire par des tentatives de suicide, quatre fois plus fréquentes chez les victimes de viol que dans le reste de la population féminine. Elles sont 21 % à avoir tenté de se suicider, contre 5 % pour le reste des femmes françaises et 10 % à avoir tenté de se suicider plusieurs fois, contre 1 % chez les autres. « Le facteur multiplicateur est ici de 1 à 10, soulignent les auteurs, ce qui témoigne des dégâts psychologiques très lourds que causent les viols sur les femmes qui en sont les victimes. » »2

Il faut aussi arrêter d’exclure les hommes dans les victimes de viol, oui il y a des stéréotypes, l’homme est plus fort, l’homme est dominant mais non. Chacun est soi !

Se retrouve alors un homme victime de viol qui n’ose pas en parler car on ne le prendra pas au sérieux. Le viol n’est pas subit que par les femmes.

Je souhaite aussi clarifier quelque chose, pourquoi notre langue française a-t-elle décidé de la syntaxe « je ME suis FAIT(E) VIOLER », « je ME suis FAIT(E) AGRESSER » ? On déciderait donc de se faire souffrance c’est ça ? On se fait agresser volontairement ? j’ai provoqué ? Je m’inflige ça ?  Non, on dira « J’ai été violé(e) », « j’ai été agressé(e) ».

Ensuite, sur les réseaux sociaux, j’apprécie montrer mon corps et je n’ai aucune raison de justifier pourquoi je fais ça même si j’en ai, car ce n’est pas mon point. Mes proches le savent, alors, lors de mon annonce de mon agression beaucoup sans lire mon histoire en ont conclu que je l’ai cherché ! Alors je tiens à mettre au clair qu’un viol n’est jamais justifié ! peu importe ce que je porte ; je me balade dans la rue, col V ou col roulé je me fais siffler ou suivre. Un violeur ne viole pas des vêtements mais le corps qui les porte, il n’y a donc non plus aucune excuse au viol dû aux choix vestimentaires ou à la nudité. Mon père, il y a quelques heures, lorsque je lui parlais de ma séance de psy, m’a demandé si j’avais fait part à ma psychologue du fait que je sois « nue » sur les réseaux. Je lui ai répondu que non et en quoi ça avait à voir avec ce que je raconte, il insiste sur le fait je devrai le dire à ma psy d’un ton insinuant. J’en viens à m’énerver et lui demande s’il insinue que je me suis faite violer à cause de mes photos ! Et il me répond calmement que c’est un facteur ! je tiens à préciser que ses personnes ne m’avaient pas sur les réseaux.

Donc voilà, me voici encore représentée comme provocatrice de mon viol.

4.

Certains de mes problèmes avec la société ont déjà été cités dans mes points précédents mais il m’en reste. Les viols que l’on entend parler à la télévision, à la radio ou dans les journaux sont des viols causés par des célébrités ou bien vécus par des célébrités. Alors voilà, ça donne des informations croustillantes, ça alimente la presse, et par la suite, on en fait des documentaires etc. Mais les viols subis par des inconnus fait par des inconnus, on en entend parler ? Non les inconnus, pas assez intéressant ne sont pas entendus, on nous réduit encore au silence. Alors pourquoi, ne pas être aussi efficace et radical comme nous avons pu l’être avec le cas Polanski sur les cas comme le mien où l’agression était sous 36h ?

Pour donner un peu de chiffres3, chaque heure sont violées 9 personnes soit une personne toutes les 6.6 minutes soient 250 par jour. Parmi ces chiffres, 1 personne, toutes les 40 minutes, déclare un viol ce qui donne sur 250 personnes violées seulement 36 qui le déclarent. Selon un article de Libération4, « seulement un cinquième des victimes déclarées porte plainte. Et seulement un dixième des plaintes aboutit à une condamnation pour viol. ». Gardez en tête que se sont 90 000 vies par an qui sont gâchées.

Alors que faire ? Partager mon histoire, faire en sorte que mon témoignage serve pour le futur, que des projets soient mis en place pour arrêter le viol. Je sais que beaucoup se sentirons touché(e)s ou concerné(e)s par ce que j’ai raconté, racontez, vous aussi vos histoires et partageons-les, afin que les réseaux sociaux soient remplis de témoignages, ainsi le monde se rendra compte que plus de la moitié de sa population a été agressée. Ensemble nous sommes plus fort(e)s.

 

2article de Viva magazine, publié le 27 février 2018 https://www.vivamagazine.fr/les-tentatives-de-suicide-4-fois-plus-elevees-chez-les-victimes-de-viol-173250/

3 Chiffres trouvés datant de 2015 sur le site http://www.victimedeviol.fr/concernant-les-victimes.html 

4publié le 8 février 2019 à 13 :03 par Service Checknews

 

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