« Architecte : du maître de l’œuvre au disagneur » de Bernard Marrey

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Partant de la construction de la coupole de la cathédrale de Florence au XVe siècle, à travers plusieurs récits de chantiers, cette histoire des architectes publiée en novembre dernier décrit les grandeurs et décadences d'une profession depuis qu'elle a vu le jour au XVIe siècle.  En s'éloignant des contraintes de fabrication, des matériaux utilisés au profit de bureau d'étude, la profession d'architecte est reléguée aujourd'hui à un rôle de dessinateur de plan, perdant la maîtrise d’œuvre d'un bâtiment. Elle fait face également à des clients publics qui perdent eux-mêmes la maîtrise d'ouvrage de leur projet au profit de grandes entreprises du BTP (Bouyges, Vinci, Spi-Batignolles, Effaige) depuis notamment la mise en place des PPP (Partenariat public privé) en 2004.

Le livre retrace également la manière dont parfois la profession entretient elle-même ce « mur d'orgueil »1 entre la maîtrise d’œuvre d'un côté et le gros et second œuvre de l'autre. La phrase  de Jean Balladur (architecte de la Grande Motte) adressé à Paul Chaslin (GEEP-Industries) à  l'occasion d'un colloque sur l'architecture en 1970 est révélatrice : « n'oubliez pas qu’ici, vous représentez la matière et nous l'esprit ». Fernand Pouillon en 1980 le soulignait de manière explicite :
« La normalisation » pour employer un langage contemporain date de Colbert, de la création de l'Académie. L'architecte devient le plus souvent un professionnel qui se détache de la glaise, de la boue des chantiers. Il observe de haut, il n'invente plus de techniques, il juge. Au côté du client, il apparaît comme le garant de la morale mais se mêle de moins en moins de construire par lui-même. La responsabilité des prix, la productivité, les techniques nouvelles sont laissées à des praticiens entrepreneurs, autrement dit mercenaires du bâtiment opposés aux artistes. De ce moment commence la froideur, la décadence de l'architecture »2.

Au moment où nos sociétés s'interrogent sur les limites d'une économie numérique tertiarisée, affranchie de toutes contraintes et de toutes responsabilités, où chacun éprouve le besoin de retrouver un autre rapport aux temps, le sujet de ce livre fait écho bien au-delà de la profession des architectes. Il fait écho auprès de tous ceux qui, comme nous, sont persuadés que l'addition d'artisanats est plus efficace à répondre a des besoins sociaux et des enjeux écologiques, que des mécanismes de concentration capitaliste (public ou privé) qui considèrent « qu’il y a d’un côté, ceux qui pensent le travail et ont le droit de s’interroger sur le pourquoi et de l’autre, ceux qui l'exécutent et seraient cantonnés à la question du comment. »3.

 « Architecte : du maître de l’œuvre au disagneur » de Bernard Marrey aux Editions du Linteau 20€ 169 pages

http://www.editions-linteau.com/f/index.php?sp=liv&livre_id=92

 

1 Walter Gropius – Manifeste du Bauhaus -1919

2 Lettre à un jeune architecte, Paris, Éditions du Linteau, 2010

3 Positionnement de l'association MINGA : http://www.minga.net/IMG/pdf/Texte_de_positionnement_Minga.pdf







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