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Billet de blog 20 janvier 2026

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Élections municipales : face à l’Empire, réinvestir la République

Il est temps d’en finir avec une vieille culture politique étatique centralisée qui remonte à la monarchie absolue, qui considère le local, la province, comme une périphérie à administrer, et non comme un lieu où l’on pense son rapport au monde.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Or aujourd’hui, alors que nous vivons une crise de régime, le local est précisément le lieu où se construit la démocratie, où elle s’entretient et où elle s’approfondit. Face à ces enjeux, les élections municipales de mars prochain ne sont pas des élections « intermédiaires » ni secondaire.

Malheureusement, ces élections se préparent dans une atmosphère de sidération et de déni.

Comme si, au congrès des maires, le froid discours d’un général avait gelé les esprits ;

Comme si les agitations et les fureurs nous arrivant d’un côté, et les paroles glaçantes d’un autre, ne nous permettaient plus de penser, ni de prendre les décisions là où elles doivent être prises, avec tout le courage nécessaire ;

Comme si tout ce que nous ont légué ceux qui nous ont précédés, leurs combats, leurs espoirs et les horreurs qu’ils ont traversées en leur temps, avaient disparu ;

Comme si les enjeux écologiques et géopolitiques étaient absents ;

Comme si les élections municipales étaient réduites à n’être que l'élection d’un syndicat de copropriété, pour une gestion des affaires courantes, dans le refus de voir et de prendre en compte le tragique du moment. Le tragique du réel... Et ce réel, disait l’autre1, « c’est quand on se cogne ». Et là, on se cogne dur. Le réel, donc, non pas pour s’y abandonner, en confondant lucidité et soumission, mais bien plutôt pour s’y confronter… ensemble !

Ne manquent pas les signes indiquant que le politique est réinvesti par la société civile, par les citoyens, alors même que les partis politiques - au local comme au national, concourent de moins en moins à l’expression du suffrage, incapables qu’ils sont de nourrir de vrais débats. Auraient-ils perdu de vue les enjeux qui travaillent les habitants ?

Ces enjeux sont pourtant visibles : la trouille du déclassement que les « administrés » expérimentent dans leur vie, leur chair, précisément lorsque que les fins de mois difficiles commencent de plus en plus tôt et concernent de plus en plus de nos concitoyens ; et la pauvreté lancée au galop débridé, qui double le nombre des sans-abri en 12 ans (de 143 000 en 2012 à plus de 350 000 en 2024, dont près de 3000 enfants).

Le néolibéralisme pourrissant s'efforce de dépolitiser ces enjeux, réduisant la pauvreté à une inexpugnable fatalité. Mais qui provoque la faillite des politiques de « solidarité » ? Qui produit une litanie méritocrate qui accuse les plus faibles d'être les seuls responsables de leur sort ? Qui pointe du doigt, en une honteuse tentative de dévoiement du ressentiment, l'étranger, alors désigné comme l'ennemi ?

Lorsque les mots « réarmement » et « guerre » sont utilisés comme une idéologie, c'est une toute autre grammaire qui se déploie : celle du régime des empires. Mots déclamés trop souvent avec une légèreté indigne, comme des éléments d’un langage technocratique dur comme le métal d’un sabre, par ceux-là mêmes qui n’ont pas subi, et qui – soyons-en certains – ne feront pas, le cas échéant, cette dite guerre.

Alors s’installe Éris-la discorde, et se manifeste la haine qu’on ne manque pas d’attiser par tous les canaux possibles. Et l'on voudrait nous faire croire que le local est épargné ?

C’est devenu très clair : tout projet politique, à quelque échelon que ce soit, doit plus que jamais réinvestir l’esprit de nos institutions. Les mots « liberté, égalité, fraternité », la devise de notre République, inscrits au fronton de nos mairies, ne sont pas les mots d’une langue morte.

La liberté que s'octroient quelques-uns de faire des profits sans limites, de refuser l’impôt – la solidarité – et de s’affranchir de la res publica, la « chose publique » n'est pas la liberté de notre triptyque républicain. Cette « liberté libertarienne » est, au contraire, l’expression d'une domination de privilégiés sur le plus grand nombre. Bafouant tout à la fois, les idéaux de liberté, d'égalité, et de fraternité, cette puissance des plus riches menace notre avenir à tous.

Se revendiquer républicain ne signifie en rien se satisfaire des institutions de la Vᵉ République. Cela ne suggère pas, non plus, que l'on oublie combien les républiques successives ont été par trop gagnées par la logique impériale. Cela réclame de retrouver le souffle initial, l’esprit constituant de la Révolution, tout ce qui a fait que la France a été réellement forte : ses idées, sa capacité d’accueil, sa capacité à résister, à faire des choix et prendre des décisions qui vont engager les temps à venir. C’est la sagacité et la pensée, au service de la chose commune, en lieu et place de la soumission à toutes les injonctions étriquées de notre temps.

Mais la démocratie dans une République déliquescente n'est rien d'autre qu’un électoralisme validant le pouvoir en place. Inéluctablement – cela s’est déjà vu dans le passé pas si lointain – cela conduit à la montée de forces politiques, hostiles au projet républicain.

Aujourd'hui, cette charge contre la République a commencé à travers la canonnade à jet continu des idéologies réactionnaires, dans nos journaux, sur nos écrans et nos radios.

Et entre l’insuffisance de la pensée du personnel politique et sa faiblesse devant les « puissants », l'idéal républicain semble bien démuni.

Faut-il le rappeler :

« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.

La loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu'aux responsabilités professionnelles et sociales. »

Cet article premier de la Constitution répond à toutes les idéologies réactionnaires à l’œuvre :

- nul ne peut remettre en cause la laïcité, ni en détourner le sens pour discriminer nos concitoyens, sur la base de leur religion ou de leur athéisme. Nos concitoyens de confession musulmane ne sont pas des citoyens de seconde zone.

- nul ne peut remettre en question l’État de droit au profit exclusif du droit de l’État, qui se placerait au dessus de la loi. Cela vaut aussi pour les présidents de la république.

- nul ne peut remettre en question la dimension sociale de la République. L'égalité d’accès aux droits, quel que soit notre statut dans la société, est garanti. Depuis l’après-guerre, la dimension sociale de la République s’incarne dans la « Sécurité sociale », une institution de plus en plus menacée par les appétits de l’Empire.

- nul ne peut déployer désormais un discours masculiniste nostalgique de la femme assignée à son foyer.

- nul ne peut – surtout un élu local – mener des luttes, non pas contre la pauvreté, mais contre les pauvres eux-mêmes, notamment auprès des personnes allocataires du RSA. À ceux qui violent l'article premier de notre Constitution, en restant indifférents aux gens qui dorment dans la rue, même quand il s’agit d’enfants, qui préfèrent les invisibiliser, ou les chasser, avec une violence démonstrative, indigne, ou pire encore, en font une opération de séduction électoraliste, rappelons qu'ils n'en ont pas le droit.

Les forces de la République ont permis que soit intégrée en 2004, dans le préambule de la Constitution, une charte de l’environnement qui stipule :

« Que les ressources et les équilibres naturels ont conditionné l'émergence de l'humanité ;

Que l'avenir et l'existence même de l'humanité sont indissociables de son milieu naturel ;

Que l'environnement est le patrimoine commun des êtres humains ;

Que l'homme exerce une influence croissante sur les conditions de la vie et sur sa propre évolution ;

Que la préservation de l'environnement doit être recherchée au même titre que les autres intérêts fondamentaux de la Nation.

L’impérialisme nie les limites de notre monde aux ressources limitées. Il est le symptôme du refus de remettre en cause nos modes de production comme si le capitalisme était un horizon indépassable, préférant la guerre à toute forme de régulation. Après tout, Clausewitz nous a bien expliqué que la guerre n'est rien d'autre que « la continuation de la politique par d’autres moyens »2. L'impérialisme est ainsi le déni de la brutalité présente des bouleversements écologiques et de leur évolution probable, un déni des alertes des scientifiques dans le refus de prendre en compte leurs causes et d’en mesurer les conséquences prévisibles.

La République, c’est notre héritage commun, un héritage perfectible, fragile et menacé. Mais c'est un socle formidable pour affronter les bouleversements de notre temps, à condition de nous en emparer urgemment, de nous y référer en permanence, à tous les échelons. À commencer par le local.

Le 20/01/2026

Emmanuel Antoine, Catherine Malbranque, Ronan Becheler

1 Jacques Lacan

2 Carl von Clausewitz De la Guerre, 1832

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