Derrière

Derrière le port, un bateau blanc – l’Aquarius, le Sea Watch ou un autre - attend avec des hommes, des femmes et des enfants à son bord. Nés de l’autre côté de la mer, ils avaient le choix entre l’exil, la misère ou la mort. Mais sur cette rive, autrefois terre d’hospitalité, on préfère qu’ils retournent chez eux ou qu’ils meurent en mer. En silence. Avec leurs larmes et leurs détresses. Parfois, ils traversent nos barbelés.

Derrière les murs des camps, des violences policières contre ceux et celles qui ont fui leurs pays : humiliation, privation de nourriture, manque de soins, coups arbitraires. La brutalité se propage partout. Dans les manifestations de toutes sortes - gilets jaunes, jeunes pour le climat et fête de la musique : gaz, matraque, armes blessantes.

Derrière ces violences-là, des enquêtes bidons et le silence des ministres. Complices ou coupables ? Ont-ils peur d’une grève de la police ? D’être perçus comme des anges ? Caution ou soutien ? Peu importe, ils offrent l’impunité en cadeau à ceux qui portent les coups. Jamais inquiétés. Décorés même parfois.

Derrière la peur de l’étranger, la peur de perdre. Les élections ou une certaine idée de soi. De rares richesses ou un héritage. Un besoin de supériorité et de protection. Une coupure avec « les bons sentiments » qui pourraient nous emporter. Derrière la peur, la peur. Il vaut mieux contrôler, s’embastiller.

Derrière le contrôle, le coffre-fort de ce qu’il faut garder pour ses proches : une famille idéalisée, des voisins calfeutrés, des compatriotes fantasmés. Ce coffre-fort est au fond d’un ordinateur d’un bureau du couloir d’un bâtiment de béton gris rue de Bercy. Ce coffre-fort est vide d’amour.

Derrière le coffre, des personnes qui souffrent. Toujours plus nombreuses. L’impuissance qui se terre ne fait plus de différence entre eux et nous, les réfugiés et les gens d’ici, les noirs et les bleus, les gueux de toute croyance. On mord la poussière. On conserve ce goût âcre et pâteux en en bouche qui stérilise la révolte. Même dans les terres hospitalières, on trouve des urgences vitales dans les salles d’attente, des soignants à bouts de de nerfs, des lits dans les couloirs. Et la contrainte budgétaire de toute part. Il faut économiser, fermer des lits, contrôler les soins, prendre le virage ambulatoire et suivre la ligne droite. Surtout bien droite la ligne.

Derrière les injonctions, des instruments technocratiques et bureaucratiques, des mots obscurs et des sigles abscons, des individus qui contrôlent à distance, loin des blessés, des malades et des barbares à visage d’enfant. Cette distance est importante. On pourrait se laisser toucher par l’émotion. Ressentir la douleur. Etre désemparé par des larmes coulant un malheur organisé.

Derrière le pouvoir des bureaux, la pensée comptable : des milliards vertigineux, des mots paralysants : maintien de l’ordre, mesures d’éloignement, compétitivité intra-communautaire, optimisation fiscale, taux d’intérêts, de croissance, de natalité... Le sens disparaît mais derrière son fantôme, on peut encore ressentir le message : « Chacun chez soi, chacun sa part ! Reste dans ton pays, bosse et défends tes intérêts ». Les mots vides donnent le tournis et le gage de sérieux nécessaire à l’obéissance. La parole politique se soumet et l’indignation s’atténue. L’horizon de justice disparaît. On s’absente de son corps, de sa vulnérable condition de terrestre. Peu importe ton âge, ta santé ou celle de tes proches. Peu importe le rivage.

Derrière, la guerre de tous contre tous. Et la mort qui gagne au jeu de la violence.

Et devant ?

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