Gestion tchèque de la crise sanitaire et «vol de masques»

L’épidémie du Covid-19 révèle une multitude de façons de réagir. À travers le monde, les solutions sont diverses et les résultats seront variés. On pourra déterminer ultérieurement quels pays ont développé des pratiques judicieuses. La gestion tchèque de la crise sanitaire du Covid-19 est un exemple plein d’enseignements parce qu’elle semble remarquablement efficace.

L’épidémie du Covid-19 révèle une multitude de façons de réagir. À travers le monde, les solutions sont diverses et les résultats seront variés. On pourra déterminer ultérieurement quels pays ont développé des pratiques judicieuses et quels systèmes auront dysfonctionné. On pourrait d’ores et déjà s’inspirer des bons exemples et profiter de l’expérience des pays qui ont eu le malheur d’être les premiers touchés. Il semble pourtant que les meilleurs cas de gestion de la crise en Asie (Taiwan, la Corée du Sud) n’aient pas beaucoup influencé nos politiques au contraire de l’Allemagne. Il paraît aussi que les leçons du cas italien ont été trop tardivement tirées. D’autres pays européens peuvent désormais servir de points de repère. La gestion tchèque est particulièrement intéressante à ce titre, parce qu’elle semble remarquablement efficace. Dans ce cas, une affaire ayant suscité un emballement médiatique bref mais laissant des traces tenaces pourrait pourtant empêcher qu’on lui accorde toute l’attention qu’elle mérite. Il faut donc d’abord tenter de démêler une pelote de mensonges.

Retour sur l’affaire du prétendu vol de masques

C’est peut-être dans un reportage sur France 2 le 22 mars que la rumeur sur un prétendu détournement de masques se présente sous la forme la plus affirmative. Prenez donc deux minutes pour voir le travail (si on peut dire).


Pour rétablir les faits, il faut revenir cinq jours en arrière. [Voir plus bas en ANNEXE 1, un point sur le traitement médiatique de l’affaire en République Tchèque et le détail de quelques sources utilisées]

Le 17 mars, dans le cadre d’un contrôle général visant les revendeurs de masques susceptibles de profiter de la crise pour appliquer des prix abusifs et spéculant sur la demande en augmentant les prix de revente à la dernière minute, la police tchèque démantèle un réseau de trafic de masques. Il s’agirait apparemment d’un réseau tchéco-chinois. L'entrepôt à Lovosice (Bohême du Nord) où les douanes et la police tchèques ont trouvé 680 000 masques appartiendrait à une figure de la communauté chinoise en République Tchèque qui cherche à les revendre à prix fort au gouvernement.

Sur ces 680 000 masques saisis, 100 000 seulement (101 600 très exactement) sont destinés à l’Italie (ils font partie d’un don de la Croix-Rouge de la ville de Qinghai, dans la province chinoise du Zhejiang, à des compatriotes chinois en Italie, voire peut-être d’un doublon frauduleux de ce don, selon les dernières hypothèses de l’enquête policière non encore confirmées). Cet envoi avait été organisé par M. Čou Ling-Tien, chef de la communauté chinoise en République Tchèque, à la fois proche du président tchèque Miloš Zeman et du pouvoir communiste chinois, relations qui expliquent que ce lot ait transité par la République tchèque. La police saisit tout et bloque tout dans un premier temps pour les besoins de l’enquête comme pièces à conviction.

Or, un chercheur en économie Lukáš Lev Červinka, qui fait partie du Parti Pirate, remarque en regardant un reportage sur cette saisie à la télévision tchèque que, parmi les cartons, plusieurs portent des étiquettes indiquant comme destination l'Italie. Il place immédiatement cette information sur son compte facebook, puis est contacté peu après par un journal italien, La Repubblica [Voir plus bas dans l’Annexe 2, la traduction de son interview].

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Les autorités tchèques assurent avoir indiqué dès le 19 mars (c'est-à-dire avant le dévoilement de l'affaire en Italie) qu'elles ont averti les autorités chinoises de la saisie de ces cartons, de l'existence du trafic, et qu’elles leur ont demandé de renvoyer immédiatement un même nombre de masques en Italie, car ceux de Lovosice étaient bloqués par les douanes pour enquête. Les autorités tchèques préviennent également l'ambassade d’Italie à Prague de l'affaire en lui signalant que les Chinois allaient renvoyer de nouveaux masques.

Le vendredi 20 mars, le ministre de l’Intérieur tchèque, Jan Hamáček publie un communiqué officiel pour indiquer qu’une partie des masques saisis avait été envoyée par la Chine à la communauté chinoise d’Italie et que des négociations étaient en cours avec la région de Lovosice et le gouvernement italien pour régler l’affaire.

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Là-dessus, le samedi 21 au soir, un article est publié dans La Repubblica, à partir des informations mises sur la page facebook de Lukaš Lev Červinka[1] et l'information est ensuite reprise en France sans contrôle ni enquête et avec de consternantes simplifications à chaque étape, ce qui donne lieu à beaucoup de désinformation avec prolifération d'éléments incorrects.

On déclare par exemple « que les masques ont été saisis par les douanes tchèques à l'aéroport » (rappelez-vous le « reportage » de France 2) sous-entendant ainsi que ce sont les autorités tchèques qui ont elles-mêmes décidé de détourner les masques.

Ce qui est manifestement faux puisque les masques ont été saisis par les douanes et la police dans le cadre du démantèlement d'un trafic et trouvés bien en dehors de Prague dans un entrepôt de Lovosice, à partir duquel le réseau comptait les revendre.

On déclare aussi que « la République tchèque a détourné 680 000 masques destinés à l'Italie »

Cela est également inexact, puisque sur les 680 000 masques saisis seuls 100 000 (très exactement 101 600) provenaient de Chine et étaient destinés à la communauté chinoise d’Italie. Les 570 000 autres étaient du matériel déjà sur le territoire tchèque (récupéré ou acheté et stocké auparavant) et mis en vente à des prix illégaux et abusifs d'où cette enquête de la police qui ne s'attendait pas à tomber aussi sur des masques destinés à l'Italie.

On déclare également que « les masques destinés à l'Italie ont été distribués dans les hôpitaux tchèques », ce qui est abusif, puisque les masques saisis ont dans un premier temps été conservés par la police tchèque comme pièces à conviction dans le cadre de l’enquête, avant d’être en effet distribués dans des hôpitaux du Nord de la Bohême, après accord des autorités chinoises et de l'ambassade italienne lorsqu'il a été décidé entre les différentes parties qu'un nouveau contingent de masques serait immédiatement renvoyé de Chine vers l’Italie pour remplacer les masques saisis.

 On déclare enfin que « les Tchèques ont gardé pour eux les masques après l'éclatement de l'affaire », ce qui est encore erroné, puisque les autorités tchèques pour faire taire la polémique ont envoyé dès le lundi 23 mars 110 000 nouveaux masques pris sur les réserves tchèques pour remplacer les 100 000 saisis en Tchéquie. Ces 110 000 masques se sont donc ajoutés aux 100 000 masques renvoyés par les Chinois en Italie.

 Malgré les protestations des autorités et des médias tchèques, aucun média français n’a cru bon de rectifier les premiers titres ou de publier des démentis clairs. Une accumulation de pénibles contrevérités circule donc toujours en France à sujet.

La chronologie des mesures sanitaires tchèques, notamment la fermeture des frontières

On ne sait presque rien, ici, sur la gestion tchèque de la crise sanitaire. L’histoire des masques prétendument volés est une des deux seules choses qui ont été portées à la connaissance du public français. L’autre n’a pas été traitée avec plus d’équité par la presse.

Quand le pays (précédant de peu la Slovaquie) a introduit des restrictions très importantes à la circulation des personnes et a mis en place la fermeture quasi-totale des frontières (mesures annoncées dès le 13 mars pour prendre effet le 16) la réaction de désapprobation a été quasi unanime. Une mesure pertinente sur le plan sanitaire (le contrôle drastique des frontières) a ainsi été spontanément interprétée comme une mesure quasiment xénophobe, ou au moins populiste (mettez ou ne mettez pas de guillemets à votre guise).

Il faut souligner ici que l’épidémie en République tchèque (et encore plus en Slovaquie) accusait alors un net retard sur son développement en Italie, en France, ou en Espagne. Évidemment, les autorités n’y sont absolument pour rien. Dans la mesure où Prague est une des capitales du tourisme mondial, c’est d’ailleurs un coup de chance. Quoi qu’il en soit, les mesures ne se sont pas restreintes, bien sûr, aux questions de frontières. On a promu comme partout les gestes barrière et introduit rapidement un strict confinement. Les premières mesures à cet égard (fermeture des écoles, interdiction des rassemblements de plus de 100 personnes) ont été prises le 10 pour le lendemain.

Soulignons bien la précocité de tout le dispositif, tout cela ayant été décidé alors que la Tchéquie comptait 141 cas de contamination et encore aucun décès. En France, pour remonter à des chiffres comparables, il faut revenir aux derniers jours de février et aux premiers de mars (100 cas confirmés le 29 février, 191 le 2 mars), ou plutôt entre le 6 et le 7 mars si l’on tient compte de la démographie des deux pays[2]. Comme les mesures de confinement strict ont été annoncées en France, le 16 mars pour prendre effet le lendemain, on peut compter au moins 10 à 11 jours de retard par rapport à la Tchéquie, ce qui donne un bon repère.

Il faut surtout souligner que ce retard (ainsi bien avéré) des mesures françaises s’est accompagné d’une suite de déclarations erratiques de la part du pouvoir (déclarations de J.-M. Blanquer régulièrement infirmées dans la journée, interventions stellaires de Mme Sibeth, propos rassurants d’E. Macron – « la vie ne doit pas s’arrêter », etc.). Surtout, la France s’est concentrée sur les élections municipales du 15 mars, alors que le débat public n’aurait pas dû porter sur autre chose que sur l’épidémie.

Si l’on fait la comparaison avec la Tchéquie, on doit observer que la prise de conscience collective a sans doute été retardée en France plus encore que la prise des mesures. La capacité d’initiative de la société tchèque vient peut-être bien d’abord de sa précocité à prendre la mesure de l’événement alors que les nombreux comportements inadaptés, voire aberrants, des Français dans les jours précédant le confinement s’expliquent d’abord et avant tout par la confusion des informations dont on les abreuvait.

La généralisation du port du masque et l’utilisation de masques artisanaux

Comme le souligne, à juste titre, cette petite vidéo

How to Significantly Slow Coronavirus? #Masks4All (Creative Commons license, feel free to share) © Petr Ludwig / Konec prokrastinace [CZE]

Outre leur excellente réactivité pour prendre les mesures de confinement du pays, avec notamment une rapide fermeture des frontières, l’originalité des Tchèques est d’avoir donné des consignes particulières par rapport au port du masque. Contrairement à la France et à d’autres pays, ils se sont imposés dès le 16 mars de porter systématiquement un masque à la moindre sortie.

Comme la Tchéquie pas plus que la France ne disposait de stocks de masques suffisants avant la crise, la confection de masques artisanaux ou de « masques maison » a été encouragée. De nombreux masques, certains tout à fait élégants, ont ainsi été confectionnés. Cette précaution très simple, prise aussi par un pays comme le Viet Nam, semble redoutablement efficace.

Les bêtises prononcées ici et prennent à cet égard un relief particulier. La position du gouvernement français semble bien avoir été celle-ci : « Puisque nous n’avons pas de masques, déclarons tout simplement que ça n’est pas utile d’en porter ». L’exemple tchèque montre qu’il aurait mieux valu faire autrement et que c’était possible même en cas de pénurie initiale. Au lieu de cela, un certain nombre de Français ont perçu qu’il serait ridicule d’en porter !

Il faut dire que certaines autorités sanitaires ont adopté des positions radicales à cet égard. L’ARS de Nouvelle Aquitaine et le docteur Daniel Habold, directeur du pôle santé publique de l’institution, semblent avoir été les plus extrémistes. On lit ainsi en titre dans Sud-Ouest ce message subtilement nuancé : « Coronavirus : "Non aux masques en tissu fabriqués maison", dit l’ARS »

Il y a quelque chose d’un peu inquiétant dans le raisonnement qui semble supporter cette recommandation : « si vous ne pouvez pas vous procurer une protection optimale, vous pouvez vous dispenser de toute protection ». Il faudra se demander un jour comment on a pu gravir un tel sommet d’ânerie ou, pire, d’irresponsabilité. Tout se passe ici comme s’il n’y avait absolument aucun moyen terme entre les précautions naturellement les plus drastiques à prendre au bloc opératoire ou en milieu hospitalier et rien du tout…

Heureusement, il y a aussi des positions beaucoup plus nuancées.


Mais voici ce que l’on a pu observer en Tchéquie.

Dès le tout début du confinement et alors que chaque foyer, chaque individu faisait en sorte de se fabriquer des masques « maison », des corporations entières se mobilisaient, comme les costumières des différents théâtres de République tchèque ou des studios de cinéma, ou les artisans, ouvriers et petites entreprises du textile qui se mettaient à fabriquer des masques en tissus en grande quantité pour en équiper les équipes non soignantes des cliniques et des hôpitaux, les caissières et caissiers des magasins encore ouverts, les ouvriers travaillant sur les chantiers.

Une multitude d’initiatives ont ainsi été prises par la société tchèque [Voir plus bas l’ANNEXE 3, qui en recense un certain nombre]

D’une manière générale la quarantaine a permis de redévelopper, de renforcer et de redonner une totale légitimité à une société civile que les pouvoirs politiques en place après 1989 avaient tenté de discréditer ou de faire disparaître par peur d’un « contre-pouvoir ».

Un commentateur du site info.cz estime ainsi que l’on assiste à la création d’une sorte d’immunité nationale : 

« Cette immunité semble nous protéger de la haine, de la peur et de la méfiance réciproque, des phénomènes qui nous ont, ces dernières années, étouffés, divisés et qui ont disloqué une société tchèque traditionnellement conviviale. Les sentiments d’unité et de solidarité que nous partageons aujourd’hui, sont identiques à ceux qui ont régné lors de la révolution de Velours en 1989 et dont l’intensité ne s’est plus jamais répétée ensuite, sauf lors de courts moments d’euphorie suite à des succès sportifs. C’est une belle promesse pour l’avenir. » 

Ajoutons que la République tchèque n’a pas eu recours à des « autorisations de sortie », imprimées, datées et paraphées et a fait confiance au civisme et à la responsabilité de chacun, sans mettre en place des contrôles policiers ou des amendes massives (et ceci se déroule sans problème). De même aucun « couvre-feu » n’a été instauré dans le pays. La situation n’est cependant ni idyllique ni sans accroc pour le fonctionnement politique et démocratique du pays, mais c’est le cas presque partout avec le fleurissement de « régime spéciaux » ou « d’exception » liés à l’épidémie. C’est ainsi que le Sénat tchèque critique très ouvertement le premier ministre, Andrej Babiš, pour sa gestion très personnelle (voire très personnalisée) de la crise et pour sa volonté de se mettre au devant de la scène. Plusieurs sénateurs tchèques ont ainsi fait circuler publiquement une protestation accusant le premier ministre de ne pas respecter les règles en vigueur  et notamment d’avoir cherché à contourner le Cabinet de gestion de crise (organisme créé et mis en place après les grandes inondations de Prague en 2002, et coordonnant les différents ministères concernés, les sauveteurs, les sapeurs-pompiers, l’équivalent de l’Agence Nationale de Santé, etc), de ne pas consulter les chambres élues (parlement, sénat) et de prendre trop de décisions par-dessus la tête des ministères concernés (Santé, Intérieur, Education, Industrie et commerce, Affaires étrangères…) surtout quand ces ministres ne sont pas de son parti [Voir plus bas ANNEXE 4 quelques notions sur la vie politique tchèque et l’actuel gouvernement ]

Des représentants professionnels (syndicats, Chambre d’Industrie et du commerce…) critiquent pour leur part le manque de mesures financières et budgétaires et sociales pour aider l’économie tchèque et les particuliers et craignent des retombées économiques graves dans les semaines et les mois à venir. De même, les mesures prises pour pallier les pertes financières des petites entreprises, des travailleurs indépendants et des auto-entrepreneurs ont été jugées ridiculement basses et très insuffisantes, alors que les grandes entreprises bénéficiaient d'aides plus importantes.

De nombreux médias tchèques tout comme une grande part de la population (en révolte ouverte contre Babiš depuis de nombreux mois qui ont vu les manifestations monstres se multiplier) critique par ailleurs l’instrumentalisation de la crise par le premier ministre pour défendre ses intérêts personnels (notamment ceux d’Agrofert, une des plus grandes sociétés agroalimentaires d’Europe centrale qu’il a fondée en 1993, dirigée, et dans laquelle il garde des intérêts) et pour défendre ses options politiques. La façon dont Babiš s’exprime presque tous les soirs sur les médias nationaux et se met constamment en scène ulcère ses nombreux opposants.

 Mais revenons aux résultats obtenus par les Tchèques.

 Des résultats très probants.

Pour évaluer les conséquences de la politique sanitaire suivie, il faut analyser quelques chiffres.

Il est certes bien difficile de se risquer à comparer des statistiques épidémiologiques quand on n’est pas spécialiste. Nous nous y risquons cependant en étant bien persuadés que des biais sont sans doute facilement détectables dans notre manière de procéder (merci de nous les signaler). Quoi qu’il en soit, les divergences entre la France et la Tchéquie sont telles que la comparaison nous paraît éloquente quelle que soit l’imperfection de notre traitement des données (et peut-être de nos données mêmes).

Nous prenons comme point de comparaison la date du 13 mars, jour où la République tchèque a annoncé ces mesures de confinement strict. Si nous ne nous trompons pas, elle doit correspondre à la date du 7 mars dans l’avancée de l’épidémie en France. Ces deux jours-là, les autorités des deux pays disposaient en tout cas d’un chiffre du nombre d’infections comparable. Nous avons ensuite les derniers chiffres disponibles pour la Tchéquie, le 30 mars, dix-sept jours plus tard donc, que nous comparons avec ceux du 24 mars (7+17) pour la France. Pour établir une comparaison pertinente, il faut tenir compte de la différence de population des deux pays. Nous multiplions donc les chiffres tchèques par 6,3.

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On constate immédiatement une immense différence. Si pour le nombre de cas testés positifs, les évolutions paraissent relativement comparables (avec déjà un effet positif en Tchéquie), le nombre de décès, qui est un chiffre beaucoup plus significatif, on le sait, n’est pas du tout du même ordre.

Les taux de décès  par rapport aux cas positifs sont absolument sans commune mesure (0,13% en Tchéquie ; 4,9 % en France, mesurés respectivement les 30 et 24 mars), ce qui signifie aussi sans aucun doute que les Tchèques ont réalisé en proportion beaucoup plus de tests que les Français. Si on réévalue la précocité de leurs mesures à cet aune, le retard français en la matière apparaît encore plus nettement.

Il faut en outre souligner que les Tchèques semblent d’ores et déjà stabilisé le nombre de nouveaux cas constatés alors que le nombre français est loin d’avoir cessé de croître.

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Figure 1. Nombre de cas constatés en République tchèque (graphique du Ministère tchèque de la Santé)

Des mesures de confinement précoces et judicieusement menées semblent donc bien avoir limité drastiquement la contamination, que l’on considère le nombre de cas constatés, la rapidité de la contamination, la précocité de la stabilisation et bien sûr et surtout le nombre de décès à déplorer.

Conclusion

Le cas tchèque présente un grand intérêt et il serait vraiment trop commode de ne pas le prendre en compte au prétexte très distingué que nos voisins d’Europe centrale sont tout juste bons à « voler des masques » pour se protéger. L’exemple tchèque montre au contraire qu’en prenant précocement des mesures adéquates et surtout en laissant une grande autonomie à une société civile non infantilisée et bien informée, on peut contenir l’épidémie avec un maximum d’efficacité. Il semble ainsi remettre en cause, au moins partiellement, la réaction des autorités françaises (sans parler de leur propension à l’autosatisfaction), que ces autorités soient politiques ou sanitaires, ainsi que celle de médias décidément trop peu curieux quand manquent les stimulations du pouvoir et trop prompts à relayer des informations non vérifiées. On a beaucoup parlé, et à juste titre, des exemples taïwanais ou coréens, il faut maintenant observer attentivement les exemples européens, qu’ils soient judicieux ou aberrants. Tchéquie, Slovaquie ou Portugal ont pris des mesures précoces, Suède, Hongrie (et oui, l’Europe centrale n’a pas réagi comme un bloc !), Hollande ou Grande-Bretagne ont été au contraire encore moins réactives que la France. Il faut garder l’œil sur tous ces différents cas, il y a beaucoup à en apprendre.

 

Merci à Alain M., Sylvain T., Martina B., Leïla B., Rémy R., Françoise L., pour leur précieuse aide.

[1] https://www.repubblica.it/esteri/2020/03/21/news/coronavirus_cosi_la_repubblica_ceca_ha_sequestrato_680_mila_mascherine_inviate_dalla_cina_all_italia-251883320/

 [2] La population française étant à peu près six fois supérieure à la population tchèque (6,3 exactement), le chiffre peut être multiplié en conséquence. 141x6,3 = 888,3. Or le 6 mars, on recensait 613 cas en France et le 7, 948.

 

ANNEXE 1 : Le traitement de l’affaire dans les médias tchèques
L’un des premiers articles parus sur l’affaire en République tchèque émane du journal Denik-N (un journal fondé par de jeunes journalistes désireux de créer un média indépendant, financé par ses lecteurs et ses abonnés en ligne, afin de contrebalancer certains média tchèques trop proches du pouvoir ou appartenant à des hommes politiques comme le célèbre quotidien Lidový Noviny racheté par Andrej Babiš, qui, avant d’être le premier ministre tchèque, est surtout un riche homme d’affaires). Denik N annonce l’affaire dès le 17 mars, puis donne de nouvelles informations le 20 mars.  

https://denikn.cz/321235/stat-zabavil-i-respiratory-ktere-posilal-cerveny-kriz-na-pomoc-italii-bylo-to-nedorozumeni-rika-hamacek/?ref=list

D’autres journaux tchèques sérieux comme le journal économique Hospodarské Noviny reprennent et étudient l’affaire, le 20 mars avant qu’elle ne soit reprise par les journaux en ligne comme WWW. Novinky.cz.

https://domaci.ihned.cz/c1-66738420-cesko-si-respiratory-zabavene-v-lovosicich-necha-i-kdyz-slo-o-cinsky-dar-italii-cina-posle-italum-nove

https://www.novinky.cz/zahranicni/koronavirus/clanek/zabavene-respiratory-v-lovosicich-byly-cerveneho-krize-40317481

Il est à noter que l’établissement des faits ne fait pas polémique en Tchéquie, où les contrevérités diffusées en Italie ou en France n’ont jamais trouvé prise.

ANNEXE 2 : Traduction de l’interview de Lukáš Lev Červinka, parue le 22 mars 2020.
https://www.info.cz/cesko/pravnik-cervinka-se-stal-v-italii-kvuli-odhaleni-zabavenych-rousek-hrdinou-vubec-ho-to-netesi-44662.html

 Question Pouvez-vous s’il vous plait nous dire comment vous avez découvert qu’une partie des masques respiratoires saisis à Lovosice était en fait une aide humanitaire pour l’Italie ?

  1. Červinka : Purement par hasard, rien d’autre. Sur une image de la saisie filmée par la télévision, j’ai vu que les colis emballés portaient des drapeaux italiens et chinois et qu’il y avait l’inscription « Nous sommes avec vous. Italie tiens le coup ». De telles inscriptions ne sont pas courantes sur des envois commerciaux. De plus, je me suis rendu compte que sur Internet on trouvait des images similaires d’envois d’aide humanitaire de la Chine à l’Italie.

Question : Vous avez donc signalé cela aux médias ?

  1. Červinka: Non j’ai simplement mis sur mon profil Facebook, des photos provenant de serveurs tchèques avec des photos de l’envoi saisi, en indiquant qu’il pourrait s’agir d’une aide humanitaire. Ensuite certains médias tchèques ont découvert que c’était vraiment le cas. Et hier des journalistes de la Repubblica m’ont appelé.

Question : Ce journal écrit que vous êtes un chercheur courageux et honnête qui « a dévoilé les mensonges officiels du gouvernement tchèque ». Ça vous fait quoi d’être dans la position de celui que l’Italie frappée par l’épidémie présente comme un héros ?

  1. Červinka: Rien de bien. Ça ne me fait pas du tout plaisir. Premièrement parce que j’ai découvert ce lot humanitaire par hasard, deuxièmement à cause de la mauvaise réputation que cela à fait à la République tchèque en Italie. Je ne suis pas du tout content de ça en tant que Tchèque.

ANNEXE 3 : Quelques-unes des multiples initiatives prises par la société tchèque
Pour aider à la fabrication des masques, l’université technique de Prague (CVUT) distribuait, via les réseaux sociaux et la presse, de nombreux tutoriels pour la fabrication de masques « artisanaux » à partir de matériaux de base accessibles à tous.

https://www.idnes.cz/onadnes/zdravi/rouska-bavlnena-ustenka-koronavirus-navod-vyroba.A200315_213240_zdravi_jup

Plusieurs villes tchèques (en Moravie, Brno, Olomouc…) transformèrent également les distributeurs de boissons ou de snacks pour en faire des « distributeurs de masques » en tissus à l’entrée des supermarchés ou des hôpitaux.

Les professeurs et doctorants de la CVUT lançaient également plusieurs initiatives avec la fabrique de masques FPP2 et FPP3 à l’aide d’imprimantes 3D. Les plans et les modèles de ces masques furent envoyés en Italie pour qu’ils y soient reproduits.

https://www.irozhlas.cz/veda-technologie/veda/koronavirus-cesko-v-cr-cvut-snorchlovaci-masky-ventilator-corovent-vojtech_2003290703_tkr

https://www.ciirc.cvut.cz/cs/covid-2/

https://www.ciirc.cvut.cz/cs/cesky-institut-informatiky-robotiky-a-kybernetiky-cvut-ziskal-certifikaci-pro-svuj-novy-respirator-vyroba-muze-zacit-obratem-rektor-cvut-k-tomu-podepsal-memorandum-s-ministrem-zdravotnictvi/

Ce projet a été repris par plusieurs start-up tchèques qui aujourd’hui produisent ces masques en série et les équipent de nano-filtres.

Par ailleurs, une unité de chercheurs et doctorants de cette même université se lançait – avec le projet CoroVent – dans la fabrication de cent respirateurs et ventilateurs professionnels pour bloc opératoire, conformes aux normes techniques les plus strictes, après avoir lancé via les réseaux sociaux une souscription pour recueillir les fonds nécessaires. L’institut d’informatique et de robotique de l’Université de Prague se lançait également dans la fabrication de respirateurs et ventilateurs pour équiper les hôpitaux.

https://www.lupa.cz/aktuality/cesky-open-source-plicni-ventilator-corovent-shani-penize-na-vyrobu-pro-nemocnice/

https://www.corovent.cz/

De leur côté et avant que Donald Trump ne décide la réquisition des fabricants automobiles pour la fabrication en série de respirateurs et ventilateurs, les usines automobiles tchèques Skoda (à Plzeň) décidaient de convertir leur chaîne de montage pour la fabrication en masse de masques FPP2 et FPP3 et de ventilateurs

https://www.skoda-storyboard.com/cs/skoda-svet/odpovednost/misto-tajnych-prototypu-tisknou-respiratory-skoda-auto-pomaha/

Ajoutons que par simple mesure de bon sens, les autorités tchèques décidaient encore trois jours après la mise en place du confinement total, d’instaurer d’un horaire réservé aux plus de 65 ans, pour tous les magasins, consultation médicale et pharmacie. La tranche horaire de 7h à 10h du matin est donc désormais interdite à toute autre personne et exclusivement réservée aux « seniors », afin de minimiser les contacts, de fluidifier l’afflux dans les magasins et de rassurer certaines personnes âgées qui n’oseraient pas sortir.

Les sans-abris ont systématiquement été hébergés dans des centres où ils sont nourris où ils peuvent se laver et où ils sont testés si des symptômes apparaissent et – si besoin – envoyés à l’hôpital.

Le site du quotidien économique Hospodářské Noviny rapporte que des milliers de personnes et de sociétés offrent leur aide. La chaîne de restauration Office Food, par exemple, a proposé de distribuer quelque 10 000 repas par jour à des personnes retraitées coincés chez elles, alors que leur nombre, rien qu’à Prague, est de 240 000. 

Enfin, comme ailleurs, de multiples initiatives associatives ou privées sont apparues (livraisons à domicile des restaurants, mise en place d’une plateforme Dame jidlo pour commander par Internet ses courses dans les magasins près de chez soi, multiples services et plateformes pour mettre en contact les volontaires qui veulent aider, etc.).

https://denikn.cz/316359/solidarita-za-casu-koronaviru-rousky-z-pivovaru-pravni-pomoc-i-napoje-zdarma/?ref=list

ANNEXE 4 : Quelques notions sur la vie politique tchèque
La République tchèque est une démocratie parlementaire avec élection à la proportionnelle. En toute logique, c’est donc une coalition de plusieurs partis qui est aujourd’hui au pouvoir. Soulignons que le paysage politique n’est certainement pas celui d’un « pays populiste » ou « d’extrême droite », comme on a tendance à le caricaturer en France. Depuis les dernières élections législatives, la coalition au pouvoir rassemble des élus de ANO (le parti de centre droit-libéral de Babiš, allié de Macron au Parlement européen) et des socialistes (ČSSD sociaux-démocrates), avec le soutien du parti communiste (KSČM). Les ministres représentent les deux partis majoritairement élus, à savoir ANO et les sociaux-démocrates comme le ministre de l’Intérieur, Jan Hamáček, ou le ministre des Affaires étrangères, Tomáš Petříček, ou encore la ministre du Travail et des affaires sociales, Jana Maláčová. Mais on y trouve aussi des non-inscrits (comme Karel Havlíček, ministre de l’Industrie, du commerce et des transports)

https://en.wikipedia.org/wiki/Andrej_Babi%C5%A1%27_Second_Cabinet

 

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