Toujours la même question : « Qui parle ? »

Dans l’édition de Charlie Hebdo du 14 janvier 2016, Riss a publié un dessin imaginant le petit Aylan qui survit et qui participe aux agressions sexuelles de la Saint-Sylvestre à Cologne. Depuis, les réactions choquées se multiplient en France et ailleurs... mais si c'était le dessin qui imaginait, et pas Riss ?

Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas ici de prendre la défense de Riss, de vrais avocats, et/ou lui-même, s’y emploieront. Il s’agit juste de discuter l’affirmation comme quoi, sur la foi de ce dessin, il serait raciste.

Précisons aussi, d’une part, que l’auteur de ces lignes (qui serait plutôt sur la ligne de Luz et Pelloux) n’a de sympathie particulière ni pour l’auteur du dessin, ni pour Charlie Hebdo en général, l’empreinte de Val se faisant décidément toujours sentir. Précisons aussi, d’autre part, qu’il serait pour le moins déplacé de vouloir instruire le procès de Riss, s’agissant de ce qu’il pense, en son for intérieur, du drame absolu que constitue la mort de cet enfant (on ne peut pas entrer dans ledit for, et ça lui appartient). En revanche, il est possible d’imaginer que le traitement médiatique de l’événement l’a exaspéré (rien avant alors que d’autres enfants réfugiés mourraient, rien après alors que d’autres enfants réfugiés continuent de mourir).

Remarquons enfin que les précédents dessins de Riss sur le sujet dans l’édition du 9 septembre 2015 (« La preuve que l’Europe est chrétienne – Les chrétiens marchent sur les eaux – Les enfants musulmans coulent » et « Si près du but » avec le petit Aylan au pied d’un panneau MacDo avec Ronald qui s’extasie « Promo ! 2 menus enfants pour le prix d’un ») n’ont pas suscité une polémique de la même ampleur. Peut-être parce que le premier aurait très bien pu être un fantasme devenu dessin de Christine Boutin, et qu’il n’est pas sérieusement possible d’attribuer un tel jugement à l’auteur, qui ne peut pas supporter les religions, en bloc. Et peut-être parce que, dans le deuxième, on peut légitimement avoir l’impression que ce que Riss stigmatisait, c’est un Occident qui ne proposait jusque-là pas grand-chose de plus que de la malbouffe aux réfugié·es, même si un semblant de prise de conscience allant dans le sens d’un réel accueil avait pu se faire jour à la suite. On pourrait même, dans le cas présent, se dire qu’au-delà du miroir aux alouettes, le panneau MacDo est à interpréter comme l’expression crue d’un Occident colonialiste, impérialiste, et cynique, qui se repaît des enfants des autres, notamment du fait qu’Aylan avait un frère, mort avec lui. Et la machine médiatique dominante s’est, elle aussi, gavée de la photo déchirante que Riss cite, puis est passée à autre chose, comme d’habitude.

Maintenant, questionnons le dessin lui-même. Il s’agit d’une représentation, pas d’un verbatim de l’auteur. Même, pour ce qui est du corps du petit Aylan la tête dans l’eau, d’une représentation de représentation (ce que sera toujours une photo, aussi objective soit-elle, et, en l’occurrence, un objet médiatique, ce que celle-ci est devenue), qui n’apparaît plus qu’en insert, dans une bulle en haut à gauche du dessin. Et l’on voit deux personnages masculins qui coursent deux personnages féminins pour leur mettre les mains aux fesses, avec en haut la légende « Que serait devenu le petit Aylan s’il avait grandi ? », et en bas, donc, « Tripoteur de fesses en Allemagne ». Alors, « qui parle ? »

Passons sur le caractère outrancier, choquant, c’est la marque de fabrique du journal. On aime ou n’aime pas, fort bien. Attardons-nous en revanche sur la généralisation qui est évidemment suggérée : « Tous les réfugiés sont des agresseurs sexuels en puissance, même cet enfant dont la mort vous a tant ému, s’il avait survécu. » (Au passage, notons quand même qu’on pourrait se demander si le dessin ne tourne pas aussi en dérision, du coup, un Occident qui n’aurait pas tout à fait réussi à inculquer, à ces êtres frustes que sont les réfugiés, les valeurs de vivre ensemble et de respect des droits des femmes dont lui a toujours pu se targuer, l’actualité en fait l’éclatante démonstration tous les jours. Ceci dans le temps qu’il aurait fallu à Aylan pour devenir adulte.) Chacun·e conviendra qu’une telle généralisation ne peut émaner que d’une personne d’extrême droite, et donc raciste. Le problème est que Riss, si on s’y attarde, semble renvoyer les deux représentations à leur échec ou leur vacuité, plus qu’il ne veut se débarrasser de la première en tapant dessus avec la deuxième. Dans la bulle, le souvenir de la photo qui a bouleversé le monde entier, dont on peut imaginer qu’elle n’a pas été mise en scène, même si elle a été cadrée, calculée, etc., et dont Riss a déjà moqué l’utilisation à outrance dans les médias dominants, puis plus rien. Dans le corps du dessin, deux pervers, les réfugiés devenus adultes (les deux frères ?)… Ce qu’on peut subodorer, c’est que Riss ne se satisfait pas, justement, d’une représentation comme de l’autre.

Ne revenons pas sur la première, cette photo insoutenable et désormais repère historique (et que Riss dessine, interprète, sans la caricaturer, d’ailleurs), elle n’a pas mis longtemps à faire la preuve de ses limites. Sans doute l’opinion était-elle prête à la recevoir vu l’écho qu’elle a eu, mais sa capacité à émouvoir a fait long feu. Les morts à répétition de réfugié·es tentant de traverser la Méditerranée ont vite disparu des unes des journaux, a fortiori face aux attentats du 13 novembre. Et lesdits attentats ont entraîné, entre autres, une réponse militaire qui n’a pas manqué d’occasionner des morts civiles, l’état d’urgence, et la tentation du côté du gouvernement d’inscrire celui-ci dans la Constitution en même temps que la déchéance de la nationalité pour les binationaux nés en France. Autant dire aucun début de commencement de solution, plutôt l’inverse, même. Et pour ce qui est de la deuxième, ce serait aller un peu vite en besogne que d’attribuer à Riss le jugement comme quoi les réfugiés pourraient tous être assimilés aux deux personnages masculins dans son dessin que lui, pour le coup, met en scène. Déjà, il y aurait une légère contradiction à ce qu’il reprenne à son compte pareille assertion, étant donné la constance avec laquelle Charlie a toujours dénoncé et tourné en ridicule l’extrême droite et le racisme. Pareil serpent aurait été nourri en son sein, jusqu’à en prendre la direction, et ni Cabu, ni Wolinski, ni Luz, etc., ne se seraient aperçus de la vraie nature, profonde, de Riss ? Ce serait quelque peu faire insulte à leurs intelligences. Mais ce n’est pas l’essentiel.

Ce qui est crucial, s’agissant de ce dessin, c’est d’imaginer que Riss a pu vouloir renvoyer dos à dos l’émotion planétaire suite à la photo d’Aylan (même si un élan de solidarité a pu s’amorcer), et la volonté de (re)faire la chasse aux réfugiés proclamée par l’extrême droite et une partie de la droite occidentales, suite aux agressions sexuelles massives à Cologne. La photo d’Aylan avait fait mouche pour réduire un temps au silence ceux et celles qui veulent une Europe-forteresse, et Riss, lui, met en scène le retour de bâton, précisément ce racisme endémique, increvable, omniprésent en Europe. Une représentation a mis en pleine lumière la tragédie des réfugié·es mais n’a pas réussi à inverser le cours ordinaire des choses, et l’autre c’est le retour à la normale, la stratégie du bouc émissaire, la figure de l’étranger qui représente une menace pour la femme occidentale, qu’importe si l’homme occidental représente en réalité un danger encore plus grand pour elle. Au final, aucune des deux ne fonctionne durablement, aucune des deux ne permet de comprendre durablement le monde tel qu’il est et d’envisager ce qu’il faudrait faire, tout passe. Mais ce dessin n’est pas nihiliste. Il pousse à son paroxysme ce que pourrait fantasmer l’extrême droite, bien contente de se débarrasser de l’horreur suscitée, face au sort de cet enfant, par la première représentation, qui lui clouait le bec. Et mettre sur la place publique ce fantasme d’un Aylan devenu agresseur sexuel, en dernière analyse, ce n’est sans doute pas rendre service à ladite extrême droite, qui aurait préféré le cultiver dans son coin, loin des yeux du reste de la population. En sus, questionner ces revirements de l’opinion, ou d’une partie de celle-ci, le statut de spectateur passif que les médias dominants continuent à assigner à ceux et celles qui les lisent ou les regardent, ce serait plutôt salutaire. Mais restons prudent, Riss ne va peut-être pas aussi loin (à ceci près que l’œuvre d’un artiste peut s’avérer plus intelligente que l’artiste lui-même).

En tout cas, faire endosser à l’auteur du dessin le fantasme qu’il met en scène sans prendre en compte ce qu’il dit par ailleurs, ce qu’exprime le reste de sa production, reviendrait, dans un domaine voisin, à faire endosser à Stanley Kubrick ceux d’Alex dans Orange mécanique. Un des coups de génie du réalisateur, dans ce film, est justement d’avoir abandonné la réalisation à son personnage principal, en plus de la voix off. Les accusations d’immoralité qui ont plu sur la tête de Kubrick évitaient de se poser la question, gênante, de savoir comment on avait pu en arriver là, même s’il s’agissait de politique-fiction, les agissements d’Alex et ses acolytes n’étant évidemment qu’un pâle reflet de ce que la réalité pouvait recéler en Angleterre. Le reste de sa filmographie plaidait pourtant pour une certaine distance entre le personnage proto-fasciste, futuriste pour être précis, d’Alex, et son metteur en scène, mais rien n’y fit, à l’époque. Aujourd'hui, bien entendu, personne n’y trouve à redire.

Donc serait-il possible de pratiquer une petite suspension de jugement s’agissant de Riss ? Peut-être celui-ci finira-t-il réellement par concurrencer Minute et Valeurs actuelles. Et dans ce cas, après l’outrage Johnny, Charlie sera bel et bien mort et enterré. À l’inverse, osons une hypothèse. Si le dessinateur, même involontairement, a pu nous faire mesurer avec cette caricature la complexité, l’ambiguïté de la situation des braves Occidentaux bien-pensants face à ce que vivent les réfugié·es que nous avons largement contribué à jeter sur les routes, c’est bien dans le pied des racistes de tout poil que le clou aura été planté, pas dans le cercueil de ses collègues massacrés.

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