Zertreten!

Tsipras abattu, exténué et finalement soumis comme l'a été le président de la République tchécoslovaque Emil Hácha en mars 1939 ....

M. COULONDEE, Ambassadeur de France à Berlin,

 à M. Georges BONNET, Ministre des Affaires Etrangères.

Berlin, le 17 mars 1939.

Au sujet des conditions dans lesquelles M. Hacha et M. Chvalkovsky ont été amenés à signer l'accord en vertu duquel les destinées de la Bohême et de la. Moravie ont été remises aux mains du Reich, je crois devoir reproduire la relation suivante que je tiens d'une personne digne de foi.

Dans le courant de l'après-midi du 14, la Légation d'Allemagne à Prague a fait connaître au Palais Cernin qu'étant donnée l'aggravation de la situation, il pouvait être utile que le Président de la République et le Ministre des Affaires Étrangères se rendissent à Berlin.

Dès leur arrivée, M. Hacha et son Ministre, qui avaient été reçus avec les honneurs militaires, ont été conduits à la Chancellerie où les attendaient le Fûhrer, M. Goering, M. de Ribbentrop et M. Keppler.

Lé document à signer se trouvait sur la table, dans sa rédaction définitive, ainsi qu'un mémoire relatif au futur statut administratif de la Bohême et de la Moravie.

Le Fûhrer a exposé très brièvement que l'heure n'était pas aux négociations, mais que les Ministres tchèques avaient été convoqués pour prendre acte des décisions de l'Allemagne, que ces décisions étaient irrévocables, que Prague serait occupée le lendemain dès 9 heures, la Bohême et la Moravie intégrées dans le Reich et érigées en protectorat, et que quiconque chercherait à résister «serait foulé aux pieds» (zertreten). Là-dessus, le Fûhrer a apposé sa signature et est parti. Il était environ minuit et demi.

Une scène tragique s'est alors déroulée entre les Ministres tchèques et leurs trois interlocuteurs allemands.

Pendant des heures entières, MM. Hacha et Chvalkovsky ont protesté contre la violence qui leur était faite, déclaré qu'ils ne pouvaient apposer leur signature sur le document qu'on leur présentait, fait valoir que, s'ils donnaient leur acquiescement, ils seraient à tout jamais maudits par leur peuple. M. Hacha s'est élevé, avec toute l'énergie dont il était capable, contre le statut de protectorat que l'on entendait imposer aux Tchèques et a fait remarquer qu'aucun peuple de race blanche n'était réduit à une telle condition.

Les Ministres allemands se sont montrés impitoyables. Ils ont littéralement pourchassé M. Hacha et M. Chvalkovsky autour de la table sur laquelle se trouvaient étendus les documents, les ramenant toujours devant ceux-ci, leur mettant la plume en main et ne cessant de leur répéter que, s'ils persévéraient dans leur refus, la moitié de Prague serait détruite dans deux heures par les avions allemands, et que cela ne serait qu'un commencement. Des centaines de bombardiers n'attendaient qu'un ordre pour partir, et cet ordre, ils le recevraient à 6 heures du matin, si la signature n'était pas intervenue d'ici là.

M. Hacha était dans un tel état d'épuisement qu'à plusieurs reprises, il a dû recourir à l'intervention de médecins, qui se trouvaient d'ailleurs à pied d'oeuvre dès le début de la scène. Les Ministres tchèques ayant allégué qu'ils ne pouvaient prendre une pareille décision sans l'assentiment du Gouvernement de Prague, on leur a répondu qu'une ligne téléphonique directe existait avec le Conseil des Ministres siégeant actuellement à Prague et qu'ils pouvaient entrer immédiatement en conversation. Effectivement, une telle ligne avait été établie en territoire tchèque, à l'insu des autorités, par les membres de la minorité allemande.

A à heures 1/2 du matin, M. Hacha accablé, n'étant plus soutenu que par des piqûres, s'est résigné, la mort dans l'âme, à donner sa signature. En quittant la Chancellerie, M. Chvalkovsky a déclaré : «Notre peuple nous maudira, et pourtant nous avons sauvé son existence. Nous l'avons préservé d'un horrible massacre.»

COULONDRE.

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