Pourquoi Médiapart a fondamentalement besoin de notre système oligarchique vicié

L'évidence cachée ou le pourquoi d'un désabonnement. La spécificité de Médiapart, ce qui le rend pertinent, reconnu et indispensable est l'intransigeance dans la critique du système oligarchique, la mise à jour de ses dérives et des dérives du pouvoir. Mais que se passe-t-il alors pour le journal si ce système venait à disparaître ?

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Bonjour Médiapart, bonjour Edwy Plenel,

Je me permets par ce texte qui signe mon désabonnement à Médiapart d'exposer les raisons qui m'ont amené de façon progressive mais implacable à cette décision. Abonné sans interruption depuis la première heure ce n'est donc pas sans une profonde analyse et des arguments solides que je la prends.

En effet après moult réflexions et interrogations (déjà anciennes comme vous pourrez en trouver quelques échos dans plusieurs de mes commentaires ici ou là) sur l'inflexion des orientations et du positionnement de fond du journal, la séquence politique qui vient de se terminer m'a fait comprendre le pourquoi de mon malaise : je ne percevais pas alors le sens profond des incohérences révélées. " Il est nécessaire que s'expriment plusieurs opinions et plusieurs orientations dans la ligne éditoriale... " me disais-je. Ou " sans doute est-ce inévitable qu'il y ait des imperfections pour un média aussi nouveau et aussi jeune... " etc. Bref je cherchais. Mais au sein de l'inattendu et des imprévus qui on jalonné la campagne présidentielle, votre traitement de celle-ci et des diverses candidatures a mis à jour un soubassement caché de l'existence de Médiapart et une posture profonde de sa direction.

Car quels sont les critères originaux et discriminants de notre journal préféré par rapport aux autres médias ? J'en note au moins trois : un espace médiatique d'investigation et de critique financièrement indépendant (" Seuls nos lecteurs... "), un des rares médias d'information purement internet, payant, avec une économie pérenne, et enfin le choix clair d'une forme participative (à travers le Club). Rien à redire à cela. Mais il en est un quatrième essentiel : la spécificité de Médiapart, ce qui le rend pertinent, efficace, reconnu et indispensable c'est à dire primordialement l'intransigeance dans la critique du système oligarchique, la mise à jour de ses dérives et des dérives du pouvoir et les révélations d'affaires dont la liste aujourd'hui donne le tournis (en plus de donner une bonne indication de la décadence de notre " démocratie " française).

Mais alors... ? Bon sang mais c'est bien sûr ! Si jamais ce système oligarchique venait à être réellement transformé, réformé en profondeur dans ses pratiques et ses valeurs, assaini et ouvrait sur un espace médiatique de nouveau pluriel, mais alors cette spécificité et cette image... cet avantage concurrentiel de Médiapart... ils disparaissent... Alors quoi ? Et bien l'avantage – la raison d'être ? – de Médiapart suppose donc l'existence de ce système pernicieux et vicié !! Et surtout pas sa disparition ou même une véritable transformation..

Cette évidence posée, tout s'éclaire : le traitement plus que réservé fait pendant la campagne à la seule alternative réelle de société (proposée par France insoumise), la complaisance vis à vis de M. Macron dont il est pourtant pensé et écrit à longueur de pages tout le mal qu'il est susceptible faire en poursuivant la politique de ces dix dernières années, le soutien à moitié affirmé mais cependant prégnant de M. Hamon dans les articles comme dans les Unes du club, tout prend sens et explique aussi bien l'incroyable choix d'une émission sur " Faut-il sauver le PS ? " que le relai virant à l'obscène de tous les appels à voter contre un Front National dont vous le saviez bien qu'il n'avait aucune chance de gagner.

Il faut donc me rendre à l'évidence : l'arrivée d'une force réellement capable de transformation en profondeur de notre démocratie et de la Vème République sclérosée et finissante que vous vilipendez avec raison et arguments depuis si longtemps ne serait pas une bonne nouvelle pour Médiapart. Elle serait même bien plus un danger qu'une opportunité pour le journal : pour Médiapart une présidence Macron est de loin préférable – devrais-je dire " bien plus nécessaire " – qu'une éventuelle présidence France insoumise... Voilà donc le pourquoi : un intérêt bien compris et de fait un positionnement conservateur. Ainsi sous des dehors novateurs, le succès aidant, Médiapart est devenu, comme nombre des journaux progressistes de ce pays avant lui, objectivement conservateur.

J'hésite entre penser que cette posture est principalement inconsciente ou qu'il s'agit d'un ajustement à la réalité assumé et accepté comme tel, du moins de part de la direction et de M. Plenel. Dans l'un comme l'autre cas vous comprendrez que je mette fin à notre relation : s'il s'agit d'un choix, le degré de crédibilité de votre discours sur le nécessaire changement des pratiques politiques chute irrémédiablement : vous n'êtes plus crédibles. Si c'est une posture inconsciente, elle témoigne que malgré votre expérience et la pertinence de vos analyses, vous n'êtes pas sorti de " la pensée vieille ", celle qui continue d'aborder le monde en émergence avec les concepts et les outils du monde fini : ceux de la croissance, de l'adaptation au " réel " y compris aux dépends des convictions, de la compromission élevée au rang de politique... Pathétique en ce cas.

Cette forme de pensée se traduit en particulier par cette évidence non interrogée chez Médiapart de la croissance à tout prix du journal. Croissance et réussite dont vous vous gargarisez à travers augmentation du nombre d'abonné, augmentation du nombre de journalistes, augmentation du nombre de propositions, d'articles, de contributions mais aussi d'émissions multiples, de rubriques, de diversification dans des domaines très divers, le tout montrant l'ambition de devenir LE journal internet généraliste de demain. Médiapart étant de fait dans une situation de monopole pour l'instant sur son créneau, on peut comprendre qu'il s'agisse de la stratégie correcte – utiliser au mieux cette position dominante foncièrement favorable et acquise de haute lutte – pour le consolider. Avant que la concurrence n'apparaisse, tant que l'avantage concurrentiel est là et que l'image du " chevalier blanc des médias " intrépide et incorruptible reste prégnante dans le lectorat.

Versus une stratégie qui consisterait dans l'humilité à creuser le sillon plus étroit mais qui a fait votre réputation et à mon sens la valeur de Médiapart : celui de l'investigation sans concession et de la moralisation de la vie publique. Et pour ce faire non pas suivre le courant de l'accumulation (du capital... financier mais aussi humain, de compétence...etc) mais ouvrir une voie de développement plus en phase avec les temps de sobriété qui s'imposent à notre planète. Par parenthèse, et j'enfonce là une porte ouverte, si le moteur du capitalisme est l'accumulation du capital, toute structure qui vise l'accumulation et la concentration joue de fait la validation de cette forme de société (et de ses dérives afférentes). Et avec ses orientations monopolistiques et de croissance à tout prix, Médiapart y contribue objectivement.

En conclusion, Médiapart, pour traquer et révéler les dessous peu reluisants de l'exercice du pouvoir dans les milieux des affaires et de la politique je n'ai pas de doute quant à ta capacité et ta volonté de poursuivre efficacement : tu continueras sans doute à le faire, je l'espère sans fléchir. Mais pour ce qui concerne la transformation du système oligarchique que tu pourfends dans les mots, pour contribuer à l'avènement d'une autre société, régie par d'autres valeurs et d'autres lois il nous faudra, je le constate et le déplore, soit te convaincre, et je doute que nous y parvenions, voire te combattre, et malheureusement le glissement de ton positionnement et tes orientations fait que cette éventualité ne peut être totalement exclue, en tout cas faire sans toi ou au-delà de toi.

Nous nous y emploierons, et j'espère que nombre de jeunes journalistes talentueux de Médiapart nous y rejoindrons, prenant conscience de l'absence d'avenir pour leurs idées et leur convictions dans un média qui joue objectivement, sous l'apparence revendiquée du contre-pouvoir nécessaire à ce système, le jeu et la pérennité de celui-ci dont il se nourrit.

Je me doute pour clore, – mais j'adorerai être détrompé, surprends-moi Médiapart ! – que ce billet n'arrivera pas en Une du club malgré – ou est-ce parce que – qu'il pose des questions essentielles, des questions qui fâchent à cette belle et indispensable initiative qu'a été Médiapart. Et probablement, qu'il touche assez juste.

Excuse-moi Médiapart d'avoir été un peu long, mais ma fidélité méritait bien de prendre un peu de ton temps pour cet adieu.

emmanuel Grivet, ex-abonné depuis 2008

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