Lettre à mes amis insoumis partisans du "ni-ni"

« Je me sens plus près d’un républicain, si modéré soit-il, que des prétendus socialistes qui ne se réclameraient pas de la République » Jean Jaurès, 22 octobre 1890

Mes très chers et nombreux amis « insoumis », je peux comprendre votre déception et votre amertume. Votre engagement, votre enthousiasme et votre dynamique ont été exemplaires. Vous êtes incontestablement l’événement majeur de cette élection présidentielle. Alors oui, après ce premier tour où vous avez échoué si près du but, je comprends votre amertume et votre déception. Pourtant ni l’une ni l’autre ne justifient que vous puissiez perdre le sens de la mesure en posant de fausses équivalences qui reposent plus sur des raccourcis de pensée et des facilités rhétoriques que sur des comparaisons raisonnées. Dans l’immédiat et jusqu’à ce que s’engage le combat décisif des législatives, ce qui est en jeu c’est la nature du régime politique dans lequel nous voulons vivre. Je dis bien le régime politique et non la politique.

Gardons le sens de la mesure

Pour commencer, je vais être clair. L’esprit d’ensemble du programme d’E. Macron ne me convient pas du tout et de nombreuses mesures qu’il contient sont à mes yeux totalement inacceptables. Mais je vous le dis sans détour : j’estime qu’il est tout simplement absurde, voire indécent de comparer, ne serait-ce qu'une seconde, E. Macron à la candidate d’un mouvement rétrograde, démagogue, xénophobe et homophobe qui ose se réclamer du gaullisme alors que son « égérie » est la représentante d’un parti fondé par des nostalgiques du régime de Vichy et de l’Algérie française. Fallait-il qu’elle confie les clés du FN à un négationniste au moment de « se mettre en retrait du parti» pour ne pas que nous oubliions d’où elle vient et ce qu’elle veut ? Faut-il ici, pour retrouver le sens de la mesure, rappeler en contrepoint qu'E. Macron s'est toujours déclaré hostile à la déchéance de nationalité ?

Non, le pire n’est pas arrivé !

Voilà pourquoi, à ceux d’entre vous mes amis insoumis qui s’apprêtent à s’abstenir, à voter blanc ou nul, je ne veux pas parler d’erreur ou de faute mais de risque et de hiérarchie des valeurs. Le réel est toujours plus complexe que les catégories dans lesquelles on voudrait pouvoir l'enfermer. C’est pourquoi, à titre personnel, je m'efforce de faire au mieux avec le réel tel qu'il est plutôt que de m’en détourner quand il n'est pas tel que j'aurais aimé qu'il fût. D'aucuns diront que c'est de la compromission, je dirai qu'il s'agit de responsabilité. Vous me dites que ce second tour ne vous concerne pas, ne vous concerne plus parce que votre candidat n’est plus là, parce que le pire est déjà arrivé et que nous n’aurions désormais plus le choix qu’entre le fascisme brun de l’héritière de Montretout et le fascisme doré du banquier de chez Rothschild. Une fois encore je ne suis pas d’accord. D’abord parce que le pire ne s’est pas produit. La preuve, un second tour Fillon/Le Pen eût été pire puisque l’un et l’autre n’ont eu de cesse de mettre en cause les Institutions dont ils prétendaient vouloir être les garants. Ensuite parce que cela vous concerne car ce qui est en jeu c’est la dernière chose que ayons en commun, la Chose Publique, la République.

Ce qui est en jeu c’est la République et elle ne tient qu’à un fil

Voilà le cœur du problème. Ce qui est en jeu dans ce deuxième tour ce n’est pas une orientation politique mais un régime politique : la République. Et c’est Elle qui tient désormais à un fil. N’oublions jamais qu’il y a parfois des différences de degré qui sont des différences de nature. C'est comme lorsqu'une corde casse : entre la rupture de l'avant-dernier et du dernier fil il n'y a qu'une petite différence de degré ; mais entre une corde qui tient encore à un fil et une corde qui a cédé il y a une différence de nature. On dit parfois de la vie qu’elle ne tient qu’à un fil. Mais tant que ce fil tient, le cours des choses est réversible. S’il rompt c’en est fini. Alors oui, je maintiens qu’il ne faut pas prendre le risque de rompre le fil de la République car tous les régimes politiques ne se valent pas. Alors ne rompons pas le dernier fil de la République ! Et ensuite le grand combat, celui des législatives, pourra commencer car c’est dans ce combat, encore et toujours républicain, que nous pourrons renouer les fils d'une société plus juste. Mais pour cela il faudra avoir gardé le fil de la République. Pour une raison simple : si la corde rompt, il n'y aura plus rien à réparer, il ne nous restera qu'à nous battre, non pas démocratiquement mais violemment. Cela s'appelle la guerre civile ! Et tant que je pourrai l'éviter, je le ferai. Nous le devons au passé, à tous ceux qui se sont battus contre les ennemis de la République dont les fondateurs du FN étaient les amis. Nous le devons à l’avenir pour que nos enfants puissent vivre et rêver dans un pays en paix. La République c’est le socle qui nous permet de faire de la politique sans nous entretuer. La République ce n’est pas vouloir la même chose, c’est faire le choix résolu de continuer à vouloir ensemble, à vouloir vire ensemble malgré nos divergences, nos différences et nos différends. C’est vouloir que des adversaires politiques puissent s’opposer de manière civilisée plutôt que dans la barbarie d’une guerre civile où il n’y aurait plus de chose commune mais un simple champ de bataille peuplé d’amis et d’ennemis cherchant à se détruire mutuellement. Ne perdons pas les choses de vue, ce n’est pas le Président qui fixe la politique du pays, c’est le premier ministre ; et celui-ci doit être issu de la majorité parlementaire, celle qui sortira des urnes en juin… pas le 7 mai. Le Président, c’est le garant des Institutions, le gardien de la République.

Ne nous trompons pas de combat : pour un « ni-ni » puissance deux

Ne nous trompons pas de combat. Ce sur quoi nous aurons à nous prononcer dimanche prochain c’est sur notre destin commun et non sur notre destinée. Il ne s’agit pas de décider vers quel horizon commun nous voulons nous diriger mais si nous voulons encore avoir un avenir en commun. Si nous voulons rester une République ou si nous voulons faire sécession. Ne laissons pas à l’héritière de Jean-Marie le Pen la joie de pouvoir en finir avec la République par la voie des urnes. Et cela c’est l’affaire de tous les citoyens de la République française, pas seulement de ceux qui ont voté pour E. Macron ou pour M. Le Pen dont vous avez raison de souligner qu’ils sont minoritaires. Pour ce qui est de la détermination d’un horizon commun, d’une politique et non d’un régime politique, le combat est devant nous, c’est celui des législatives. On peut parfaitement ne pas choisir entre deux politiques, on ne peut pas être indifférent au régime politique dans lequel on veut vivre ensemble.

C’est pourquoi je crois qu’il faut dépasser le ni-ni (ni Le Pen, ni Macron) vers un ni-ni puissance deux (ni Le Pen, ni abstention, ni vote blanc, ni vote nul). En agissant ainsi nous aurons fait le choix d’un régime politique, la République, non celui d’une politique. Et nous pourrons ainsi continuer à faire de la politique ensemble, sérieusement, fiévreusement, radicalement mais pacifiquement.

Alors bien sûr, chacun fait ce qu'il veut, mais nul n'est obligé de faire preuve de mauvaise foi pour justifier son vote en essayant de faire passer son abstention ou son indécision pour un acte de résistance, voire pour un acte révolutionnaire. Bref, il n'est pas nécessaire de perdre le sens de la République pour être un authentique « insoumis ». La dynamique est de votre côté, ne la gâchez pas, ne prenez pas le risque de briser notre cadre commun, ne prenez pas le risque de briser l’élan que vous avez suscité et de le voir s’essouffler en juin car c’est dans la République que vous devrez rassembler les Français autour de votre grand projet.

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