"L’Afrique a toujours été radioactive… "

- BLACK PANTHER, film de Ryan Coogler, Marvel Studios, février 2018 - Entretien avec Emmanuel Pasquier, auteur de Le Cœur et la Machine. Théorie des super-héros, Editions Matériologiques, Paris, 2017.

M.-A.  : Après Wonder Woman, consacré à une super-héroïne, voici maintenant Black Panther, dont le héros est noir. Cela a-t-il une signification d’après vous ?

 

E.P.  : C’est assurément une réponse de Marvel (Black Panther) à DC (Wonder Woman) pour faire une place à autre chose que des super-héros masculins et blancs. Au départ, l’univers des super-héros est très blanc et phallocentrique. Au risque que les personnages noirs – comme le Faucon, camarade de Captain America – apparaissent comme des alibis et des faire-valoir. Cela dit, dans les comic books, la question de la diversité est travaillée depuis très longtemps. Comme on le disait lors de notre entretien précédent, Wonder Woman apparaît dès 1941 (Superman est créé en 1933). Quant à Black Panther, il apparaît en 1966, dans le cadre du mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis – et l’année même de la fondation du Black Panther Party – avec trois mois d’avance, puisque le personnage apparaît en juillet dans le n°52 de Fantastic Four, et que le parti est fondé en octobre.

 

M.-A.  : Au-delà de la segmentation commerciale et de la stratégie marketing qui vise à cibler des publics diversifiés, il y a une tentative pour échapper au cliché de la puissance de l’homme blanc ?

 

E.P.  : Il faut se souvenir que, même lorsqu’il s’agit d’hommes blancs, les super-héros représentent toujours des personnages souffrant au départ de discriminations, sous des formes diverses. Clark Kent (Superman) est un exilé, on a fait remarquer maintes fois le parallélisme avec les immigrés juifs ; Bruce Wayne (Batman) est un orphelin (millionnaire, certes…) ; Peter Parker (Spiderman) est la victime de ses camarades au lycée ; Donald Blake (Thor) est handicapé ; Tony Stark (Iron Man) a un schrapnel qui s’avance vers le cœur ; même Captain America est, au départ, le jeune Steve Rogers, trop frêle pour être engagé dans l’armée. La littérature de super-héros est toujours une littérature de compensation. Le super-pouvoir est très souvent le signe inversé d’une faiblesse originelle, d’un handicap physique ou social. La discrimination envers les noirs apparaît comme un cas particulier de ce schéma général, elle s’y inscrit très naturellement.

 

M.-A.  : Black Panther, c’est le premier super-héros noir ?

 

E.P.  : Je dirai oui, dans le sens où c’est le premier qui atteint cette envergure et qui prend place de cette manière dans le panthéon hollywoodien. On en trouvera toujours d’autres, je vous renvoie aux tentatives de « All-Negro comics » des années 1940 (voir le très intéressant article à ce sujet de Stéphane Le Troëdec sur le site Boojum, https://boojum.fr/20-ans-avant-black-panther-premier-super-heros-noir-lion-man), mais il précède Le Faucon (1969) aussi bien que Luke Cage (1972) de quelques années. Et puis, il a la particularité d’être un personnage africain, et non afro-américain.

Au cinéma, il y a eu de multiples super-héros noirs ces dernières années (voir http://www.allocine.fr/diaporamas/cinema/diaporama-18670913/ « 20 super-héros noirs qui ont précédé Black Panther »), mais il me semble qu’ils restaient des personnages secondaires, le « sidekick » noir du héros blanc.

Le passage au cinéma est toujours une réinvention des personnages des comic books. Cela a aussi été l’occasion de donner une « version noire » de personnages initialement blancs. Par exemple, Nick Fury, le patron du SHIELD, incarné au cinéma par Samuel L. Jackson, ou encore la Valkyrie, dans Thor. Le cinéma modernise les personnages en les rendant noirs. Mais ce procédé ne pouvait pas porter directement sur les héros principaux. Dans l’univers multiple des comic books, c’est possible, parce que diverses séries peuvent coexister. Michael Bendis a recréé un Spiderman qui est jeune adolescent noir, Miles Morales. Dans les comics, on a même un Thor qui est une femme. Mais au cinéma, pour l’instant, cela aurait été trop transgressif. Ce que le public veut, c’est voir son héros transposé au cinéma. Déjà on passe du comic book au cinéma ; une seconde transposition, qui transformerait un héros blanc en un héros noir n’aurait pas de sens pour un personnage principal. Quant aux films dont le personnage principal est un super-héros noir, comme Blade ou comme Hancock, ils restaient dans un registre comique et satyrique : j’y verrais plutôt la « version super-héros » du film de genre comique noir. Donc je crois bien que Black Panther présente quelque chose de nouveau et fait événement d’une certaine façon.

 

M.-A.  : Vous faites remarquer que c’est un héros africain. Le film nous dit quelque chose de l’Afrique ?

E.P.  : N’exagérons pas. Il s’agit d’une Afrique entièrement fantasmée par l’Amérique. L’Afrique a toujours été radioactive, le cœur d’une puissance cachée des origines, « heart of darkness », un creuset de fantasmes pour les blancs. Tarzan, l’homme-singe, c’était déjà la fusion imaginaire du gentleman britannique et de la force animale africaine. Le réalisateur du film, Ryan Coogler, et le compositeur de la B.O., Kendrik Lamar, sont certes noirs (la production y aura veillé – rappelons quand même que les producteurs Kevin Feige et Victoria Alonso sont blancs), mais ils sont complètement américains. C’est une Afrique ramenée à l’Amérique, mais aussi ramenée à l’univers des super-héros. Ce pays du Wakanda, dont Black Panther est le roi, est, pour ainsi dire, un pays-super-héros. C’est le pays lui-même qui est frappé par une météorite de vibranium, ce métal extra-terrestre qui lui confère des pouvoirs particuliers, qui l’oblige à se cacher dans la jungle, comme sous une identité secrète ; et le pays se trouve ensuite dans l’embarras, ne sachant pas s’il doit garder ce pouvoir pour lui, s’en servir pour conquérir le monde, ou s’en servir pour sauver le monde. Le scénario type du super-héros, ce que j’ai appelé la tension entre le cœur et la machine, se joue ici à l’échelle d’un pays tout entier.

 

M.-A.  : Un pays super-héros, ou un pays dont le roi est un super-héros ?

E.P.  : Les deux, indissociablement. Et ça pose question. Parce que la manière dont ce super-héros émane de sa terre – rappelons-nous tout le cérémonial où il est enterré vivant, où il retrouve ses ancêtres avant d’émerger doté de ses pouvoirs – renoue avec pas mal de clichés de l’imaginaire colonialiste : l’homme africain comme émanation de sa géographie même, du côté de la nature, de la terre, du corps, tandis que l’homme occidental se pense lui-même comme du côté de la culture, du ciel, de l’esprit. Cela me rappelle les vitrines du Museum of Natural History à New York : un étage consacré à chacun des continents, où une succession de vitrines présentent les animaux de ces continents dans leur habitat naturel, puis, dans les vitrines suivantes, les hommes de ces continents, dans une parfaite continuité. Terre, milieu, animaux, hommes. Black Panther rejoue les théories climatistes du XIXe siècle.

 

M.-A.  : Black Panther est un film raciste alors ?

E.P.  : Au premier niveau de lecture, c’est bien sûr un film anti-raciste. On est en pleine « Black Pride », et ça fait du bien, ce n’est pas si fréquent. A un deuxième niveau, on se dit, « comme par hasard, on a un héros africain, il faut qu’il soit l’expression de la terre africaine elle-même ». Est-ce qu’on ne peut pas penser le héros africain comme individu, et pas comme l’expression d’une substance dont il émane ? Et puis, là il faut tout de même se souvenir qu’on est dans l’univers des super-héros, et que, dans cet univers, tous les héros sont la métaphore d’une puissance occulte à laquelle ils donnent une forme humaine : ainsi Superman et le soleil rouge de Krypton, Spiderman et l’araignée radioactive, Hulk et la bombe atomique. Et chez les X-Men, encore plus particulièrement, chacun des personnages représente une puissance nationale, sur la base des stéréotypes les plus aisément identifiables : Colossus et la puissance industrielle soviétique ; Diablo, la sorcellerie des pays de l’Est ; Feu du Soleil, le Japon ; Ororo, les puissances élémentales de l’Afrique – elle aussi. Black Panther a préfiguré ces héros nationaux que l’univers des super-héros ne pouvait pas manquer de créer, puisqu’il combine toujours une figure humaine et une puissance immatérielle. Les stéréotypes sont le fondement même de ce genre littéraire.

 

M.-A.  : Soit, mais certains stéréotypes peuvent fâcher. La tribu des Jabari, qui arrive en poussant des cris de gorilles, c’est quand même un peu surprenant, non ?

E.P.  : Dans Black Panther, il y a un certain art de jouer sur les stéréotypes pour les mettre à distance et en tirer un effet comique. D’accord, les Jabari, sous couvert de la religion de Hanuman, dieu-singe, nous présentent le spectacle de gros hommes noirs jouant les gorilles en poussant des cris de primates. Je me suis vraiment demandé comment cela se faisait que l’on supporte cette image qui a tout d’un cliché hyper raciste. Mais, justement, je crois que le film intègre ce cliché dans un ensemble de représentations de l’identité noire, qu’il fait miroiter et coexister en son sein. Le message n’est pas du tout : les noirs sont des singes. Mais plutôt : ce cliché fait partie de l’imaginaire de l’identité noire, y compris de l’imaginaire que les noirs ont d’eux-mêmes, dans tout un éventail de représentations possibles, qui inclut aussi bien le noble chef, le vieux sage, la reine-mère, la guerrière masaï, ou encore le terroriste de la cause africaine, le tout dans une extrême diversité de styles et de couleurs de peau, qui peut tout aussi bien inclure la géniale informaticienne. Les hommes gorilles ne sont donc pas présentés comme « la » vérité de l’identité noire, mais, au contraire, comme un élément dans une vaste constellation, ouverte, qui permet de faire entendre qu’il n’y a pas « une » identité noire unique et figée, mais que cette identité n’existe que dans le miroitement réciproque d’images multiples. D’où l’effet très comique, lorsque le chef Jabari déclare à l’agent de la CIA, après avoir menacé de le dévorer : « De toutes façons nous sommes végétariens… » C’est dans le jeu avec le cliché qu’est l’identité véritable.

 

M.-A. : C’est « cinquante nuances de black » …?

E.P. : Si vous voulez… les fessées en moins. Passe pour l’expression, mais les enjeux identitaires sont plus sérieux, en fait, dans Black Panther.

 

M.-A.  : Le film rejoue l’antagonisme entre Martin Luther King et Malcolm X ?

E.P.  : Alors oui, bien sûr. Mais, plus proche de nous, c’est aussi l’antagonisme qui a opposé Barack Obama et son ancien pasteur, le Révérend Jeremiah Wright, en 2008. C’est ce qui a donné lieu au discours d’Obama « A More Perfect Union » (https://en.wikisource.org/wiki/A_More_Perfect_Union), traduit en français par François Clémenceau, sous le titre De la race en Amérique (Grasset, 2008). D’un côté, le réconciliateur, de l’autre, le protestataire. Pour Obama, il s’agissait de trouver la juste distance par rapport à son ancien pasteur, qui avait tenu des propos critiques contre les Etats-Unis, disant qu’avec les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis n’avaient fait que récolter la monnaie de leur pièce (en anglais : "America's chickens are coming home to roost", discours du Reverend Wrignt, "The Day of Jerusalem's Fall", 16 septembre 2001). Obama souhaitait se démarquer de ces propos, mais ne souhaitait pas non plus, à ce moment-là, complètement tourner le dos au Révérend. A travers l’opposition entre T’Challa et Erik Stevens, alias Killmonger, le film Black Panther rejoue à sa façon la dialectique identitaire qui était le sujet de la réflexion d’Obama dans son discours. Il s’agit de montrer que l’identité noire n’est ni d’un côté, ni de l’autre, et de réintégrer dialectiquement le discours de protestation dans une identité qui est pensée comme tension interne entre ces différentes positions.

 

M.-A.  : C’est assez bien pensant, non ?

E.P.  : Oui – après tout, on est quand même dans un film de Disney. On peut dire, si on veut que c’est « très américain » – même si je n’ai jamais très bien compris ce que voulait dire cette expression. C’est sûr que ça ne fait pas l’apologie de la révolution mondiale par la force armée. Dans la volonté de faire consensus, il y a toujours le risque de neutraliser le potentiel révolutionnaire, et de tendre la main aux dominants. Mais c’est aussi se donner la possibilité de sortir d’une simple position de rupture, et de se réintégrer comme acteur de plein droit dans le jeu des puissances mondiales. C’est ce que raconte le film en tout cas. Quand on est un super-héros, ça peut marcher… Black Panther nous présente sa version du « Nègre Magique ».

 

M.-A.  : Le « Nègre Magique » ?

E.P. : C’est une expression de l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, dans son roman Americanah (2013), qui traite, notamment, des chassés-croisés identitaires entre noirs africains et afro-américains. Le personnage spécule sur l’élection d’Obama, et sur le risque que lui fait courir le Révérend Wright : « Obama peut gagner, mais uniquement s’il reste le Nègre Magique. Son pasteur inquiète car son discours suggère qu’Obama n’est peut-être pas le Nègre Magique après tout. (…) Or seul un Nègre Magique peut gagner une élection américaine. Mais qu’est-ce qu’un Nègre Magique, demanderez-vous ? L’homme noir qui est constamment sage et bon. Qui ne réagit jamais malgré de grandes souffrances, ne se met jamais en colère, ne profère jamais de menaces. Il pardonne toujours toutes les insultes racistes. Il enseigne au Blanc comment briser le triste mais compréhensible préjugé qui est dans son cœur. Vous voyez un tel homme dans de nombreux films. Et Obama sort directement de ce casting. » (Folio 2014, p. 473, traduit par Anne Damour).

 

M.-A.  : Le film nous parle beaucoup de l’Amérique finalement.

E.P.  : Il ne parle que de ça. C’est vraiment une rêverie américaine sur l’Afrique, dans laquelle se joue la question de l’identité noire aux Etats-Unis. Le Wakanda, c’est l’Amérique qui serait l’Afrique.

 

M.-A.  : ?…

E.P.  : Je m’explique : j’ai dit que le Wakanda, c’était un pays-super-héros. Mais ce pays-super-héros, c’est l’Amérique elle-même. Il y a un jeu d’emboîtement de représentations assez fascinant, un système métonymique où le Wakanda représente à la fois la communauté afro-américaine, dans la complexité de ses contradictions internes, et les Etats-Unis dans leur ensemble, eux aussi traversés par leur contradictions. Il y a une superposition entre le tout et la partie, rendue possible par le fait que, ni l’une, ni l’autre, ne sont des sphères imperméables. Là encore, on retrouve le discours d’Obama, qui devait s’adresser aux afro-américains, mais ne pas se laisser enfermer dans cette identité et montrer qu’il pouvait être le Président de tous les Américains – et qui avait pris soin de rappeler qu’il y avait aussi des Américains blancs et pauvres. C’est parce que les rapports de domination ne sont pas exactement congruents avec les rapports de race – et que les supposées « races » ne sont elles-mêmes pas congruentes à elles-mêmes – qu’il peut y avoir une jonction entre blancs et noirs. Je sens qu’il y aurait encore tout un délire à faire sur les vibrations…

 

M.-A.  : Les vibrations ?

 

E.P.  : Oui, le travail de déconstruction des identités qui, au lieu d’être des blocs hermétiques, se fluidifient sous forme d’ondes, multiples et mobiles, ce qui les rend inter-pénétrables, mais qui n’en gardent pas moins une réalité substantielle. Le « vibranium » – ce métal venu de l’espace, qui est la richesse principale du Wakanda, mais qui est aussi, notons-le bien, le métal dont est fait le bouclier de Captain America – le « vibranium » est la métaphore de cette pensée nouvelle de l’identité que tente le film. L’identité comme énergie, en somme, et non comme matière. Et qui plus est, comme énergie lumineuse. Klawe, qui est le pilleur blanc, l’ennemi archétypal de Black Panther, a une main-canon artificielle, à base de vibranium, par laquelle il transforme le son en énergie. Dans les comics, Klaw devient même un être composé entièrement de son solidifié. Or, le son, est l’opposé de la lumière. La lumière est l’élément dans lequel la polarité blanc/noir prend son sens, n’existant que dans leur contraste respectif . Or, la lumière est la matière…de l’image – et du cinéma en particulier. Le vibranium, c’est l’expression de la puissance du cinéma, en tant qu’art de la lumière, réconciliatrice du blanc et du noir …

 

M.-A.  : Et ben…OK. Merci beaucoup, on va peut-être s’arrêter là pour aujourd’hui.

E.P.  : C’est toujours un plaisir

.

20170515-123914

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.