Lacan : « Il n’y a pas de cosmonaute. »
Husserl : « La Terre ne se meut pas. »
Gravity se tient en équilibre entre ces deux énoncés. Entre un « cinéma pur » qui nous ferait voir l’espace même avec immersion en 3D – mais on n’a jamais vu tant de gens se ruer à la Géode – et un film d’entertainment très classique, bien clos dans ses standards narratifs. Il y a une alchimie qui fonctionne et qui fait de Gravity un instant classic à défaut d’être un chef d’œuvre. Deux pôles : le film n’aurait pas grand sens s’il se limitait au psychodrame de Sandra Bullock/Ryan Stone ; mais sans ce fil narratif, le pur spectacle de la Terre dans l’espace ne retiendrait que les plus contemplatifs d’entre nous. Comme le mouvement heurté des deux cosmonautes, rattachés par une ligne de vie qui les fait progresser cahin-caha vers Soyouz, le film fonctionne dans cette oscillation entre deux types de spectacle – qui nous mène au but : le plaisir. Mais cette démarche de guingois laisse le film loin en dessous de 2001 ou de Solaris (de Tarkovski ; mais il reste au-dessus de celui de Soderbergh et Clooney).
Clooney/ Matt Kowalsky se détachant et se laissant dériver dans l’espace, c’est peut-être la métaphore de cet échec : il faut laisser l’espace à l’espace pour qu’un film soit possible, il faut revenir vers le film d’aventure classique, comme on revient vers la Terre, comme on revient dans un cosmos géocentré, où le haut et le bas ont un sens, où la notion même de progression a un sens. Quitter la pure contemplation bouddhiste pour renouer avec le « suspense », sinon le spectateur va décrocher, et il n’y aura même pas de contemplation de l’espace parce qu’on n’ira même pas voir le film.
J’en reviens à Lacan et Husserl. « Il n’y a pas de cosmonaute, parce qu’il n’y a pas de cosmos », dit Lacan. Va comprendre… Disons : le cosmos aristotélicien, clos, orienté et hiérarchisé, a été déconstruit par la révolution copernicienne (voir Koyrè) et a fait place à un univers infini et homogène. Donc il n’y a pas de « cosmos » à proprement parler, donc il n’y a pas de « cosmo »-naute. Lacan admettra-t-il pour autant qu’il y a des « astronautes » ? Évolue-t-on dans l’espace infini ? Dans l’espace infini en tant que tel ? L’homme peut-il concevoir véritablement cet espace déstructuré qu’il se donne comme cadre pour penser les relations entre les choses. Platon disait déjà (Timée) que nous ne pensons l’espace que « par un raisonnement bâtard », « comme dans un songe »… La seule approche que nous en ayons, c’est le vertige pascalien, c’est-à-dire l’effet que produit sur nous ce qui nous est absolument incommensurable. C’est ce moment où Sandra Bullock tournoie à la dérive, sans communications et avec le niveau d’oxygène qui baisse. Là, on effleure comme en songe l’espace infini. Mais si l’on s’y livrait totalement, si l’incommensurable nous happait vraiment, il n’y en aurait plus de représentation possible. « If only you could see what I’ve seen with your eyes », dit un autre inhumain, dans un autre film. On ne verra pas ce que vit Matt Kowalsky dans sa dernière dérive. Hors champ.
Quoiqu’en dise Lacan-Galilée, nous sommes donc voués au cosmos, au haut et au bas, à la gravité, à la narration. Husserl. « La Terre ne se meut pas ». Nous sommes structurés de telle sorte que la Terre sera toujours, pour nous, immobile sous le ciel – cela ne nous empêche pas d’admettre que la science empirique raisonne sur d’autres bases, mais cela reste en-dehors de notre représentation archaïque de notre place dans le monde. Hors champ. Nous pouvons éprouver la mise en danger de cette structure, comme mise en danger de notre corps et de notre psychisme. Mais c’est parce que nous raisonnons en termes de haut et de bas que nous pouvons faire l’épreuve de la désorientation. Celle-ci n’est pas une nouvelle orientation, elle n’est que le négatif de notre orientation archaïque.
Il faut donc que l’espace nous parle. Sinon, pas de film. En miroir de la Terre, il nous parle de ce qui est enfoui : de notre origine (2001). De nos désirs (Solaris). De nos morts (Contact, Robert Zemeckis, 1997, avec Jodie Foster – et aussi Gravity). Il faut que l’espace soit quand même autre chose que l’espace. Le terrain d’une aventure, sous la forme d’un parcours du combattant, accrobranche céleste. Le lieu d’une métaphore. Métaphore d’une renaissance et, parcours du combattant d’un autre type, métaphore du deuil d’une mère après la mort de son enfant – « tombée sur la tête », en rupture d’orientation elle aussi. L’espace, lieu de la désorientation, c’est-à-dire ce « non-lieu » où se retrouve cette femme après la plus dure épreuve que puisse réserver la vie. Situation d’autant plus épurée qu’il y a oblitération pure et simple – et littérale – du père de l’enfant. Evacué du récit, et présent par simple analogie en la personne du troisième cosmonaute Visage géométriquement traversé par un débris, seule reste la photo de famille en ex voto. Voilà ce que vous fait l’espace.
On comprend bien la suite : sortir de la désorientation, retrouver la verticalité, remettre en cohérence la volonté de vivre, choisir la Terre, renaître en retraçant les étapes de la naissance de l’Humanité – Femme pour une fois –, marcher sur ses deux jambes.
Le plus intéressant dans cette métaphore, ce sont peut-être les débris lancés dans l’espace et qui tournent à vitesse constante autour de la Terre, détruisant tout sur leur passage, même Facebook. Tous les visages sont oblitérés. Si ce missile russe correspond au traumatisme originaire – la mort de la petite fille – la réaction en chaîne est celle de ses effets dévastateurs que rien ne peut entraver. Newton rencontre Freud : « principe d’inertie de l’inconscient » (non pas au sens où Freud utilise effectivement cette notion) : un traumatisme ne s’apaise pas de lui-même, il continue de produire ses effets tant qu’il n’a pas rencontré une force opposée. « Les processus du système inconscient, dit Freud, sont intemporels, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas ordonnés dans le temps, ne sont pas modifiés par l'écoulement du temps, n'ont absolument aucune relation avec le temps. » (Métapsychologie). Le temps ne fait rien à l’affaire. Les débris poursuivent leur course infernale et délétère.
Seul un fantôme me sauvera de mes autres fantômes. « What else ? » Il faut espérer l’événement, le clinamen, la bifurcation – un acte d’amour – qui me permettra d’arrêter de tourner en rond et de tourner à vide, pour être enfin repris(e) dans le cours des choses.