THEORIE DE LA SUPER-HEROÏNE. WONDER WOMAN, un film de Patty Jenkins, 2017.

Les super-héroïnes existent-elles, ou bien sont-elles seulement les doubles féminins des super-héros? A propos de "Wonder Woman", le film de Patty Jenkins (juin 2017) Un entretien avec Emmanuel Pasquier, auteur de "Le Coeur et la Machine. Théorie des super-héros". Editions Matériologiques, Paris, 2017.

 M.A. : Emmanuel Pasquier, dans votre livre Le Cœur et la Machine, Théorie des super-héros, vous consacrez tout le dernier chapitre à la question des super-héroïnes et vous expliquez qu’il est difficile de construire un personnage de super-héroïne qui ne soit pas le simple doublet féminin d’un personnage masculin. Que pensez-vous alors de cette nouvelle « Wonder Woman » ?

E.P.: Pour dire la vérité, je m’attendais à être déçu et je trouve que le film a plutôt réussi son pari. Il fait émerger son personnage avec une certaine épaisseur et une certaine émotion, ce qui n’était pas gagné d’avance. Les précédents films consacrés à des super-héroïnes, « Catwoman » du côté de DC, et « Elektra » du côté de Marvel, avaient vraiment été de gros ratages – alors même que ce sont deux héroïnes formidables, qu’on pouvait croire plus faciles à amener au cinéma que Wonder Woman, qui traînait avec elle un gros passif de ringardise. En fait, c’est le contraire qui s’est passé. Peut-être parce que Wonder Woman partait de plus loin, le personnage était plus facile à réactualiser au cinéma.

M.A.: Pourquoi est-il si difficile, d’après vous, de construire une super-héroïne valable ?

E.P. : Il y a une réponse simple et une réponse compliquée. La réponse simple c’est que les super-héros sont d’abord un univers masculin, où les femmes servent de faire-valoir aux héros. Elles sont d’abord les victimes qu’ils protègent, et les femmes qu’ils aiment en secret sans pouvoir leur révéler leur identité. Lorsqu’elles sont à leur tour dotées de pouvoir, elles deviennent la déclinaison familiale du super-héros : Superman/Supewoman/Superboy/Supergirl… (mais aussi Spiderwoman, Batwoman, ou encore She-Hulk…). Wonder Woman est créée en 1941. Mais même les super-héroïnes créées dans les années 1960 restent très marquées par les schémas sociaux de l’époque, que ce soit du côté de Mrs. Fantastic, épouse de Mr Fantastic au sein des 4 Fantastiques, et qui est avant tout mère de famille – et dont le pouvoir est quand même d’être invisible, ce qui est tout dire ! Ou encore, du côté des Avengers, la Guêpe, qui est créée ad hoc aux côtés de son époux Giant Man ( !), et qui fait équipe avec les poids lourds de Marvel Comics : Iron Man, Thor, Hulk, Captain America, qui ont tous leurs propres séries. L’histoire des super-héroïnes est évidemment liée à celle de la condition féminine dans nos sociétés, et ce n’est pas une littérature particulièrement subversive. 

M.A.: Et la réponse complexe ?

E.P : Disons qu’il faudrait avoir non seulement une théorie des super-héros, mais aussi une théorie de la féminité, pour décortiquer complètement ce qu’est une « super-héroïne ». 

M.A. : Et justement, vous avez les deux !

E.P : Pas vraiment, mais j’ai une approche des super-héros d’inspiration structuraliste. C’est-à-dire que je ne regarde pas chaque personnage pour lui-même, mais par rapport à la place qu’il occupe dans la série des super-héros. Cela veut dire que ses traits caractéristiques servent surtout à le distinguer des autres héros existants, comme, par exemple, l’opposition entre le côté solaire de Superman et le côté nocturne de Batman. C’est dans cette logique de distinction qu’il faut appréhender la question des personnages féminins. En partant d’une question simple : est-ce que le « féminin » est le seul trait distinctif, tandis que les autres traits sont copiés d’un héros masculin qui reste la référence incontournable ? Ou bien est-ce que d’autres traits de différenciation permettent au personnage féminin d’avoir une consistance propre ? Par exemple, le fait d’être une « méchante », une « super-vilaine », est souvent un point de départ pour faire émerger une héroïne qui s’est affranchie du camp des héros masculins. Être femme, être du côté des méchants, ce sont deux traits qui se superposent pour construire la différenciation et donc l’autonomisation du personnage par rapport au modèle initial du super-héros. C’est la cas pour Catwoman, pour Elektra, pour la Veuve noire, pour la Sorcière rouge, et même pour Phénix des X-Men, lorsqu’elle devient le Phénix noir.

 

M.A. : : Mais ce n’est pas le cas pour Wonder Woman.

E.P : Non, en effet. Il faut remonter aux conditions de création de Wonder Woman, ce qui permet de remettre en perspective le film qui lui est consacré. Wonder Woman est créée parce qu’il manque un personnage féminin à la galerie de personnages qui ont été créés par DC Comics au début des années 1940. Superman représente quelque chose de relativement nouveau – pas par ses pouvoirs, qui sont d’une grande banalité, mais parce qu’il croise les imaginaires de la science-fiction et de la « detective story » – mais l’ensemble des héros qui vont être créés à sa suite – et dont la réunion formera la première super-équipe, la Justice League of America – sont aussi rattachés à un principe de création très classique, qui s’appuie directement sur la mythologie grecque : ainsi Flash (Hermès), Aquaman (Poseidon), Green Archer (Eros), Batman (Hephaistos, par certains aspects) – j’avoue que pour Green Lantern, c’est plus compliqué et plus original. En tout cas, avec cet arrière-fond mythologique qui concerne l’ensemble de la galerie des personnages, il est extrêmement logique que Wonder Woman soit pensée sous les traits d’une amazone, qui va croiser à la fois les traits d’Aphrodite et de Diane chasseresse (Diane est son prénom). Elle prend immédiatement sens, en tant que personnage féminin, non pas comme simple doublure (il y a Superwoman par ailleurs), mais au sein d’une série plus large de personnages, dans laquelle elle peut à la fois trouver sa place sur la case « féminin » et développer des caractéristiques propres.

 

M.A.  : Si Wonder Woman n’existait pas, il aurait fallu l’inventer en quelque sorte ?

E.P : Oui. La logique sérielle, qui fait que les personnages n’existent pas par eux-mêmes, mais d’emblée dans une coexistence, confère une certaine nécessité aux personnages, et donc une consistance, quelle que soit la médiocrité éventuelle de leurs caractéristiques et des aventures que leur prête tel ou tel scénariste. Quand on se demande s’il peut y avoir une super-héroïne, la réponse est donc absolument oui, et même, il faut absolument, pour que la série de personnages soit complète, qu’il y ait un héros féminin ; tout l’enjeu est de savoir si ce personnage va être réussi ou pas. Pour Wonder Woman, ça marche un peu, parce qu’il y a le Panthéon grec derrière, mais pas si bien que cela, parce que cela reste un personnage beaucoup moins étonnant que Flash ou que Green Lantern. A cela s’ajoute le côté un peu « corny » de cette définition d’une féminité reliée à un message de vérité et d’amour (ce n’est pas un hasard si on préfère Batman) et à l’esthétique de la Pom-Pom Girl… La super-héroïne doit incarner les valeurs de la féminité dans le monde des super-héros. Tout dépend donc de ce en quoi consistent ces valeurs supposées « proprement féminines ». Or, comme elles sont l’inversion de valeurs guerrières censées être proprement viriles, on retombe sur la douceur, l’amour maternel, la sincérité.

 

M.A. : Difficile de construire un personnage de guerrière, si elle est censée incarner avant tout la douceur et l’amour.

E.P : Oui. C’est cette tension interne qui a si souvent, dans l’histoire du personnage, coincé Wonder Woman dans des rôles de secrétaire ou d’infirmière. Cela dit, cette tension n’est pas spécifique à Wonder Woman. Elle est, en vérité, sous des formes diverses, au fond de tout personnage de super-héros. Superman aussi est partagé entre la justice et la puissance. C’est pourquoi j’ai intitulé mon livre sur les super-héros « le cœur et la machine » : le super-héros doit toujours ramener au « cœur » une « machine » qui risque de s’emballer ; c’est-à-dire qu’il doit ramener vers l’humanité la part de monstruosité qu’il porte en lui. Wonder Woman représente une modalité de cette contradiction dynamique qui structure son personnage. Dans le film, on le voit bien dans sa victoire contre Arès – qu’elle appelle son « frère », reconnaissant en lui un double d’elle-même, la guerrière. Son affirmation, à ce moment-là, de la puissance de l’amour, est l’expression de la victoire du cœur, contre Arès, la machine de guerre, qui aurait voulu l’entraîner avec lui dans son côté obscur.

 

M.A.  : C’est la mise en scène de cette tension entre l’Amour et la Violence guerrière qui vous fait dire que le film a réussi à faire quelque chose de ce personnage ?

E.P : Oui, parce que cela signifie que le scénario est centré sur l’archétype « Wonder Woman » ; mais cela n’aurait pas suffi. Une autre raison de la réussite, c’est, de nouveau, cette inscription dans une série préécrite. Contrairement à « Catwoman » ou à « Elektra », qui étaient des « one shot », des vignettes isolées, on sait que le film Wonder Woman s’inscrit dans un projet pensé depuis plusieurs années de convergence (ou « cross-over ») qui va réunir les différents héros de DC dans la Justice League of America. Le dernier « Superman contre Batman » a constitué le premier jalon de cette réunion. « Flash » et « Aquaman » ne vont pas tarder à avoir leurs propres films (tous deux prévus pour 2018). Wonder Woman vient donc d’emblée s’inscrire dans un projet englobant – selon la même logique, aujourd’hui au cinéma, que jadis dans la BD – qui lui donne d’emblée une consistance.

 

M.A. : N’importe quel film aurait fait l’affaire alors, du moment qu’il est un élément de ce cross-over ?

E.P. : Ah non ! Il y avait moyen de rater les choses en grand ! Soit de tomber dans des clichés misogynes – qui deviennent au contraire un objet d’humour ici – soit, de faire un film simplement insipide. Autant je trouve très raté le « Man of Steel » de Snyder, et je n’aime pas trop l’esthétique über-sombre de Chris Nolan pour ses films de « Batman », autant je trouve réussi « Wonder Woman ». J’ai l’impression qu’avec Batman et Superman, les studios ne savaient plus comment se débrouiller avec la question de la virilité, toujours plus gonflée et gonflante. C’est comme si le film de super-héroïne arrivait enfin pour résoudre ce problème – problème qui se pose bien moins du côté de Marvel, chez qui la question de la virilité a toujours été traitée de manière plus subtile et plus fragile.

 

M.A. : La subtile virilité de Hulk par exemple ? :)

E.P. : Hulk n’est pas l’exemple le plus représentatif, mais il suffit de penser à Spiderman.

Mais la réussite du film de Patti Jenkins tient par ailleurs à certains choix originaux, et, en particulier, à mon avis, celui de situer l’action pendant la Première Guerre mondiale. Historiquement, les super-héros sont liés à la Deuxième Guerre mondiale, aussi bien Superman que Captain America. Le personnage de Wonder Woman est créé en 1941. Le problème, c’est que le film « Captain America : First Avenger » (2011) avait déjà mis en scène la lutte du super-héros contre les Nazis.

Le déplacement en arrière, vers la Première Guerre mondiale, pour Wonder Woman, masque assez mal les ressemblances avec le film « Captain America ». Mais, toujours dans une logique de différenciation sérielle, l’inscription dans la Première Guerre mondiale place Wonder Woman dans une position d’originarité qui est très importante dans l’univers des super-héros. Il y a toujours une sorte de lutte interne pour savoir qui est le personnage qui sert de référence aux autres. Wonder Woman bénéficie d’un côté de son ancrage dans l’Antiquité grecque ; mais il s’agit moins d’une antiquité historique que d’une antiquité mythique, qui la place hors de l’histoire, comme l’île de Themysicra est hors des cartes nautiques. C’est une antiquité, littéralement, « extra-terrestre », qui est équivalente à l’origine extra-terrestre de Superman. La Première Guerre mondiale en revanche inscrit Wonder Woman avec force dans l’histoire réelle du XXe siècle. La plaque de verre photographique la représentant en noir et blanc avec ses compagnons de guerre est une belle trouvaille graphique. Elle associe Wonder Woman aux origines mêmes du XXe siècle, et lui permet ainsi de capter la puissance d’originarité de la Première Guerre mondiale, avec tout ce qu’elle comporte de violence fondatrice.

 

M.A.: Elle gagne ainsi en épaisseur à la fois par l’ancienneté et par la noirceur ?

E.P. : Exactement. Un super-héros nous renvoie toujours au drame d’une origine perdue. La destruction de Krypton pour Superman, l’assassinat de ses parents pour Batman, le départ de l’île des Amazones pour Wonder Woman. Le super-héros est porteur d’une lumière enchantée (voir Green Lantern) qu’il amène dans le monde obscur et opaque des hommes. Il doit à la fois être porteur d’une certaine innocence, mais aussi à la hauteur de la noirceur du monde qu’il essaye de sauver. Le vis-à-vis entre la beauté idyllique des cascades de Themyscira d’un côté, et l’imagerie terrible de la guerre des tranchées de l’autre, est particulièrement réussi. On comprend – c’est peut-être de là qu’est venue l’idée du scénariste – que parce qu’elle est une femme, Wonder Woman est la seule qui peut traverser le « No Man’s Land » qui sépare les Français et les Allemands. Ce jeu de mots n’a rien d’anecdotique. Il rappelle le « No man that’s born of woman » de Macbeth, ou, plus proche, dans Le Seigneur des Anneaux, lorsque Eowyn, qui est une femme, tue le Roi-Sorcier qu’ « aucun homme » ne pouvait tuer. Le nom de « No Man’s Land » confère une forme de nécessité à cette scène, comme si notre imaginaire attendait, en effet, une femme à cet endroit-là. Elle capte aussitôt la force de mythe de Marianne ou de la Statue de la Liberté. La femme combattante, en tant que femme, là où aucun homme ne peut aller. Il y a là une vraie réussite pour faire exister une super-héroïne. Et cela ne pouvait prendre sens que dans la Première Guerre mondiale. Les super-héros laissent souvent un sentiment de grand arbitraire, aussi bien dans leur allure, dans leur origine et dans l’extrême multiplicité de leurs aventures. La spécificité de leur archétype risque toujours de se dissoudre dans le flot du feuilleton et elle doit être régulièrement refondée. C’est tout l’enjeu des films de super-héros, qui émergent sur le fond de plus d’un demi-siècle d’existence des personnages dans les comic-books, et qui doivent, en un film, restituer ou réinventer l’archétype pour en faire sentir une forme de nécessité interne. Si on tombe amoureux de Wonder Woman, c’est que le pari a été gagné.

 

Emmanuel Pasquier est l’auteur de Le Cœur et la Machine. Théorie des super-héros. Editions matériologiques, 2017.

En vente sur Amazon ( !) ou sur le site http ://materiologiques.com

 

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