Les gilets jaunes, Lévi-Strauss et le Père-Noël

Les Gilets jaunes sont-il l’expression contemporaine de la « libertas decembris », cette période de fêtes païennes où étaient réclamés l’égalité sociale et du grain pour tous – et qui s’achevait par l’immolation du Roi de la fête dans les flammes ?

Dans son article de 1952, « Le Père Noël supplicié »[1], Claude Lévi-Strauss a mené une enquête anthropologique sur l’origine de la figure du Père Noël et des fêtes de fin d’année. Dans une démarche structuraliste, qui lui permet de repérer des structures communes entre des croyances et des pratiques rituelles de cultures apparemment hétérogènes entre elles, il rapproche les fêtes de Noël, d’une part, avec les Saturnales du monde romain, d’autres part avec les « katchina » des Indiens Pueblo. Il dégage une série d’analogies concernant les fêtes qui précèdent le Solstice d’hiver – autour du 21 décembre, date de la nuit la plus longue, à partir de laquelle les jours se mettent à rallonger.

On aura peut-être remarqué la concomitance entre de l’appel à la « purge »[2] pour Halloween, appelant aux agressions contre les policiers le soir du 31 octobre, et le commencement de la médiatisation du mouvement des Gilets jaunes, dans la foulée de la semaine suivant Halloween, culminant avec le premier grand rassemblement du 17 novembre. Il n’y a évidemment ni relation causale, ni commune mesure, entre la blague de mauvais goût et le mouvement social le plus important depuis le début du quinquennat, et qui n’a pas dit son dernier mot. Les deux événements ont pourtant eu, sur le plan médiatique, un écho commun, et la mobilisation policière a semblé glisser de l’un à l’autre dans un mouvement continu. Halloween semblait sortir de son cadre festif, pour jouer, dans la rue, la question de la violence contre les forces de l’ordre, et, plus généralement, contre la violence de l’ordre social.

Entre Halloween et Noël, explique Lévi-Strauss, c’est un même cycle festif qui se joue, « pendant toute la période critique de l’automne, où la nuit menace le jour comme les morts se font harceleurs des vivants[3] ». Chez les Indiens Pueblo, cela a à voir avec la fête des enfants morts, dont les spectres viennent hanter les vivants, et qu’il faut apaiser en leur offrant des cadeaux. Les enfants portant des masques de démons et réclamant des bonbons le soir de Halloween, en scandant « trick or treat ? » (« Une farce ou une gâterie ? ») seraient ainsi les âmes des morts, avec lesquels les vivants doivent se réconcilier. Cette réconciliation trouverait son épisode final dans les cadeaux de Noël.

S’il s’agit en apparence d’une fête initiatique concernant les relations entre les enfants et le monde adulte, les enfants jouent en fait, sur un plan symbolique, un rôle plus général. D’un point de vue structuraliste, il y a une équivalence entre les enfants et les morts – mais aussi les esclaves, et aussi, potentiellement, les femmes, les étrangers, les vieux... : tous ceux qui représentent, à l’intérieur même de la société, l’expression de l’altérité[4]. Les enfants déguisés en démons, c’est l’altérité sociale qui vient hanter la normalité, qui vient rappeler que l’ordre social, comme l’ordre de la vie, n’est jamais complètement acquis, et qu’il doit régulièrement être revivifié.

Chez les Romains, les fêtes des Saturnales – qui se situent entre deux fêtes agraires liées à l’ouverture des granges pour mettre sur le marché les grains stockés depuis la fin de l’été – sont un carnaval où Saturne – jadis enchaîné par Jupiter – est libéré de ses chaînes pour une semaine, du 17 au 24 décembre. Cette semaine festive joue le retour à un âge d’or[5], pré-social, caractérisé par l’égalité de tous les hommes et par l’abondance, où le travail n’était pas nécessaire. Moment de fêtes domestiques et de fêtes collectives, les esclaves et les maîtres y échangent provisoirement leurs rôles, dans un mélange de joie et de tension. Le port de la toge, marquant la noblesse, est interdit, et tout le monde porte le « pileus », petit bonnet pointu, marque des esclaves affranchis, qui donnera le bonnet phrygien, et – plus d’actualité peut-être – la « synthesis » : une blouse de couleur vive que l’on met par-dessus son vêtement ordinaire. La « synthesis », ou le « gilet jaune » de la Rome antique ?

Par-delà la réalité de leurs revendications, les gilets jaunes d’aujourd’hui sont-ils porteurs d’un inconscient anthropologique, qui les amène à rejouer la scène des exclus de tous horizons venant hanter les nantis, et leur rappeler qu’il n’y a de société que si la tête ne se sépare pas du reste du corps, qui doit être nourri pour que les membres puissent agir ?

S’agirait-il d’un cycle d’automne, que les cadeaux et le rallongement des jours viendra apaiser, jusqu’à l’an prochain ? Ou bien les mouvements politiques contemporains doivent-ils être pensés comme purement rationnels et définitivement affranchie de ces rites anciens aussi bien que du caractère cyclique du temps ?

On dira que c’est discréditer le mouvement des Gilets jaunes que de le réduire, par une lecture anthropologique, à la manifestation inconsciente d’une tradition festive immémoriale. Mais c’est l’inverse : l’anthropologie nous apprend que les fêtes sont plus que des fêtes, que le carnaval n’est pas seulement un jeu de faux-semblants, mais le moment essentiel où la société rejoue son contrat social. Et malheur aux sociétés qui ne savent plus ritualiser la violence sociale.

Il faudrait savoir qui est le roi dont l’effigie est brûlée à la fin des Saturnales. Est-ce Saturne lui-même, celui que le Moyen-Âge appellera l’Abbé de la Malgouverne, le fauteur du désordre, que les fêteurs punissent après l’avoir célébré, pour mieux accepter le retour à l’ordre et la domination des dominants ? Ou bien y a-t-il réversibilité entre les deux figures du roi, le roi de la fête et le roi tout court ? Celui qui rompt l’ordre établi, et celui qui peut le rétablir ? Le Père Fouettard et le Père Noël ? Brûler Saturne, n’est-ce pas aussi rappeler à Jupiter le sort qui attend tous les rois qui ne sont pas capables de maintenir le juste équilibre entre les membres du corps social ?

 

[1] Claude Lévi-Strauss, Le Père Noël supplicié, éditions du Seuil, 2016. Article initialement publié dans la revue Les Temps modernes, n°77, 1952.

[2] Appel à la violence, lancé par un adolescent sur internet, en référence au film d’horreur américain de James DeMonaco, « The Purge », 2013, où, dans une Amérique futuriste, est instituée une nuit de complète impunité de la violence.

[3] Ibid.

[4] « Qui peut personnifier les morts, dans une société de vivants, sinon tous ceux qui, d’une façon ou de l’autre, sont incomplètement incorporés au groupe, c’est-à-dire participent de cette altérité qui est la marque même du suprême dualisme : celui des morts et des vivants? Ne nous étonnons donc pas de voir les étrangers, les esclaves et les enfants devenir les principaux bénéficiaires de la fête. » Lévi-Strauss, op. cit. .

[5] Voir Charles Guittard, « Les Saturnales à Rome, du Mythe de l’âge d’or au banquet de décembre », revue Pallas, n°61, Presses universitaires du Midi, 2003, p. 219-236.

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