Marseille : déconstruire la ville de la finance, la construire avec ses habitants !

Les nouvelles orientations de la municipalité en matière de politique du logement risquent de s'échouer si les décideurs locaux, rassemblés autour de la maire écologiste Michelle Rubirola, ne mettent pas au premier plan la réappropriation politique de celle-ci par les habitants, collectifs, associations, aujourd'hui mieux structurés qu'hier depuis le drame de la rue d'Aubagne.

En dehors de la jeune Direction de la Prévention et Gestion des Risques (compétence sur les arrêtés de péril notamment), créée et renforcée après le 5 novembre 2018, la ville de Marseille ne dispose plus de services logement et d'une direction stratégique de l'habitat. La compétence habitat est remontée progressivement à la métropole créée au 1er janvier 2016, éparpillée entre plusieurs directions aux échelles d'interventions différentes. Avec des services déconcentrés de l'Etat et un corps préfectoral très en retrait, Marseille cumule donc des fragilités organisationnelles en matière de production urbaine. A cela s'ajoute une méconnaissance des marchés du logement (typologie, besoins...), en partie due au déficit d'outils d'observation problématisés. Une situation qui contribue à l'absence de vision globale et stratégique, que confirment l'ajournement des outils de programmation urbaine comme le Programme Local de l'Habitat (stratégie territorialisée d'offre de logements) ou la Conférence Intercommunale du Logement (définition de la politique d’attribution de logements sociaux).

Cette politique de l’habitat et de renouvellement urbain aveugle, qui se manifeste dans le droit des sols par un nouveau Plan Local d'Urbanisme Intercommunal ségrégatif, n’interroge pas la « fracture territoriale » et refuse de se donner pour objectif un rééquilibrage territorial. Bien au contraire, la politique de l'habitat est orientée vers une stratégie de renouvellement du parc et de la population résidente (attrait de catégories socioprofessionnelles supérieures), sans intervention sur le stock de logements, notamment sociaux. Cumulé à un déficit important en équipements publics, ce modèle de production entraine inévitablement un déclassement du parc ancien dégradé et une dévalorisation immobilière du neuf à la revente.

Mais ce tableau ici résumé, dressé par de nombreux cadres territoriaux, doit être complété par une analyse de causes plus profondes.

Marseille est entrée depuis longtemps, avec Euroméditerrannée et la création de la métropole pour seuls exemples, dans un double essai d'homogénéisation et de différenciation. D'un côté, les mêmes modèles de fabrique de la ville normés par une production urbaine affairiste : des quartiers entiers sont abandonnés aux opérateurs privés, aux modes de production standardisés, et soutenus par les collectivités à travers le transfert des risques financiers laissés à la puissance publique. Cette fabrique d'une ville franchisée rend illusoire tout « contrôle » démocratique et vision stratégique d'ensemble. D'un autre côté, un marketing territorial ayant pour objectif de rendre attractive et innovante la ville, de la « différencier » pour y construire une image ou un capital symbolique susceptible d'attirer de nouveaux flux de capitaux (Marseille capitale européenne de la culture, Manifesta...). L'ensemble, affairisme et marketing, était, jusqu'ici au moins, impulsé par le cabinet de l'hôtel de ville.

On retrouve ainsi ce double mouvement antagoniste partout au sein des grands outils de l'urbanisme opérationnel, Opération Grand Centre-ville ou Projet Partenarial d'Aménagement pour n'en citer que deux. Ces textes et leur idéologie sous-jacentes sont obsédés par la réussite : on voudrait faire de Marseille une ville « moderne » et « développée », des concepts en partie empruntés à l'imaginaire colonial et issus de productions scientifiques ethnocentrées opposant développement économique et sous développement. Ces rapports de domination restent profondément inscrits dans les présupposés et les pratiques de la théorie urbaine, où la promotion du développement se réduit en réalité à la manière dont l'occident se définit par rapport aux « ailleurs ».

Dès le début des années 90, certains auteurs comme David Harvey ont théorisé le passage d'une fonction gestionnaire à une action beaucoup plus entrepreneuriale des gouvernements urbains, où l'espace devient avant tout une marchandise. Marseille n'échappe pas à cette néolibéralisation de l'espace, avec la multiplication de projets de grande ampleur (Euroméditerranée est lancé en 1995), marginalisant certaines centralités héritées de cycles productifs précédents sans que soit permis une intégration des populations fragilisées à ces nouveaux cycles. L'arrière port et les zones manufacturières en sont les premières victimes : si le nouveau front de mer voit naître une série de bâtiments et projets vitrines, derrière, les quartiers se paupérisent. Ces projets, légitimés par leur implantation dans des zones où se concentrent les populations les plus fragiles et appuyés par un urbanisme tendance inclusif associant les « makers » (nouveau terme pour les habitants...), tendent en réalité à accroître une fragmentation sociospatiale des quartiers dans lesquels ils se déploient (le taux de pauvreté du 3ème arrondissement est l'un des plus élevés de France).

A ces projets d'ampleur se conjuguent de nouvelles configurations institutionnelles échappant au « contrôle » d'une démocratie représentative, et encore davantage à toute contestation sociale. Pendant que la nouvelle métropole Marseille-Provence confisque la compétence habitat, gouvernée par des représentants élus à huit-clos au suffrage indirect, les « coalitions » d'acteurs publics et semi publics (Sem, Spla, Spla-in, partenariats publics privés...) se multiplient et entretiennent une opacité sur les orientations des projets urbains, jusqu'à être délégataires des autorisations de construire et donc de maîtrise du sol, excluant de leur conseil d'administration et comités de pilotage la société civile, et n'obéissant pas aux mêmes exigences de transparence que les collectivités publiques.

Cette réorientation du pouvoir, née d'une déconcentration sur fond de dérégulation générale, entretient les logiques de guichet et de lobbying : il n'y avait qu'à observer le déroulement des dernières élections métropolitaines pour comprendre comment les intérêts locaux et les négociations des ressources intercommunales ont primé sur la planification et la solidarité territoriale. Des « pactes de non agression » se concluent, où les opposants d'aujourd'hui deviennent les soutiens de demain pour réassurer une position. Les ambitions affichées de la nouvelle municipalité, au moins sur le papier, risquent bien d'être paralysées dans ce contexte. Et, bien pratique, cette nouvelle forme éclatée de gouvernance dans la fabrique de la ville rencontre peu de résistance. Elle échappe en règle générale à la contestation, sauf aux « accidents » des histoires urbaines, lorsque ceux-ci traversent les couches sociales et touchent à l'émotionnel collectif : la mort de 8 personnes rue d'Aubagne ou, dans une moindre mesure, l’abattage d'arbres et la « requalification » de la place de la Plaine.

Marketing oblige, discours, évènements et textes officiels portent une attention de façade aux problèmes sociaux et à l'intégration des habitants dans la production de la ville. On se souvient de l'opération communication des dernières Assises « citoyennes » de l'habitat, orchestrées en période pré-électorale par la présidente de la métropole reconduite dans un nouveau mandat. Des éléments de langage sont ainsi mobilisés pour légitimer des projets dont les objectifs sous jacents sont autres : produire des espaces à forte rentabilité, en s'appuyant sur la valorisation de la rente foncière par la construction du neuf. Ces opérations d'ampleur ont par définition un caractère spéculatif : l'augmentation des loyers et le changement de sociologie des quartiers.

Les nouveaux décideurs locaux, conseillés par un appareil technocratique par définition peu renouvelé, risquent à peu près inévitablement de verser dans un « prêt à penser » urbain réinterprété localement et un mépris de classe, que seules, à mon sens, l'expérience des luttes sociales et la confrontation dans l'acceptation du conflit aux réalités des quartiers habités, peuvent déconstruire.

Décideurs et technocrates doivent entendre les voix des habitants, collectifs et associations, aujourd'hui mieux structurés depuis le manifeste « Marseille vivante et populaire » ou les derniers Etats Généraux, et peut-être, pourquoi pas, à l'occasion d'autres Assises populaires de l'habitat, inscrites dans la durée cette fois. Faute d'« un pied dans l'institution, et de milliers en dehors » (Ada Colau), la nouvelle municipalité se prendra les pieds dans le tapis.

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