Fralib, une victoire sur laquelle s'appuyer

A-t-on bien mesuré l'importance que revêt pour le monde du travail et, au-delà, pour les militants de gauche, la victoire acquise par les salariés de Fralib ? Certes, l'on sait bien que « seule la lutte paie », que « ceux qui ne participent pas à la lutte participent à la défaite », qu'« on lâche rien », que « seules les batailles qu'on ne mène pas sont perdues d'avance », et autres ritournelles de combat à prendre très au sérieux. Mais à vrai dire, ces derniers temps, dans la difficile séquence sociale et politique que traverse le pays, on a pas eu souvent l'occasion d'en (re)vérifier la véracité.

Après 1336 jours de lutte acharnée pour sauvegarder l'emploi et l'outil industriel dans leur usine de fabrication de thé implantée à Gémenos (Bouches du Rhône), les Fralib nous en offrent la possibilité. Car le protocole d'accord signé lundi 26 mai entre les salariés et la direction d'Unilever, multinationale anglo-néerlandaise, n° 2 mondial de la vente de produits de consommation courante, est bel et bien une victoire ouvrière comme on en voit peu en ce moment. Et pas a minima.

A ces 76 femmes et hommes (sur les 182 concernés au moment de l'annonce de la fermeture en septembre 2010) qui s'apprêtent à lancer une Société coopérative et participative - la SCOP T.I (pour thé et infusions), un projet de reprise en coopérative ouvrière sur lequel ils travaillent depuis plus de deux ans -, Unilever va en effet verser l'équivalent de 20 millions d'euros. Une somme qui rassemble les indemnités légales et supra-légales des salariés, la valeur comptable de l'outil industriel (le site, l'usine et l'outillage, dans les mains de la Communauté urbaine de Marseille Provence métropole depuis septembre 2012 et qui seront bientôt dans celles des salariés, sont estimés à 7 millions d'euros) et des postes budgétaires, arrachés au cours des négociations, pour la formation, la remise en marche de l'outil (préservé en excellent état par les ouvriers mais qui souffre malgré tout de son inactivité prolongée), des études de marché, etc.

Ce 26 mai, la Direccte (Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi) devait se prononcer sur la validité du quatrième Plan de sauvegarde de l'emploi (PSE ou plan social) présenté par la direction d'Unilever. Les précédents ont tous été annulés par la justice française - le troisième, il y a un peu plus d'un an le 28 février 2013. Portant sur seulement 14 salariés, ce 4e PSE n'avait pas plus de chance de passer que les précédents. Et les Fralib avaient indiqué à Unilever qu'ils étaient prêt, le cas échéant, à repartir pour un round de bras de fer à l'issue de cette nouvelle victoire juridique annoncée. Au regard de la persévérance dont les salariés ont fait preuve tout au long du conflit, les dirigeants de la multinationale les ont cru sur parole. Leur stratégie de pourrissement/épuisement (le temps qui passe : l'une des armes de destruction massive du patronat face à ce type de lutte) a fini par se retourner contre eux et c'est Goliath qui a rendu les armes.

Il faut désormais solder tous les aspects juridiques et administratifs du conflit et, côté salariés, enclencher la marche en avant de la SCOP. Les représentants du personnel espèrent qu'une mise en route de la production sera possible au cours du premier trimestre 2015. D'ici là, le chantier le plus important qui les attend est la mise en place de tout le volet commercial du projet.

Plutôt que d'entrer ici dans l'ensemble des détails, nombreux et pour certains importants, qu'il reste à régler, on se contentera d'acter que, comme le disent les Fralib dans leur déclaration commune du 26 mai, « une nouvelle étape de la bataille s'ouvre ». Pour souligner quelques aspects de l'exemplarité de cette « première étape » désormais franchie avec succès.

Exemplarité, le mot n'est pas trop fort et les Fralib eux-mêmes, pourtant pas vantards, assument pleinement la valeur de leur leg au mouvement ouvrier : « alors que les conflits se multiplient, que les fermetures et les licenciements s'accélèrent, cette lutte exemplaire est un succès pour tous les travailleurs de notre pays et démontre que rien n'est jamais joué d'avance. »

Exemplarité bien sûr dans la ténacité et la combativité. Au cours des trois ans et demi passés, même quand la situation n'incitait pas à l'optimisme et que la lassitude se faisait sentir dans leurs rangs, on ne les a jamais surpris à évoquer une possible fin de la lutte.

Exemplarité dans la capacité à bonifier les victoires. Ces dernières ont été nombreuses et significatives : les PSE invalidés par la justice, l'appropriation publique des bâtiments et de l'outil industriel. A chaque fois, les Fralib se sont appuyés sur ces gains pour relancer la dynamique de la lutte et renvoyer Unilever à ses responsabilités.

Exemplarité dans l'unité des salariés. Il y a quelques mois à peine, alors que les deux parties négociaient discrètement, en parallèle du parcours judiciaire du dossier, la direction d'Unilever a proposé individuellement aux 62 restants (les 76 moins les 14 concernés par le 4e PSE), une somme conséquente pour se retirer du jeu. Toutes et tous ont refusé. Le lien entre les salariés et leurs représentants, Olivier Leberquier et Gérard Cazorla, respectivement délégué syndical et secrétaire du comité d'entreprise CGT de Fralib, a également tenu la distance durant tout le conflit.

Exemplarité stratégique et tactique. L'emploi, l'outil industriel, l'économie locale. Les Fralib n'ont jamais dévié de leurs axes de lutte. A aucun moment, ils n'ont mis « le fric » dans la balance. Mais certains salariés ayant fait, eux, le choix de partir avec une somme plus ou moins substantielle, cela a bien sûr été rappelé à Unilever au moment de la signature du protocole d'accord : pas question que ceux qui avaient lutté renoncent aux indemnités supra-légales obtenues précédemment par leurs ex-collègues. Gagné.

Exemplarité dans la communication, enfin. Tous les journalistes qui ont suivi le dossier peuvent en témoigner : en trois ans et demi, la cadence des mails en provenance de cgt.elephantvivra a été soutenue et conséquente. Coupure de presse, invitation à des conférences, appel à des actions collectives, meeting anniversaire, organisations de rencontres sur le site de l'usine, etc. Les Fralib ont veillé à ne jamais disparaître de l'agenda des mouvements sociaux et des colonnes des gazettes.

Chapotant tous ces aspects, il est une chose essentielle que leur lutte rappelle fort à propos en ces temps de disette politique et de reculs sociaux : la nécessité d'être organisé collectivement. Du début à la fin du conflit, le syndicat CGT Fralib (auquel il faut ajouter le représentant CGC, qui à titre individuel, a été totalement partie prenante de la lutte) s'est appuyé sur l'Union locale et l'Union départementale CGT et sur la fédération agroalimentaire (FNAF) CGT. « Sans la structure syndicale, on y serait pas arrivé », résume Gérard Cazorla.

Cette approche collective qui a pris corps dès le début du conflit ne tombe pas du ciel ni de Montreuil. Elle s'inscrit avant tout dans l'histoire singulière du syndicat CGT de l'usine Fralib. En septembre 2010, au moment de l'annonce de la fermeture de l'usine par la direction, 97 des 182 salariés étaient syndiqués. Cette solide ossature, héritée pour partie de l'histoire ouvrière de la région, a permis de s'organiser vite et bien, et de mobiliser large. Sans mal puisque de longue date le syndicat de Fralib était de toutes les luttes locales, de tous les appels à la grève nationale, et on le retrouvait au soutien de toutes les manifestations sociales. La mobilisation parfois impressionnante que l'on a pu observer autour des travailleurs de Gémenos au cours des trois dernières années est en quelque sorte un juste retour des choses.

Et elle n'a pas été vaine car c'est bien cette concertation collective de tous les instants, à laquelle il faut ajouter l'avocat Maître Amine Ghenim et le cabinet d'expertise Progexa mandaté par le CE, qui a permis aux Fralib de définir des stratégies, des plans médias, de mener des actions publiques, de ferrailler dans l'arène judiciaire, de s'adresser aux pouvoirs publics...

Eux justement, les pouvoirs publics, quel a été leur rôle dans le dossier? Pragmatiques, résolument tournés vers l'avenir et flirtant avec la litote, les Fralib estiment que l'«on ne peut pas dire que le gouvernement a été complètement absent de cette affaire ». De fait, l'appropriation publique de l'usine ainsi que l'intervention, dans la dernière ligne droite, du ministère du travail et des services de l'Elysée qui ont (enfin) mis la pression sur la direction d'Unilever, tout cela est à mettre à l'actif du pouvoir central. On notera malgré tout que dans cette affaire, encore une fois, la gauche de gouvernement est restée très en deça de ce qui peut légitimement être attendu d'une équipe qui se réclame du « socialisme ». En réalité, Arnaud Montebourg, qui dans un premier temps, avait fait de Fralib un dossier emblématique de son mémorable ministère du redressement productif a eu tôt fait de baisser les bras. Semblant même regretter que les Fralib ne se contentent pas de faire leur petite SCOP discrètement dans leur coin sans trop en demander au gros Unilever. Le chantage à l'emploi du groupe anglo-néerlandais semble avoir fait son effet sur le fringant ministre à la marinière... Pas besoin d'en rajouter : comment peut-on se prétendre « de gauche » quand, en 2014, dans une Europe en crise, on se contente de soutenir du bout des lèvres la démarche d'ouvriers qui affrontent une multinationale pour récupérer une usine de production rentable et y sauver l'emploi ? Formuler la question c'est déjà y répondre.

A cette « gauche » gouvernementale très loin d'être à la hauteur s'ajoutent des médias dominants qui semblent n'avoir plus que le « buzz » comme boussole lorsqu'il s'agit de hiérarchiser l'info. Vainqueur des dernières élections qui se sont tenues dans ce pays, le FN voit avec gourmandise ses thématiques s'imposer en tête des manchettes en lieu et place de la question sociale, des défis environnementaux, de celui des quartiers populaires, etc.. Combien d'analyses profondes autour du dernier caca antisémite de Le Pen et du fumet familial qui s'en dégage?  Combien, autour des presque quatre ans de lutte des Fralib ?

Le 4 juillet, le jour des vacances d'été, ils font une fête à Gémenos. Et d'ici quelques mois, on devrait retrouver leurs thés et infusions en vente dans les grandes surfaces. Tiens, une idée, en passant : à toutes celles et tous ceux qui voudraient réfléchir à la reconstruction d'une gauche de combat (il semble que des appels dans ce sens fusent d'un peu partout en ce moment), il n'y a qu'à organiser des goûter-débats avec le thé des Fralib. Il a le goût, rare ces temps-ci, de la victoire sociale.

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