Congo. Une humanité

Voilà peut-être ce qui s'appelle "mouiller la chemise"... Aux eaux du fleuve charriant la boue et le limon, aux larmes des réfugiés du Kivu, à la sueur des nuits fiévreuses de Kinshasa, au sang des victimes des Maï-maï et de Laurent Nkunda.

Voilà peut-être ce qui s'appelle "mouiller la chemise"... Aux eaux du fleuve charriant la boue et le limon, aux larmes des réfugiés du Kivu, à la sueur des nuits fiévreuses de Kinshasa, au sang des victimes des Maï-maï et de Laurent Nkunda. En 2003, David Van Reybrouck, journaliste, romancier, homme de théâtre, belge quadragénaire, a décidé de raconter l'histoire contemporaine de la République démocratique du Congo (ex-Zaïre). Une aventure, documentaire et littéraire, de plus de cinq années durant lesquelles l'auteur a accompli un travail total, un rêve de journaliste. La traduction française de Congo. Une histoire est parue en librairie, en France, le 12 septembre.

Comme en attestent la bibliographie impressionnante et la très éclairante "justification des sources", David Van Reybrouck a - probablement - tout lu sur le Congo. Et, parallèlement, effectué une dizaine de voyages pour recueillir récits et témoignages aux quatre coins de cet immense pays, pivot de l'Afrique centrale. Convaincu que "les souvenirs que laissent les objets ou des actes banals opposent souvent (...) une plus grande inertie" que les opinions "particulièrement malléables", il a consigné peu d'analyses a posteriori, préférant traquer les histoires de vie. Tous les chapitres sont émaillés de ces rencontres, tenues dans une cour intérieure ou dans la pénombre d'une chambre. Vieillards, paysannes, soldats, missionnaires, commerçantes, artistes donnent à l'ouvrage son énergie vitale. Ils sont la chair, surprenante (en introduction, cette rencontre proprement incroyable avec le vieux Nkasi, né en... 1882!) parfois drôle, souvent grave et douloureuse, d'une saga qui débute avec les voyages de Stanley dans les années 1870 et s'achève avec les accords "minerais contre infrastructures" passés avec la Chine à la fin des années 2000.

Entre temps? Tout. C'est à dire les promesses non tenues de Léopold II et la Conférence de Berlin; l'éveil religieux des années 20; la solidité - temporaire - des "trois piliers de la puissance coloniale", le pouvoir, le capital et l'Eglise; les révoltes paysannes des années 30; les soldats congolais de la Force publique partis se battre jusqu'en Birmanie sous le drapeau belge; les femmes qui joueront "un rôle essentiel dans l'instauration d'une nouvelle culture urbaine" à Kinshasa, demeurée jusqu'à ce jour une ville avant-gardiste de la culture africaine; puis "la décolonisation tragique du Congo, (...) qui s'est caractérisée par beaucoup de points aveugles et peu de lucidité occasionnelle".

Dans ce pays "scandale géologique" tant le sous-sol regorge de ressources et de minerais, s'ouvrira vite la séquence Mobutu, guerre froide et prédation sauvage. Tragique fond de scène d'un homérique rumble in the jungle (combat Ali-Foreman en 1974 dans le stade de Kinshasa) sur lequel planent quelques notes consignées, en 1965, par un Che Guevara désabusé sur le "révolutionnaire" Laurent-Désiré Kabila. Après avoir conquis le pouvoir en 1997, ce dernier mourra assassiné le 16 janvier 2001, quarante ans - à un jour près - après Patrice Lumumba. Son fils Joseph est toujours aux commandes d'un pays où depuis bientôt vingt ans continuent de se déverser, notamment dans l'Est, les veines ouvertes du génocide rwandais, "un évènement étranger qui allait influencer comme aucun autre l'histoire du Zaïre".

On connaissait des bribes, on en ignorait d'autres, surtout il manquait des liens. Tout est là, réuni, dans une somme pleine de souffle. Les deux réussites de l'auteur sont majeures: parvenir, durant 700 pages, à faire surgir la grande Histoire, celle qui nous est commune, en faisant levier avec de fragiles trajectoires individuelles; et rester au plus près de la complexité des faits - "la décolonisation éclair n'était pas l'oeuvre d'une personnalité ou d'un mouvement précis mais le résultat d'une interaction singulièrement complexe entre les différents acteurs" - sans jamais céder à la tentation de "l'expertise". Le tout servi par une belle langue et avec le souci constant d'inscrire la marche du pays dans celle du monde et réciproquement: l'uranium de la bombe américaine qui, le 6 août 1945, a rayé Hiroshima de la carte était katangais.

Dans cet essai de haut niveau, best-seller aux Pays-Bas, David Van Reybrouck nous emmène au Congo, nous le fait aimer et nous raconte son histoire: c'est celle de l'humanité toute entière et c'est parfois bouleversant.

Congo. Une histoire, de David Van Reybrouck, Actes Sud, 700 p. 28 €.

Version légèrement augmentée d'une recension publiée dans Regards n°24, septembre 2012.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.