Rions un peu avec nos communautés

La France, c'est le pays des fables et c'est aussi un pays uni et indivisible, on est tous pareils, égaux. Français. C'est grâce à la République, merci les gars, la France c'est pas le communautarisme, bouh méchants anglo-saxons, les communautés ça sent mauvais, gardez-les pour vous, on n'en veut pas. Nous on n'est pas communautaristes.

La France, c'est le pays des fables et c'est aussi un pays uni et indivisible, on est tous pareils, égaux. Français. C'est grâce à la République, merci les gars, la France c'est pas le communautarisme, bouh méchants anglo-saxons, les communautés ça sent mauvais, gardez-les pour vous, on n'en veut pas. Nous on n'est pas communautaristes. On est français, tous logés à la même enseigne. Liberté égalité fraternité, ça fait pas un pli. Unité nationale.

Mais bon. Dés fois, on précise quand même l'origine des citoyens de la République qui font des conneries. Par exemple, un gosse de huit ans qui dit devant tout le monde « Je suis pas Charlie ». Et ben, on se dépêche de livrer son nom en pâture, d'expliquer que non seulement ses parents sont musulmans mais que, en plus, sa mère est voilée, on l'envoie chez les flics et quand il joue dans la cour de récré, on lui dit de pas chercher des mitraillettes, il en trouvera pas (l'histoire racontée par l'enfant, son père et leur avocat dans cette vidéo réalisée par le collectif contre l'islamophobie en France). C'est l'humour républicain post-Charlie et avouons que c'est quand même très drôle. Responsable, pédagogique et pas du tout stigmatisant, avec ça. Bref, digne d'un professeur des écoles de la République.

Après, il y a la gravité et la mesure républicaine. Quand cinq adolescents rentrent dans un cimetière juif, dévastent des tombes et profèrent des choses comme « sale race » ou « sieg heil », on constate que le « mobile antisémite » apparaît « clairement ». La presse informe que ces jeunes qui n'ont « aucun antécédent judiciaire » risquent lourd bien qu'ils soient mineurs, nous dit qu'ils sont choqués par leur garde à vue et par l'émotion que leur geste suscite. Mais, eux, tient c'est marrant, on ne connaît pas leur prénom ni leur nom de famille (lire par exemple cet article du Monde).

On n'est pas bêtes, nous, (on est républicain, j'vous dis!) et on a bien compris pourquoi on nous donne pas leur nom : c'est parce que, comme ils s'appellent très probablement Nicolas, Kevin ou Victor, ça n'a aucun intérêt de le savoir (1). Parce que si il s'agissait de Rachid, Ilies ou Samir, alors là pardon ! Ça ne serait plus du tout la même histoire. Déjà, 1, au nom des liens sincères et profonds qui nous unissent à nos anciennes colonies, on nous aurait informé tout de suite de ces charmants prénoms aux consonnances orientales ; 2, ça serait pas seulement de l'antisémitisme, ça serait du terrorisme islamiste antisémite, avec de fortes présomptions qu'il soit télécommandé par un barbu de Daesh ; 3, de toute façon, ils n'auraient pas dit « sieg heil » (car la République est attristée de vous informer que bien des petits français « issus de » sont de piètres germanophones à l'école) mais plutôt des trucs affreux du genre "allah akbar" et compagnie. Il y en même sûrement un ou deux qui, à l'instar de son coreligionnaire de huit ans précédemment évoqué, se serait laissé aller à hurler « Je suis pas Charlie ! ». Bref, il n'eût alors plus été question d'un malheureux jeu d'adolescents irresponsables ayant « déclenché une sorte de frénésie collective chez ces jeunes qui les aurait conduits au saccage des sépultures », dixit le procureur, mais tout bonnement du débarquement de l'islamo-fascisme (grâce soit rendue à notre premier ministre d'avoir récemment remis au goût du jour cette expression dont le mérite est de bien désigner l'ennemi sans risquer l'amalgame) dans nos cimetières. Auquel cas, il est bien naturel que la République nous informe des patronymes de l'horreur.

Au conseil municipal de Marseille qui s'est tenu lundi 16 février (la vidéo, ici), au moment des discussions sur les temps d'activités périscolaires, l'un des gros dossiers de l'actualité marseillaise depuis septembre dernier, les élues qui ont pris la parole pour les groupes UMP (la majorité), PS et FN étaient trois femmes. Tout le monde a trouvé ça normal, on parlait marmots. Un peu avant, les trois qui avaient pris la parole à propos du rapport portant sur les commémorations en mémoire du génocide arménien de 1915 étaient Didier Parakian, Garo Hovsepian et Colette Babouchian. Tout le monde a trouvé ça normal, on parlait Arménie.

C'est là, reconnaissons-le, toute la force de notre République indivisible : malgré l'unité nationale et nonobstant son souci constant d'égalité, elle a su garder intacte sa capacité d'assignation essentialiste et culturaliste. Et donc garantir une sage répartition des tâches. C'est pour ça que chaque fois qu'un élu de la République (généralement masculin, blanc, hétéro, sexagénaire, catholique et un peu gras), nous explique, le ton grave, le doigt pointé au ciel et le menton tremblant, qu'il faut surtout se garder des « dérives communautaristes », on rigole bien.

 

(1): additif: un autre article du Monde paru aujourd'hui mais dont la lecture intégrale sur le site est réservée aux abonnés nous parle quand même d'un certain Pierre B. et de ses petits camarades de cour d'école. Le titre (« L'antisémitisme impulsif de cinq gars "sans problème"»), avouons-le, nous conforte dans notre analyse: il y a une catégorie de la population dans ce pays dont l'éventuel comportement "déviant" s'explique parce qu'ils sont adolescents, impulsifs, influençables, un peu con, ou tout ça à la fois. Et une autre dont l'apparence arabo-musulmane écarte d'emblée ce type de paramètres et invite à plutôt aller rechercher du côté de "l'apologie du terrorisme".

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