Les frères Bouroullec, ou la sensualité du désastre

Passant du design intérieur à l’aménagement urbain à l’occasion d’une très belle exposition aux Champs Libres de Rennes, les frères designers laissent émerger des scénarios à même de tisser autour de nos villes autant de délicatesse que d’inquiétude.

En 1925, Frederick Kiesler avait suspendu à de discrets filins la structure impressionnante de sa City in space. Les murs étaient eux-mêmes déclarés hors-la-loi. Effet garanti, pour cette dématérialisation annoncée de la ville.

En 2016, aux Champs Libres de Rennes, les frères Bouroullec posent leurs maquettes sur des plaques d’aluminium qui semblent flotter dans les airs… De ville, pourtant, il n’en est plus. Les abris, pergolas et autres mobiliers urbains que proposent les designers se dressent sur de tendres déserts, à peine parsemés de cailloux et de branches. Ici ou là, une grille à la verticale rappelle comme en ombres chinoises la belle orthogonalité de Kiesler. Mais la ville, à vrai dire, ne s’est pas sublimée. Elle a disparu.

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On dira qu’il n’était guère besoin, pour présenter les différents projets, de dessiner les murs qui nécessairement les entourent. C’est entendu. Mais leur poésie, prenons-y garde, n’en tient pas moins quelque chose de cette dissipation. Ces lianes qui s’entremêlent, qui courent d’un mât à l’autre en un cirque végétal, ou s’associent à une sorte de pont suspendu – des lianes ? c’est donc la jungle ? –, ces racines ou branches sèches qui émergent d’un grillage surélevé, ces arbres qui envahissent de rondes plateformes comme en parasol… signent la reprise, ô combien délicate, et sensuelle même, du terrain.

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Les silhouettes orthogonales ne sont plus ici que le souvenir de la ville, en un lieu qui n’est plus qu’arbres et abris. Un lieu qui, dût-il émerger au cœur de nos cités, en dira avec tendresse l’effondrement, à tout le moins la péremption.

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Une maquette, dans ce contexte, attire l’attention. La pergola ajourée et comme légèrement déchirée, effrangée, qui court d’un poteau à l’autre, accroche la mémoire. C’est à s’y méprendre la façade du World Trade Center qui pend là, comme en lambeaux. Ou, pour être plus précis, ce qui en restait au lendemain du désastre.

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Nos villes ne cessent de rêver leur propre disparition. Elles n’y gagnent pas toujours cette alliance de perdition et de douceur qui fait l’enchantement de ces propositions. Ces maquettes trouveront-elles bientôt à prendre pied dans la réalité de nos rues et nos places ? A Lyon Part-Dieu, par exemple ? Si ce ne devait être le cas, on pourra au moins les imaginer au coin de quelques-unes de nos cités imaginaires. Pourquoi pas, à l’heure où l’ouverture de Batman versus Superman retourne sans vergogne, et pour la énième fois, les images du 11 septembre… au pied de la Cloud Tower imaginée il y a cinq ans par MVRDV, et que son caractère trop explicite conduisit rapidement à l’abandon ?

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Ce que jouent et rejouent les blockbusters hante notre architecture, et insiste pour entrer vraiment dans notre monde. Souhaitons à tout le moins que cela se fasse avec la grâce extrême des Bouroullec.

 

 

 

A voir : l’exposition Ronan et Erwan Bouroullec aux Champs Libres de Rennes (admirable bâtiment de Christian de Portzamparc), du 25 mars au 28 août 2016. Trois autres expositions sont consacrées aux frères designers dans la ville de Rennes sur la même période.

 

A lire : pourquoi pas Vers une architecture cathartique (Donner Lieu, 2011), pour d’autres exemples de la reprise architecturale du 11 septembre ?   

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