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Billet de blog 4 mars 2016

Trepalium : quand la fiction éclaire l’architecture (IV Le TGI de Créteil)

Fable politique, la série programmée par Arte permet aussi d’interroger la ville réelle

Emmanuel Rubio
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IV Le TGI de Créteil

Pour finir, donc, le Tribunal de Grande Instance de Créteil. Le traitement d’image est passé par là, la hauteur en a été doublée, la façade modifiée, mais il se laisse aisément reconnaître par sa forme de livre ouvert, si caractéristique – et qui définit désormais le siège du pouvoir dans Trepalium. L’entrée en apparaît à plusieurs reprises, et l’on en traverse encore le hall, dont les piliers massifs dessinent au sol d’incroyables bancs intégrés. Au moment où Jeff le découvre pour la première fois, se devine même la spectaculaire Cité des Choux, voisine du Tribunal à Créteil, alors même qu’elle ne figure pas dans la vue générale de la ville que nous livre de temps en temps la série. Un caméo architectural, en quelque sorte, à la gloire de son architecte, Gérard Grandval, comme il y en aura d’autres avec diverses architectures de Bofill.

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A vrai dire, l’on ne sait guère ce qui sépare le hall du sommet, où loge la Première Ministre, ni à quel étage peuvent bien se situer les bureaux empruntés au siège du PCF (voir épisodes précédents), à moins qu’ils ne soient encore souterrains. La forme du livre unifie seule le bâtiment incarnant le pouvoir totalitaire. Et c’est là une belle occasion d’interroger à nouveau le signe architectural.

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Lorsque Daniel Badani choisit cette forme, au mitan des années soixante-dix, ses intentions ne font en effet aucun doute. Il entend renvoyer au livre de la loi (on pense aussi bien aux tables de la loi), voire au code civil, comme véritables garants de la justice, et sans lesquels ne peut régner que l’arbitraire. Le message est d’autant plus clair qu’à se présenter visuellement comme un livre, l’architecture joue d’un code qui, entre hiéroglyphe et idéogramme, comme l’on voudra, s’impose en tout cas comme l’un des plus accessibles qui soient. Nul besoin de savoir lire vraiment pour décrypter l’architecture-métaphore.

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Encore pourra-t-on s’étonner que l’entrée principale en soit située du côté de la pointe, et non dans l’espace protecteur défini par son angle. Confronté à l’architecture au lieu d’y être accueilli, le justiciable ne rencontre après tout du livre… que la couverture – le texte lui restant inaccessible. Les métaphores les plus simples ont leur logique, et pour être tout à fait honnête, il n’est même pas certain que notre justiciable y voie le moindre livre ouvert. La figure est assurément plus perceptible de l’autre côté. De fait, La minceur latérale du bâtiment – qui assure l’image du livre – ne se laisse nullement deviner en vue frontale.

Mais c’est là surtout négliger le langage physique propre à l’architecture. Car un livre de presque vingt étages, s’il est encore un livre, est d’abord une certaine hauteur, impressionnante, et encore soulignée en façade par l’unification des fenêtres en colonnes verticales (plutôt qu’en lignes horizontales, comme c’est si souvent le cas) ainsi que par l’ascension, absolument monumentale, de l’escalier central. Une hauteur ? Une masse aussi bien, imposante, dont l’effet sur le visiteur, relevant de la confrontation physiologique, l’emporte assurément sur le rébus intellectuel de la forme-livre. Le bâtiment affirme une certaine puissance avant d’évoquer la justice. Il n’est pas jusqu’aux larges pans de béton aveugle, à l’entrée, qui ne renforcent la massivité d’encadrement de la tour, et ne promettent un accueil rugueux, sans aménité. Il y a quelque chose de kafkaïen dans la silhouette si singulière de ce tribunal, qui mêle intimement la beauté et l’effroi. Ce que dit assez sa reprise dans Trepalium.

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Au XVIIIe siècle, le modèle de la prison pouvait servir à définir l’expressivité d’une architecture qui se voulait volontiers parlante. Le projet de Ledoux est assez connu. A Londres, la prison de Newgate, réalisée par Dance le Jeune dans les années 1770, offrait de massives façades, à l’empierrement extrêmement rustique, qu’accompagnaient, au-dessus des portes, des chaînes ornementales. Ce qui n’empêche pas de poser la question de ce que doit exactement exprimer un tribunal. Doit-il figurer une loi irrémédiable (pour revenir à Kafka) ? Tenter de dissuader les délinquants potentiels, au risque d’assimiler la justice au seul châtiment, voire à l’assurance du châtiment ? A Nantes, le magnifique Tribunal édifié par Jean Nouvel part d’une complexification des formes minimalistes à la Mies van der Rohe. A force de multiplier la grille moderne, dans un noir dénué de toute alternative, il finit par évoquer irrémédiablement l’image de la prison…

Il n’est naturellement guère possible, dans ce cadre, d’aborder longuement les principes auxquels devrait être associée la silhouette d’un tribunal. Il est probable, d’ailleurs, que leur définition varierait fortement en fonction de l’ancrage politique de l’observateur. Mais c’est justement là notre propos : de laisser apparaître la manière dont la politique traverse l’architecture et se fond en elle.

Car c’est bien ce qui devrait désormais ressortir : qu’il n’y a pas en présence une fiction, Trepalium, et le réel de la ville. Que la ville au contraire, que l’architecture, sont elles-mêmes fiction. Ou fictions : imaginées par les architectes, récrites par les utilisateurs, mouvantes, renégociables… Fictions s’inscrivant à l’horizon d’une expérimentation commune de la présence physique de l’architecture, mais aussi d’une expérience possiblement différente du lien social et de ses signes.

Pascal insistait volontiers sur les « robes rouges » des juges, « leurs hermines, dont ils s’emmaillotent en chats fourrés », susceptibles de frapper l’imagination des justiciables et d’assurer à leur autorité quelque créance. A « tout cet appareil auguste », il ajoutait « les palais où ils jugent ». Les palais, comme les hermines, permettent de prendre des décisions en dehors des puissances de coercition physique qui les garantissent – puissances qui ne se voient plus conjuguées, idéalement, que dans les signes.

On ne prétendra pas ici que la fiction d’autorité repose sur un système de signes entièrement dissociable des pouvoirs politiques et économiques de répression réelle. Reste que le signe tend peut-être à absolutiser le rapport changeant aux pouvoirs qui le fondent, et à les renforcer d’autant. Reste que le rapport à ces pouvoirs pourrait s’assainir d’exercices de distanciation des signes ou, pour inverser une formule fameuse consacrée à la fiction romanesque, de suspension of belief.

L’intérêt d’une fiction assumée comme Trepalium, dans une telle optique, tiendrait dès lors à la manière dont elle fait apparaître, par leur manipulation nouvelle, les signes et fictions habituellement non conscientes – et donc subies – que portent l’architecture et la ville. Peut-être même est-ce là la vraie force d’une série qui déploie par ailleurs, on l’a vu, bien des schémas dépassés de description du pouvoir : en sonder malgré tout la forme construite, en tant que telle. Le programme de la contre-utopie, pour y revenir une dernière fois, ne tend-il pas par nature à interroger les signes mêmes de l’utopie, soit de l’ordre politique par excellence ?

(Fin de la série)

(Attention : la confrontation entre architecture et  contre-utopie continue : à partir du 9 mars, Divergente)

A voir : les réalisations les plus monumentales de Daniel Badani, pour une certaine esthétique de la puissance.

A (re)lire : les fragments des Pensées de Pascal consacrés à l’imagination, pour leur pouvoir de subversion. 

                  "Devant la loi", de Franz Kafka

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