Jean Gabin / Kader Attia : la ville du dépaysement

Une image de Mélodie en sous-sol, et deux regards sur la ville. Pour les derniers jours de l’exposition « Les racines poussent aussi dans le béton », de Kader Attia au Macval de Vitry sur Seine.

Henri Verneuil, Mélodie en sous-sol, séquence d'ouverture Henri Verneuil, Mélodie en sous-sol, séquence d'ouverture

Chacun se souvient de la fin de Mélodie en sous-sol (1963), d’Henri Verneuil, et de son extraordinaire piscine. Mais la séquence d’ouverture ne manque pas non plus de panache. Pour quelques jours encore elle repasse en boucle, sur petit écran, au début de de l’exposition « Les racines poussent aussi dans le béton », de Kader Attia, au Macval de Vitry sur Seine. Jean Gabin, disparu de la circulation pendant cinq ans, y cherche longuement sa « cabane » dans cette forêt d’immeubles qu’est devenu Sarcelles. La caméra s’envole, flotte au-dessus des massifs de béton… Le territoire s’est brutalement métamorphosé. Rien ne permet plus de s’y retrouver.

Gabin demande son chemin. « En étrange pays dans son pays lui-même », eût dit Aragon. L’ouvrier immigré qui lui répond a paradoxalement disparu de la version « colorisée » de 1994. Mais il reparaît  ici, dans la version originale privilégiée par Attia. Il a l’accent chantant. Comme l’avait peut-être le père d’Attia, venu d’Algérie, et qui travailla en son temps à l’édification des grands ensembles… Car c’est bien là l’effet du déplacement, depuis les écrans de 1963 vers les salles du Macval. L’acteur emblématique, suivi pas à pas par Verneuil, s’efface un instant, et laisse apparaître son interlocuteur. Par le jeu d’une reprise, le regard s’inverse. Le dépaysement se redouble, et s’aggrave. Les images, parfois, changent de point de vue… et s’éclairent d’une lumière nouvelle.

Dans une autre salle, l’artiste a rempli une bétonnière de clous de girofle – en hommage à la cuisine de sa mère, cette fois-ci. Ah, la belle odeur ! Elle parcourt l’ensemble de l’exposition. Au vu de la bétonnière, on l’imagine un instant dans le béton de ces grands ensembles, testés au Maghreb, construits bien souvent par des maghrébins, et qu’ils finiront par habiter massivement. Une odeur proustienne. Celle d’un lieu perdu, d’une culture sans cesse menacée. Le parfum du grand déplacement.

La Tour Robespierre, film dans l'exposition "Les racines..." La Tour Robespierre, film dans l'exposition "Les racines..."

Car la réalité est plus cruelle. Une autre salle encore présente un long travelling vertical de la tour Robespierre : sublime d’égalitarisme, utopique… et mettant au carreau les vies qui s’y sont réfugiées. Vous la reverrez juste en sortant du Macval : c’est bien la force de cette exposition que de vous relancer au dehors, au contact de ce que vous avez peut-être traversé trop rapidement.

De l’autre côté du musée, sur le boulevard de Stalingrad, se tente pourtant un autre modèle : on varie les couleurs, les matériaux, on multiplie les volumes… Surtout, sur les immeubles colorés, ici et là, on a posé de petites cabanes de bois. Les architectes, eux aussi, tentent d’apporter leur pierre. En espérant, un peu magiquement peut-être, que cette synthèse nouvelle, ces retrouvailles avec la maison de Gabin aident à la « réparation » tant souhaitée par Attia. Mais à condition, évidemment que le renouveau du quartier ne chasse pas ses anciens habitants… Car, on l'aura assez compris, il ne s'agit pas ici seulement d'architecture.

Immeuble de Vitry sur Seine Immeuble de Vitry sur Seine

 

A voir : « Les racines poussent aussi dans le béton », de Kader Attia, au Macval de Vitry sur Seine, jusqu’au 16 septembre

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