Diamond Island, merveilleuse auscultation de la ville en devenir (Rêves de ville 1)

Tourné à même la construction d’une luxueuse cité postmoderne en face de Phnom Penh, le très beau Diamond Island s’attache au devenir des villes asiatiques. Un film poignant sur la jeunesse, les corps en mouvement et leur rêve de lumière… Une rigoureuse anatomie, aussi bien, des fantasmes cruels qui travaillent la ville contemporaine, et la fondent sur l’exclusion la plus sévère.

Ce n’est qu’un insert d’une minute, moins peut-être. La cité nouvelle de Diamond Island – qui donne son titre au film – y déploie toute sa vulgarité, mais aussi toute sa grâce, ses perspectives de pure lumière, intangibles, ses piscines, son luxe immaculé. Ce n’est qu’un de ces montages numériques comme on en trouve tant sur Youtube, pour vanter les projets immobiliers les plus kitsch qui fondent sur les villes asiatiques. Une sorte de flash utopique, hors-sol, nécessairement hors-sol, absolument digital. Une minute ou moins encore, mais qui suffit à déchirer la matière même du film – comme la ville de Phnom Penh où Diamond Island vient atterrir.

Car à l’aune de cette pure image, la réalité devient plus cruelle encore. La réalité : celle des chantiers, que la caméra parcourt en tous sens, des baraquements où vivent les ouvriers qui construisent une Ile de Diamant à laquelle ils n’appartiendront jamais… C’est une des forces du réalisateur, Davy Chou, que de nous donner à voir ce réel-ci, sans misérabilisme aucun, sans surplomb, d’y suivre les corps en mouvements, de nous y attacher, sans brusquerie. On peut aussi lui savoir gré de s’être directement confronté à l’image nouvelle, qui participe de la constitution même du réel, ou de son exclusion. Car, après tout, il faut aussi voir des films comme celui-ci, « Promotion of D. I Riviera Project (Diamond Island) » :

Film promotionnel pour Diamond Island © deepbluesky2710
 

La magie même de l’informatique, le conte de fée, les poutres qui s’assemblent d’elles-mêmes, les fenêtres qui se fixent à la volée, ne supposent-ils pas, ne rêvent-ils pas, ouvertement, explicitement, la disparition de l’ouvrier, son invisibilité la plus totale ?

Ici, là, Davy Chou filme à même les chantiers de Diamond Island les affiches utopiques qui font entrer un peu de ce rêve dans la ville de poutres et de planchers. Ailleurs, un adolescent plonge dans Youtube : les séquences tournées au cœur des réalisations achevées de l’île y révèlent des monuments vides, sans vie. La bande son se coupe. Le film se troue une seconde fois. Et l’on pense à la critique de l’image glamour proposée dès les années soixante-dix par le regretté John Berger. Le critique y montrait déjà ces affiches omniprésentes qui ne nous attirent que pour mieux nous exclure de leur monde et appauvrir le nôtre.

A Phnom Penh, il est vrai, l’exclusion picturale se double d’un chahut géographique qui redéploie l’horizon du songe dans les ailleurs les plus divers, les moins situés. Pas de surprise si la publicité pour Diamond Island vante le charme « européen » de ses villas, aux formes indéniablement déplacées. Plus loin, l’Amérique idéale abolit seule les distances entre frères comme entre amants : en une séquence ambivalente, la seule union véritable se voit figurée par une neige venue d’ailleurs, éminemment numérique…

Davy Chou, Diamond Island, trailer Davy Chou, Diamond Island, trailer

L’île, cadre utopique s’il en est, est séparée du monde. Elle n’est pas tant dans Phnom Penh qu’en face, au-delà d’un pont presque infranchissable, mais ici, c’est la ville elle-même qui est devenue interdite à tout le prolétariat venu des campagnes, et rivé à son chantier. Diamond Island exhibe jusqu’au vertige la schizophrénie de la ville asiatique en pleine mutation, de ses habitants aussi bien, pris entre les temps, les géographies, les plus incertains.

Davy Chou, Diamond Island, trailer Davy Chou, Diamond Island, trailer

Mais le film va encore au-delà de cette scission. En révélant comment le rêve, malgré tout, infuse au cœur même du réel, il trouve sa part la plus humaine, la plus inquiète. Car la fête foraine au sortir du chantier, et ses baraques réduites de nuit à leurs pures lumières, c’est un peu de la ville numérique fantasmée, abstraite, et toute de plaisir. Plus loin, les frisbees luminescents tracent à même la nuit l’idéal de phosphorescence retrouvée, comme les coffres-dancings des voitures, les éclairages des boîtes de nuit, des concerts, qui emportent les visages dans leurs saccades, et que dédoublent à leur manière les baraquements des ouvriers. Doucement, avec entêtement, il s’agit encore et toujours de rejoindre l’éther illuminé du spot publicitaire, de se dématérialiser un peu plus… La scène la plus réussie, dans ce genre, reste certainement la première promenade entre frères, l’étonnante moto enluminée trouant la nuit de son bleu tendre. Le retour aux seules joies des couleurs y est presque accompli. Le flottement parfaitement fluide de l’engin retrouve celui de la vidéo promotionnelle – son aspect le plus magique peut-être, le plus délié de toute réalité matérielle – et la caméra, pour mieux s’en rapprocher, se hissera même sur un drone, au-dessus des toits, légère, si légère…

Davy Chou, Diamond Island, trailer Davy Chou, Diamond Island, trailer

L’espace d’un instant, le film se confond avec l’ivresse du jeune Bora, sa découverte enchantée de la lumière. C’est une des séductions les plus profondes de Diamond Island que de saisir avec tant de poésie la transmutation des espaces par leurs éclairages nocturnes. Mais c’est aussi sa cruauté que d’en avoir fait le reflet d’une réalité inaccessible. Chaque plan merveilleux, et le film n’en manque pas, chaque bleuissement songeur, se dédouble pour le spectateur du sens aigu de l’illusion. Comme pour une beauté intimement ravagée, et pour tout dire poignante : celle d’une promenade où veille sans cesse, en arrière-plan, l’accident. Quelque chose de visuellement comparable à l’effet du karaoké final, où les voix se dédoublent virtuellement de leur modèle… et troublent profondément de chanter si faux.

« Quand il fut de l’autre côté du pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. » On se souvient de cet encart fameux de Nosferatu. Quand il traversera le pont, Bora ne sera pas devenu la lumière dont il aura rêvé. Il sera ce corps cruellement vide, arpentant sur sa moto des lieux qui ont perdu tout envoûtement. Dans les luxueuses villas postmodernes, le lit s’entoure d’un néon bleu, en souvenir du fantasme digital qui les précéda. Mais l’on dort plutôt à terre, sur un sol froid, au milieu de murs blancs, irrémédiablement lisses, qui sont encore l’expression la plus nette de ce que l’image digitale avait à la fois de pur et d’inhabitable.

 

 

PS 2018 : « Il y avait quoi, au départ ? » disait une des illustrations. Pour avoir une idée des petits cultivateurs qui occupaient l’île de diamant avant les projets immobiliers de luxe, et de la manière dont ils ont été déplacés, on pourra lire le très intéressant article de Julie Blot et Céline Pierdet, « La modernisation de Phnom Penh (Cambodge) au prix de l’éviction des quartiers informels de la ville-centre : l’émergence de nouvelles territorialités », dans un volume non moins intéressant, Métropoles en débat – (dé)constructions de la ville compétitive, sous la direction d’Antoine Le Blanc, Jean-Luc Piermay, Philippe Gervais-Lambony, Matthieu Giroud, Céline Pierdet, Samuel Ruffat, aux Presses Universitaires de Paris Ouest. Au destin des ouvriers suivis par le film s’ajoutera celui des habitants modestes du lieu, que la métropolisation aura eux aussi mis à l’écart de cette ville luxueuse que la résidence de Diamond Island clame haut et fort.      

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